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Artistes. Jacques Charlier |
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L'Esprit du Mal Rappelons les faits de ce conte, cette légende étrange qui tient de la métamorphose, de la ruse, de la vengeance ; Tyndare, légendaire roi de Sparte, oublia lors d’un sacrifice de réserver une part à Aphrodite. La déesse résolut donc de se venger sur l’épouse de Tyndare, Léda, et sur sa descendance. Se tranformant elle-même en aigle, métamorphosant Zeus en cygne, Aphrodite invitera Zeus à séduire Léda. Celle-ci recevra avec innocence le cygne dans ses bras. C’est là un bel euphémisme puisque, conséquence de cette étreinte, elle accouchera de deux œufs et de deux couples de jumeaux : Hélène et Pollux d’une part, enfants de Zeus, Castor et Clytemnestre d’autre part, enfants de Tyndare. Castor et Pollux seront surnommés les Dioscures, Hélène et Clytemnestre entraîneront, par cette malédiction d’Aphrodite, le monde grec vers de sanglants et tragiques épisodes. L’histoire de l’art s’emparera du mythe avec une rare et fascinante persistance. Faut-il citer, pêle-mêle, Rubens, Corregio, Léonard de Vinci, Cézanne, Gustave Moreau, François Boucher, Véronèse, Michel-Ange, Géricault et tant d’autres ? Ou dans un champ plus contemporain, Otto Dix, Man Ray, Marcel Marïen, Cy Twombly, Luciano Castelli, Salvador Dali, ou l’actionniste Otto Muehl ? Assurément, le mythe fut des plus inspirants, décliné sur tous les tons, de la scène de genre mythologique et de la peinture pompière à l’érotisme le plus torride. Léda fait partie de la grande tradition iconographique, occasion, rappelle Jean Claude Lebensztejn dans les cahiers du Mnam, « pour les artistes de donner à voir la jouissance féminine, associée dans le cas de Léda, à une sensualité animale, sinueuse, érectile, préhensive ». Tenture rouge et ciel tempétueux sous la peine lune en toile de fond, l’art se fait ici dramatique et grand théâtre des illusions. Ensoclé, le cygne est empaillé, vivante taxidermie. Vivante ? Non, seule Léda l’est ici. Charnelle en sa robe empire, modèle posant à côté de la divinité empaillée, posant comme un modèle le ferait à l’atelier. L’installation tient du simulacre et du tableau vivant de fête foraine, de l’histoire de l’art et de son making off, du mythe et de son retournement. Car c’est Léda ici, femme belle et vivante qui séduit. Le cygne bien sûr, mais en vain, ou plutôt le regardeur, c’est certain. Et lorsque Léda quitte son socle et n’y laisse que le chiffon de sa robe empire, ce n’est plus « La Léda sans cygne » pour paraphraser le titre du roman de Gabrielle D’annunzio, mais bien « Le cygne sans Léda ». Polarité de l’image, ce qui est et n’est pas à la fois, l’image et son double ou l’image et son miroir, je soupçonnerais même Charlier de porter intérêt aux fruits de cette union mythique hors norme, lui qui depuis toujours est préoccupé par la gémellité, de l’univers monozygote qui ne peut refléter que lui-même aux faux jumeaux si semblables et différents. Nous sommes ici face à l’image du mythe, face au mythe de l’image aussi, dans une fausse vraisemblance comme de vrais faux-semblants : l’image est traîtresse, l’image est trahie, elle est mensonge et vérité. Le mythe lui-même est une image. Charlier affirmera : « Je ne lutte pas avec les images, je ne les détourne pas. Je vais dans leur sens. Je m’installe dans leur centre, dans leur cœur. J’en exagère les contours. Je les habite, je les hante ». Et comme pour mieux brouiller les pistes ou hanter l’image, l’œuvre de Charlier ne s’appelle pas « Léda et le Cygne » ; l’artiste la titre : « L’esprit du Mal ». Il est, à cet égard, intéressant de considérer les actions matérielles d’Otto Muehl. L’actionniste viennois a consacré deux œuvres à Léda, La première, directement référentielle, en 1964, puisqu’elle s’appelle « Leda mit dem Schwan » ; la seconde, en 1970, titrée « Oh sensibility ». Celle-ci met en scène une femme nue se livrant à un jeu érotique avec une oie. Otto Muehl participe à cette action érotique. Celle-ci s’élabore comme une chorégraphie en forme de collage à trois : deux corps humain et un plumage d’oiseau. L’oie est ensuite décapitée, et le sang gicle, comme lors d’un sacrifice rituel. Rien de commun avec l’œuvre de Charlier, si ce n’est une évidente équivalence de conscience politique. Les actions matérielles de Muehl, outrancières, violentes, pulsionnelles, surgissent dans une société autrichienne à l’atmosphère irrespirable tant la puanteur fascisante plane encore sur Vienne dans les années 60. Et ces actions matérielles posent la question de la transformation des pulsions criminelles et pulsions esthétiques. Charlier, pour sa part, rappelle que Léda et le Cygne était un des thème préféré d’Adolf Hitler. « Il se prenait certainement pour Zeus fécondant l’Allemagne ». « Le nazisme est d’abord une esthétique, ajoute-t-il, une esthétique de théâtralisation absolue de la vie. L’outrance esthétique a précédé l’outrance meurtrière. » Il n’est donc pas innocent que Muehl se soit lui aussi emparé du mythe. Si, dans l’une de ces actions, il pousse le jeu au paroxysme du sacrifice rituel, retour à la cause du mythe originel et sacrifice expiatoire en quelque sorte, dans l’autre, il transforme Léda en poule pondeuse, idéal que le nazisme prôna pour condition de la femme aryenne. Charlier complète cette vision dantesque: Hitler lui-même féconde ces œufs qui, comme ceux du mythe, entraîneront l’humanité vers la tragédie de l’holocauste. Au coeur de l’artifice, du théâtre, de ce jeu de la séduction et de l’image séductrice s’échafaude donc une vision de l’effroi, celle de l’esprit du Mal. Peut-on dès lors envisager de nouvelles formes esthétiques après Auschwitz, se demande Charlier ? La réponse est claire : cette Léda est le simulacre théâtralisé d’un making off de l’histoire de l’art. Baisser de rideau pour raison de grève du style et de la forme.
Himmelsweg - Montrer de l'art en dehors des galeries et des musées habituels, n'est-ce pas s'obstiner à provoquer des rencontres qui n'ont jamais lieu ? Ça fait partie de l'air du temps. Que ce soit dans la rue, dans les maisons, aux fenêtres, ou dans les prisons, c'est la recherche d'un cadre et d'un public imaginaires. Le mélange des genres et des époques se retrouve également dans la production culturelle actuelle. Je préférais pour ma part une incursion dans une église. -Pour échapper à l'exotisme ou pour en rajouter? Parce que l'église a été dans l'histoire un point d'intersection et de fusion de tous les arts. - Les dernières tentatives sérieuses d'art sacré ont eu lieu dans les années cinquante. Mais ce que vous présentez se confond presque avec le décor ambiant. On n'a pas l'impression de se trouver devant de l'art d'aujourd'hui. Seriez-vous un artiste inactuel ? Je n'ai pas ici essayé de résoudre un problème de forme. Au contraire, j'ai plutôt voulu me confondre avec le décor existant. Il ne s'agit que d'une mise en scène d'objets, de livres et de photos sur fond de tentures. A première vue, on pourrait croire que c'est là depuis longtemps. -Par contre, le contenu est moins habituel. En fait, il s'agit à première vue d'une image romantique qui nous parle de la séduction, du mal, et du péché d'oubli. -Parlons un peu des livres. J'en vois d'abord un, consacré à Satan, des études carmélitaines. Ensuite le mémorial des Juifs belges exterminés à Auschwitz, II y a aussi un vieux livre scientifique sur l'air. C'est un rappel plus qu'indirect d'un conflit religieux actuel sur fond de mémoire. Cela dépasse le conflit religieux. Cette affaire participe au processus général de l'histoire. L'effacement, le détournement, l'appropriation, c'est le refoulement de notre époque vis-à-vis de la solution finale. L'implication de l'Europe, la réalité du mal, sont tellement insoutenables qu'il est tentant de conjurer, sous le couvert des 'meilleures intentions du monde'. Travestir la réalité, c'est la rendre plus qu'acceptable, c'est la rendre séduisante. - Quels rapports voyez-vous entre l'esprit du mal et la séduction? C'est le discours séduisant du serpent qui produit chez Eve l'oubli de la recommandation divine. Eve à son tour va séduire Adam. Cette séduction en cascade produit un blanc momentané de la mémoire. C'est au travers de cette amnésie que se glisse ce que l'on appelle généralement la faute. -Pour vous, l'oubli serait donc en quelque sorte le péché capital ?
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L'esprit du Mal, photographie et installation, 1987
Himmelsweg, 1986-89, installation |