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| CAPITAINE LONCHAMPS
LES PLUS légendes : Neige. Acrylique sur couette. 140 x 193 cm. 1998 Neige, 2010 (de la série la plus laide peinture du monde) Technique mixte sur toile 50,5 x 61,5 cm Neige, Acrylique sur photo trouvée, 2010 Neige (pneu neige), 2009 Technique mixte sur objet trouvé, diam 110 x 19 cm Neige. Acrylique sur papier, 26,5 x 21 cm, 1993 Neige. Acrylique sur imprimé. 24 x 19 cm. 1998 Neige. Photographies couleurs, 7 x 10 x 15 cm. sd. Courant d'air, photo couleur, 1998 . Neige, 2010 Technique mixte sur image trouvée (de la série Cinéma, Georges Bancroft dans ´ Désemparéª, 1930), 44 x 30 cm. Performance "Solitude", photographie NB, photo de Philippe Gielen. Neige 2009, technique mixte sur coupure de journal Neige 2010, technique mixte sur image imprimée Neige, 2010 Technique mixte sur toile trouvée, 63 x 52 cm |
NE NEIGE PAS QUI VEUT - Capitaine Lonchamps, vous souvenez-vous de vos premières Neiges ? - Oui, parfaitement. J’ai introduit la neige dans les tableaux des Po$t-Zozos, un groupe de peintres du dimanche, au sens calendrier du terme : nous nous rencontrions le dimanche pour festoyer et peindre de grandes toiles à plusieurs mains ; c’était en quelque sorte une pratique rabelaisienne de peinture collective. Nous avons ainsi réinterprété Le Jardin des Délices de Jérôme Bosch, en trois versions dont deux très abouties, y compris les grisailles des panneaux latéraux. Un travail magnifique. À l’époque, pour ma part, je « maxifiais » le monde ; j’avais créé un personnage, Max, une sorte d’observateur hilare au nez en forme de phallus, entre Mad Max, le grand Mic Max ou Max l’explorateur ; il parcourait ma peinture. Je peignais aussi des pères Ubu et d’autres fantaisies. Nous avons également interprété Pierrot mon ami de Raymond Queneau, un très grand tableau. Alfred Jarry a bien sûr retenu toute notre attention, le docteur Faustroll plus particulièrement. André Stas a très minutieusement repeint toute la bibliothèque de Faustroll, qui comprend, comme on le sait, vingt-huit livres pairs. Nous nous autorisions à recouvrir la peinture des autres cosignataires du tableau. La neige est ainsi apparue, parfois même comme un espace singulier dans le tableau collectif, un fond noir ponctué de points blancs. J’ai peint quelques neiges à l’époque, qui furent comme des prémices à la neige. Je me souviens particulièrement d’un père Ubu, tout tristounet, au bord du chemin, et sous la neige… En fait, plus fondamentalement, j’avais très envie de détruire la peinture. Je voulais peindre en noir et blanc parce que le noir et le blanc ne sont pas des couleurs. De plus, noir et blanc sont en opposition, puisque le premier absorbe la lumière tandis que le second la rejette. Je voulais donc faire de la peinture avec rien. Je cherchais quelque chose de très élémentaire. La neige est ainsi devenue autonome, mais la neige est aussi devenue tableau, ce n’est pas rien. C’est de la peinture, une affirmation de la peinture, une sorte de peinture méditative même.
- Vous enneigez aussi la peinture des autres, plus précisément des toiles trouvées, signées, quand elles le sont, par d’illustres inconnus. Cela me fait évidemment penser à la machine à peindre du docteur Faustroll, cette machine dont « la lance bienfaisante maquilla du calme uniforme du chaos la diversité impuissante des grimaces du Magasin National », pour reprendre les termes un peu emphatiques d’Alfred Jarry. - Jarry invente en effet dans les Gestes et opinions du docteur Faustroll une machine destinée à projeter de la peinture sur les œuvres accrochées au Magasin National, c’est-à-dire sur les Pompiers du musée. Ma pratique s’en rapproche en quelque sorte mais ce n’en est pas pour autant une application. Dans le cas de la machine à peindre, il s’agit d’une projection violente de couleur, une éjaculation, non pas de la couleur posée calmement, c’est une sorte de dripping avant la lettre. Faustroll fait preuve d’irrévérence par rapport à l’académisme dominant. C’est une magnifique recherche de liberté, le tout-possible, comme un besoin d’abstraction, du Pollock avant Pollock. La machine est à la fois une mécanique contre l’officialité et une prémonition de ce qui se fera plus tard, plus de cinquante ans après. Qui plus est, Faustroll confie la machine pour une période de soixante-huit jours au Douanier Rousseau. Jarry et le Douanier se connaissaient fort bien. Henri Rousseau a d’ailleurs peint un portrait d’Alfred Jarry, mais cette toile a disparu. On soupçonne Jarry de l’avoir découpée. Du Douanier Rousseau, je retiens la rigueur et la poésie, l’isolement aussi. Il a mené son œuvre seul, se moquant même de la moquerie. Il s’est tracé une voie personnelle, exotique, dans le sens qu’elle était extérieure au monde dans lequel il évoluait, exotique en sa jungle de fantaisie qu’il trouvait d’ailleurs dans les magazines. - Vous êtes pataphysicien depuis de nombreuses années, inscrit au Cymbalum Pataphysicum le 12 août 1982, je devrais plutôt dire le 2 phalle. Comment avez-vous découvert cet univers singulier ?
- La neige est-elle une recherche de solution imaginaire ? - Oui. Certainement. - Faites-vous rapport de vos travaux au Collège ? - Je n’ai pas trop l’habitude de me pousser en avant, mais oui, cela m’arrive. J’ai récemment exposé mes photographies de courants d’air à la Fondation, pardon, au Fond’action Boris Vian, à Paris. Mes Ubu ont été reproduits dans diverses publications pataphysiques. Mais je n’ai jamais fait une priorité de la reconnaissance de mes travaux, d’autant que le Collège, il faut le rappeler, a été occulté jusqu’en l’an 2000. Par contre, et c’est beaucoup plus important, la ’pataphysique m’a permis de rencontrer André Stas ainsi qu’Odette et André Blavier. Nous avons eu des conversations extraordinaires. Blavier était un homme d’une grande générosité et d’une intelligence hors du commun ; sa mémoire était extraordinaire. Son travail sur les « fous littéraires », suivant la définition qu’en donne Queneau dans Les Enfants du Limon, est étonnant. Il m’a permis d’exposer au colloque Raymond Queneau, organisé à Verviers en 1985. Enfin, les Cahiers du Collège ont rendu compte de la création de ma « Faculté de Déphyscience appliquée ». Par définition, cette faculté est totalement déficiente et n’a donc pas d’activité, quoique nous ayons publié deux cartes postales. J’avais l’idée de publier le compte-rendu des activités de la Faculté ; le projet était donc de publier une page blanche deux fois l’an. Finalement, je n’en ai rien fait. La Déphyscience est ainsi complète. Au sens pataphysique, le choix de l’orthographe de l’intitulé de la Fondation, cette sorte de néologisme, est toutefois déjà une démarche scientifique. Comme quoi, tout ne serait pas déficient. - Il y a de nombreuses sous-commissions au sein du Collège. L’une d’elles est l’Intermission des Beaux-Arts et des Laids-Arts. Simple jeu de mots ou faut-il y voir la volonté d’abolir la notion de jugement, pour évoquer Marcel Duchamp, qui, si je ne m’abuse, fut lui-même pataphysicien ? - Ce n’est pas un jeu de mots. C’est une stricte application du principe d’équivalence, émis par le Collège. Un bon tableau est équivalent à un mauvais tableau. En soi, ce n’est donc pas un jugement esthétique. J’ajouterai qu’il n’y a pas d’esthétique pataphysique ; il n’existe pas plus d’école pataphysique. Il y est plus question d’attitude par rapport à la vie, à ce qui nous entoure. Il n’y a d’ailleurs pas de devoirs pataphysiques, si ce n’est pour les Satrapes et Régents. Ceux-ci ont une obligation de publication et des activités publiques. D’ailleurs la règle l’édicte : le pataphysicien n’est tenu à rien. Ah si ! Il faut payer sa Phynance. Moi, je ne suis que Commandeur Requis auprès du Collège. Je n’ai donc aucun devoir. J’ai été commis à la Sous-commission des Biais car il se fait que je suis entré au Collège par le biais. - Revenons-en à cet enneigement d’images existantes. S’agit-il, comme dans le cas de la machine à peindre du docteur Faustroll, d’une prise de position contre l’académisme et l’officialité ? - Enneiger des images trouvées procède d’un double sentiment. Il y a évidemment un geste de potache, comme le fait de dessiner des lunettes ou des moustaches à la Joconde, une certaine irrévérence, un brin de dérision, mais dès le moment où j’enneige des images ou des objets trouvés, sur les brocantes par exemple, prévaut le désir de donner une nouvelle vie à ces images, à ces objets, comme une restauration de l’objet, une résurrection de l’image. Je me suis très vite dit que je pouvais le faire avec toutes les images du monde ; ensuite, je me suis dit que je ne pouvais pas le faire avec certaines images. Il ne peut être question de restaurer des images d’atrocités par exemple. Mais j’ai le désir profond d’enneiger le monde entier. Tout est susceptible d’être enneigé. Une pièce d’habitation comme celle-ci où nous conversons, une voiture – j’ai enneigé avec des flocons d’ouate une Alfa Romeo –, des robinets, des postures de plâtre… La liberté d’enneiger toute chose existe bel et bien ; c’est un peu comme posséder le monde entier, comme me l’approprier. La neige est un signe d’appartenance. - Vous avez peint des neiges sur couette, sur toile, sur papier. Il y a des dizaines de neiges sur carton trouvé, des neiges sur papier millimétré, de petites neiges dans des carnets à croquis, comme des haïkus… Quelle est votre préoccupation lorsque vous peignez ainsi sans cesse cette neige intemporelle ? - Il ne s’agit nullement d’une peinture naturaliste, ni impressionniste, ni météorologique. Et pourtant c’est de la neige. En fait, c’est comme un moment figé. C’est le regard fasciné sur la chute de neige, le moment où la neige tombe à gros flocons ; le moment où, par exemple, on la voit tomber le soir, au travers de l’éclairage public. Je fixe sur la toile le flocon qui tombe ; ce n’est pas la couverture neigeuse qui me préoccupe. Le flocon qui tombe est à la fois lourd et léger, une existence ténue qui va très vite disparaître. C’est ce que je nomme mes recherches sur le principe d’Impondérable, ce qu’on ne peut pondérer, ce qu’on ne peut peser. Bien sûr, on peut poser un flocon sur un plateau de balance, mais c’est le poids de l’eau que l’on estimera sans doute, car le flocon est fugitif, éphémère, difficile à saisir. Déposez donc un flocon de neige dans la paume de votre main… En fait, l’impondérable est d’abord une notion physique. On parle d’impondérable à propos de diverses substances dont la matérialité est constatée, mais dont le poids spécifique échappe à nos déterminations, de sorte qu’on ne peut affirmer que ces substances obéissent à l’action de la pesanteur. Quant à l’impondérable, de façon figurée, c’est ce qui est imprévisible, ce dont l’importance peut difficilement être évalué. Ces deux points de vue m’intéressent autant l’un que l’autre.
- À la limite, les Neiges sont des tableaux complètement abstraits. On peut les lire comme tels. Il n’y a pas de définition, pas de protocole précis. Disons que lorsque je peins, j’organise la neige, j’organise les flocons. Leur volume, la direction qu’ils prennent. J’ai remarqué que lorsque je pose un petit flocon à côté d’un flocon plus volumineux, celui-ci semble acquérir une vibration. Mais il ne s’agit pas de conventions conceptuelles ; elles tiennent au pictural. Je fige l’instant ; je fixe un moment de bonheur, comme un souvenir d’enfance. - Le pataphycisien préfère, ai-je lu quelque part, « l’ascension du vide vers une périphérie à la chute des corps vers un centre ». On en revient à cette notion d’impondérable physique et d’apesanteur, en quelque sorte. - Exactement. Et dans mes tableaux, la neige ne tombe pas. J’ai très souvent travaillé mes neiges en spirale, comme si les flocons retraçaient la gidouille pataphysique, afin de retrouver comme une impression hallucinatoire, celle que l’on vit lorsqu’on regarde de tous côtés en pleine bourrasque, lorsque la neige silencieuse tombe à très gros flocons. Il y a là comme une apesanteur envoûtante. Les tableaux neigistes ne se font pas dans l’urgence ; je reviens souvent plusieurs fois sur la toile ou la couette, tout en cherchant à préserver le premier élan. C’est un perpétuel va-et-vient entre agitation, mouvement et immobilité. C’est à la fois une recherche d’équilibre et une ambivalence. Je passe par des états contradictoires, entre agitation et suspension proche de la méditation. - Vous êtes un pataphysicien orthodoxe ? - Le flocon est au cœur des préoccupations d’autres travaux. Vous avez, en effet, photographié des flocons d’ouate en les endroits les plus divers. Des clichés qui n’ont aucune qualité auratique ; ils sont juste un enregistrement par l’image d’un flocon placé dans un endroit précis, je dirais même un endroit n’importe où. C’est comme une métaphore scientifique, celle d’une expérience réitérée dans diverses conditions, dans les endroits les plus variés, comme pour valider un résultat, comme, en l’occurrence s’il s’agissait de vérifier le caractère pondérable ou impondérable du flocon de neige. - C’est tout à fait cela. C’est comme si je menais une observation avec une obstination toute scientifique. Ces clichés sont parfaitement insignifiants, négligeables, tout comme les endroits où l’expérience est menée. Je n’ai jamais cherché à sublimer le décor, je n’ai jamais travaillé avec un matériel photographique sophistiqué. Je préfère l’appareil photo en plastique, à jeter après usage. C’est le flocon qui donne du sens à la banalité, à l’insignifiance du cliché. J’ai par exemple photographié des dizaines de fois ce flocon sur le tableau de bord de ma voiture, tandis que je suis au volant et que défile le paysage. J’ai posé ce flocon partout où je le pouvais, sur une table, dans un évier, dans un fauteuil, entre les herbes, à la surface d’un lac, des endroits sans qualités particulières ou parfaitement incongrus. Imaginons que je prenne le même cliché sans la présence de ce simple bout d’ouate : il n’y aurait plus aucun intérêt à la photographie. Et l’intérêt, puisque le flocon focalise l’attention du spectateur, est presque sans intérêt lui aussi : un simple flocon d’ouate tout aussi insignifiant. Le caractère obsessionnel et répétitif de ces photographies s’impose sans répit à ma conscience. Ainsi, a priori sans le vouloir, je me concentre sur ma conscience, j’apprends à cerner ma propre réalité. Avec ces photographies, de même qu’avec la peinture neigiste, il s’agit de saisir l’instant dans sa fugacité tout en lui donnant en même temps un point d’ancrage : le flocon.
- Comme la peinture neigiste n’est pas une peinture atmosphérique, le courant d’air représente ce qui n’est pas représentable. Je dirige mon appareil photographique vers le courant d’air. Le naturalisme n’est pas dans mes préoccupations. Une porte entrouverte, une fenêtre mal fermée suffisent à imaginer le courant d’air. Cela ne m’intéresse pas plus de photographier les effets d’un courant d’air, un rideau qui bouge par exemple. Il s’agit de montrer l’invisible tandis que, dans la photo, on peut déceler la source du courant d’air. Vous parlez de peinture neigiste. Le neigisme serait une appellation contrôlée ? - C’est le souvenir d’une soirée de Nouvel An, fort arrosée, passée en compagnie de Jacques Lizène. C’était en 1989. Je ne me souviens plus des détails, ils sont plutôt brumeux. Jacques Lizène prétend en effet y avoir inventé le terme de « neigiste » à mon sujet. Le qualificatif m’a paru adéquat et je l’ai adopté sans problème. Qui plus est, fonder le « neigisme » c’est faire preuve d’un brin d’indiscipline par rapport à tous les « ismes » académiques de l’histoire de l’art., c’est en ajouter un, bien insolite. - Vous semblez en effet mener votre œuvre loin de toute agitation, hormis celle de la neige en tourbillon. La solitude semble être un corollaire à votre travail. Elle est même au cœur de celui-ci, puisque vous avez également mené des travaux sur l’expérience de la solitude. Et ceux-ci reviennent, par la même occasion, à aborder le sommeil.
- C’est à peu près cela. (Rires.) Mais je n’ai pas créé ce personnage de Snowman, cagoulé et enneigé, pour me glisser dans la peau d’un chaman ! Au contraire, il y a un côté comique à la chose. Je me souviens d’ailleurs qu’au moment du tournage, j’ai failli prendre feu : mon costume était synthétique et j’étais trop proche de la marmite de feu. Cette vidéo fait partie d’une préoccupation plus ample : ce sont les litanies qui m’intéressent, le fait de répéter sans cesse ce mot « nuit » comme si j’invoquais la nuit elle-même. Il existe aussi une œuvre, seulement sonore, de cette même « nuit », un simple enregistrement sur bande magnétique. Comme j’ai également psalmodié le mot « plâtre » de toutes les façons. C’est assez étonnant ; le mot évoque le blanc, le son va jusqu’à évoquer les croassements de quelque rapace nocturne. Il y a comme une angoisse qui surgit. - Il y a aussi cette étonnante vidéo où dans votre costume de Snowman, vous roulez en voiture, en psalmodiant une curieuse litanie. En fait, Snowman répète inlassablement « Et où pourquoi comment où », toute une série de questions fondamentales, élémentaires. C’est comme un « road movie », où vous croisez même une fanfare. Et cette image du road movie, c’est un peu comme le flocon posé sur le tableau de bord de la voiture. Un voyage à travers le monde, comme le voyage du docteur Faustroll, de « Paris à Paris par mer ou le Robinson belge », en quelque sorte. - Oui. J’ai créé Snowman avec la complicité de deux amies qui se sont chargées des travaux de couture, en préparant la séquence que Jacques Lizène désirait me consacrer dans son film Un certain art belge, une certaine forme d’humour. Cagoulé, on ne voit que mes yeux. En collant noir, je suis complètement enneigé, couvert de flocons. On peut tout enneiger, donc pourquoi ne pas m’enneiger moi-même ? Snowman, c’est en fait un personnage qui voyage dans le monde, qui en est témoin. Il ne porte pas de jugement, mais il est témoin de tout ce qui se passe autour de lui. Snowman parcoure mon œuvre un peu comme Max l’a fait précédemment. Il s’immisce partout, il participe à la vie des gens de façon presque fantomatique. Snowman participe aux fêtes de famille, va à la chasse, est inscrit dans une troupe de théâtre amateur, travaille à l’usine, il a tous les âges de la vie. Snowman, c’est lui, ce n’est pas moi. Je l’ai introduit dans bon nombre de vieilles photos et de gravures anciennes. Il se substitue toujours à un personnage de l’image. En fait, il participe à la résurrection de ces vieux clichés sépias par sa seule présence fantomatique, silencieuse, incongrue. Il est là comme une ombre couverte de neige. Lui aussi cultive une certaine distance par rapport à la scène où il s’introduit. - En parcourant toutes ces images qu’au fil des années vous avez enneigées ou dans lesquelles vous avez introduit Snowman, je me suis rendu compte que le choix des documents, des images, n’était pas innocent. Il y a comme un fil conducteur.
- Vous êtes vous-même dans et hors le monde, distancié, comme Snowman. - Je me situe en effet dans les marges. J’ai cette volonté de distance par rapport au monde, cette distance dans les images que j’utilise, cette distance imperturbable du pataphysicien ; c’est la situation qui me convient le mieux. Je cultive cette attitude-là également par rapport aux cénacles de l’art contemporain, non pas que je les rejette, au contraire, mais je reste aux frontières. Spa, où je vis, me convient très bien, cette bulle de Spa, à la fois dans le monde et hors le monde. C’est une ville emplie de fantômes, on y croise Pierre le Grand, Descartes, Apollinaire et sa mère qui tenta de se refaire une fortune au casino, Turner, Hugo, Casanova, Alexandre Dumas. C’est une ville dans le monde, aussi, très active. Et puis les bois de Spa sont extraordinaires. - « Ne neige pas qui veut. » C’est une petite phrase jetée sur papier dès ce projet de livre. Est-ce un avertissement ? Un aphorisme ? - Un jour, j’ai écrit que « ce motif de la neige brouille la perspective, les repères de proximité, de profondeur. Il apparaît comme un symbole, comme un signe d'appartenance, une marque de combat, une intimité illusoire, un univers dans lequel le monde connu, le passé, le futur ne posent pas de problèmes parce qu'ils semblent ne plus exister, ne pas avoir cours ici ou simplement parce qu'ils n'ont peut-être jamais réellement existé. La neige est bien là, omniprésente, mais elle ne tombe pas, elle est un moment arrêté, un monde en suspension, une harmonie à haut risque oscillant entre le rassurant et l'étouffement, entre le cocon sans limites, universel, et la prison fragile dévorant le prisonnier. » Voilà. La neige est, en effet, une harmonie à haut risque. À Liège, décembre 2007, il ne neige pas. |
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