


Remblayons la ville ! 1979, technique mixte, 1970.
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Zone Absolue, le délire du tout béton (1970)
À l’heure des utopies collectivistes et du bonheur aussi moderne que conforme, Jacques Charlier, déjà fin stratège des arcanes du système artistique, œuvre dans un perpétuel état critique. Romantique Sisyphe sur le terril de Saint-Gilles, militant de base contestant une percée autoroutière citadine, mail-artiste très informé, activiste non exalté, satiriste du concept autant que d’une situation socio-politique, caméléon du style, Charlier use de la parodie avec une particulière lucidité. Cette fiction du tout béton versus tout végétation, cette proposition d’un « dépaysement collectif » inscrit dans l’environnement urbain est bien plus qu’une critique sociologique ou urbanistique. Ce serait même là un monument extrême contre tous les extrêmes. Absolument. (...)
(...)- Vous avez accompagné ce plan, tracé en 1968, d’un texte presque fondateur, qui sera publié en 1983 en annexe du livre « Dans les règles de l’Art », texte intitulé « Qu’est-ce que l’urbanisation-béton d’une ville ? Comment la réaliser ? ». Dans ce texte, vous vous proposez de « résoudre d’une manière sauvage et radicale le problème de l’habitat et de la circulation dans les cités ». Il y a une série de recommandations méthodologiques : la mise en condition psychologique du citadin moyen, le recours à des cours du soir sur la confection du béton, une mobilisation générale des entrepreneurs. Et vous précisez la description des travaux : le remplissage systématique des égouts et canalisations, la mise sous béton des monuments classés et des statues folkloriques, l’établissement de barricades de béton sur les accès routiers à la ville et, finalement, le bétonnage de la ville entière. C’est parfaitement délirant. En plus, vous vous instituez Directeur de l’affaire et créez un Comité des Recherches d’établissement de Zones Absolues.
- Absolument, je me déclare en effet Directeur des Zones Absolues. C’est l’époque des appropriations poétiques. Marcel Broodthaers deviendra peu après Conservateur du Musée des Aigles, Filiou s’occupe de son Poïpoïdrome, Ben crée sa galerie, Panamarenko se promène sanglé dans ses uniformes militaires et ne parlons pas de Beuys ou de son bureau à Düsseldorf. Pour ma part, je ne suis devenu Directeur des Zones Absolues que dans le cadre de ce travail. Dans le courant des années 70, je referai le coup, en m’instituant Directeur du C.I.T.A.C., un centre qui s’investira dans les dangers et la toxicité de l’art, une structure de désintoxication calquée sur le modèle des Alcooliques Anonymes. Comment se désintoxiquer de l’art et de l’addiction à la création ? En fait, une autre satire à l’envers. S’inventer un tel rôle, c’est se créer un monde parallèle et souterrain par rapport à la réalité, atteindre une pseudo-légitimité.
- Ce projet de Zone Absolue, en quoi consiste-t-il, mis à part cette fiction délirante du tout béton. Comment l’envisagez-vous ?
- La lecture de cette littérature situationniste, anarchiste, tout ce que je reçois par la poste finit par m’interpeller par rapport à l’objet d’art et sa signification au travers du temps. Je finis par me demander s’il ne faut pas renouer avec un art collectif, avec des choses extrêmement simples qui puissent nous faire réfléchir sur le monde, comme une sorte de symbolique critique.
Je suis à la fois très critique par rapport à cette urbanisation galopante, mais je le suis tout autant face à un certain idéal écologique qui prône la nature à tous crins, le retour à l’agriculture primaire, le tout naturel, vrai fantasme très en vogue fin des années 60. Je cherche donc à créer un objet manifeste qui soit comme une image symbolique et critique de ces deux extrêmes. Et j’envisage ceci : posons une dalle de béton, ce qui est la transposition de mon univers professionnel, ces dalles de béton qui constituent les routes et les ouvrages d’art. C’est la zone A, comme un morceau de chaussée. À côté, délimitons la même surface de zone arable, une bonne terre. C’est la zone B. Au jour J, celui de l’inauguration, on invite le public à venir planter dans la zone B, de façon anarchique mais sous convention notariale, aussi bien des légumes, que des arbres ou des fleurs. Le protocole que j’imagine est le suivant : ces deux zones vont cohabiter en tant que sculpture. Au fil du temps, le béton va subir les affres du temps. Et la zone naturelle va s’approprier son territoire de façon anarchique, car il est bien stipulé, afin d’exacerber ce fantasme naturaliste et nostalgique, que la main de l’homme ne domestiquera pas, ne négociera pas, cette zone absolue. Celle-ci restera absolument naturelle dans son enchevêtrement progressif. Les deux fantasmes perdureront ainsi côte à côte.
La Zone Absolue, c’est un peu comme des jumelles zygotes. Elles sont toujours de la même proportion, mais leur matière est totalement antagoniste. Comme chez les faux jumeaux ; ils sont totalement pareils et totalement différents. On a toujours une certaine fascination pour le double. Warhol l’avait bien compris, Magritte avant lui aussi. Cette fascination pour la gémellité a toujours existé, de la fondation de Rome à la destruction des tours du WTC. Sur une des couvertures de Total’s, j’ai dessiné deux anges, « Total’s energetic » ; ils sont la réplique l’un de l’autre. C’est l’univers monozygote qui ne peut refléter que lui-même et qui se complaît, comme Narcisse, face à son double physique.
- Etait-ce une façon critique d’envisager l’art d’environnement, le Land Art, ou le minimalisme ? Une dalle de béton minimale inscrite dans un paysage, serait-ce comme de l’art d’environnement ?
- Il y a aussi dans la nature un espace critique. Les positions du Land Art à l’époque, je les connaissais. En fait, comme beaucoup, j’en avais connaissance au travers de la relation photographique qui en était faite, ces photographies d’œuvres du Land Art que l’on installe dans des galeries d’art, bien proprettes. Avouons qu’il est rare qu’on aille se balader sur le terrain où ces œuvres sont conçues ; ces photographies qui les relatent finiront chez les collectionneurs : elles sont comme une nouvelle école de Barbizon. Je trouve ce type de sculpture et d’investigation intéressant tant du point de vue plastique que de l’histoire de l’art, mais je n’y perçois aucune évocation critique d’un point de vue politique. Le fait de proposer d’installer une zone absolue dans l’univers urbain, de faire comme s’il s’agissait d’un morceau de route, le fait d’y juxtaposer cet espace végétal qui restera à l’état brut mais que les gens façonneront eux-mêmes, ce qui devient une action collective, tout cela induit un espace d’intention qui n’est pas purement esthétique mais qui est critique par rapport à l’époque où l’on vit. C’était, en quelque sorte, une fracture avec ce qui se passait dans les galeries ; c’était en même temps en prise directe avec mon univers professionnel. Il y avait là comme un métissage. On m’a souvent reproché dès cette époque (espace en trop)-là de ne pas pratiquer un style unique dans mes travaux, d’utiliser les médias les plus divers, d’être à la fois impliqué dans le système de l’art, mais de conserver en même temps une attitude distanciée, une façon de tourner autour. J’avais –et le paradigme de cette idée va malgré tout progressivement apparaître aux yeux de certains – une intention critique par rapport à l’art, comme une intention critique par rapport à l’urbanisme et ses fantasmes délirants de l’époque. J’avais la même intention critique par rapport aux idéologies, face à ces effets des vérités dominantes, y compris celles de cette pseudo-révolution bourgeoise. Je le répète, même si dans le mouvement de 68 j’ai trouvé des actions vraiment positives, j’ai été choqué par ces fils à papa révolutionnaires investissant les usines et le milieu ouvrier qu’ils ne connaissaient pas. Moi j’étais fils d’ouvrier, obligé de gagner ma croûte en dessinant des projets de route. Et j’ai fait le piquet durant les grèves des années 60.
(extrait de "Ici bientôt Zone Absolue, à propos d'une exposition de Jacques Charlier en 1970, éditions l'Usine à Stars
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