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Artistes. Honoré d'O |
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Make a choise, put a cassette into the player, push play (*) Vidéos en processus de Franciska Lambrechts et Honoré d'O
C'est l'image dans l'image. Ou plus précisément ce sont les images enregistrées par une caméra posée devant un moniteur d'ordinateur et qui restitue, en temps continu comme en témoigne la barre de défilement du téléchargement qui demeure à l'écran, ce qu'une seconde caméra capte de l'espace, là même où se projettent sur des récepteurs comme sur les murs d'autres images, celles de vidéos déjà réalisées. En fait, de façon bien moins complexe qu'il n'y paraît, ce sont des images gigognes, un déconcertant raccourci dans le temps, une mise en abîme où les scénarii en scénarii et images dans l'image rapportent les temps différents ou le temps continu d'une même histoire. L'œuvre s'appelle d'ailleurs "Polaroïd", se référant à l'instantané du procédé ; ce qui renvoie par la même occasion au titre générique de l'ensemble des œuvres qui seront dans ce cadre produites et qui finalement n'en font qu'une : "instant video at our age" . Sur l'écran donc, durant près d'une heure, un plan fixe sur lequel s'animent d'autres images, numériquement restituées dans la fenêtre ouverte de ce coolcam, logiciel bien nommé, qui nous transforme, alors que nous n'étions pas là, en regardeurs voyeurs d'une histoire qui pourrait être celle de l'installation d'une exposition, ou l'exposition elle-même, ou son "praticable", scène ou topique d'une pratique, ou une question de méthode, c'est à voir. Et nous sommes comme des intrus, suivant des yeux le ballet et les déplacements physiques de deux personnes qui, dans l'espace, manipulent magnétoscopes, téléviseurs et projecteurs, qui installent et désinstallent, placent et déplacent des objets divers. Peut-être ne devrions-nous pas être témoin de tout cela, comme de cette caméra secouée, doigts qui la saisissent, basculement, chaos de l'image où se fondent couleurs, lumières et mouvements. À moins que les artistes nous invitent à regarder ce qui d'une exposition n'est pas regardable ? Mais sont-ce les artistes que nous voyons là ? À moins qu'ils n'aient décidé d'exposer ce qui ne constitue pas le rituel d'une exposition, montrant plutôt, dans un rapport relationnel, relation avec le regardeur, relations entre eux, relation à l'œuvre en devenir, le temps processif, le temps de production, le temps de réception, bouleversant même l'ordre du temps. En fait, ils se montrent au creux de l'exposition dans les expériences de leur pratique quotidienne de producteurs d'images, de poésie et de sens, nous proposant là d'en faire nous aussi l'expérience. En fait, ils exposent un dispositif de communication dont "Polaroïd" est la mise en abîme. Cette vidéo a été réalisée à Bruxelles, mais elle participe d'une pratique initiée plus d'un an plus tôt à Luzern, en février 2001, par le duo d'artistes Franciska Lambrechts et Honoré d'O qui, tout en poursuivant chacun leur individuel parcours artistique, ont jeté là, invités au Kunstpanorama, les bases d'un singulier travail en commun. En l'occurrence, dans l'espace d'exposition du centre d'art s'ordonnent dans un désordre fantaisiste projecteurs, moniteurs, récepteurs posés sur des tables d'appoint ; un capharnaüm temporaire, un studio de campagne où les bandes VHS enchevêtrées jonchent le sol comme des serpentins d'après fête. Honoré d'O et Franciska Lambrechts sont arrivés les mains vides, ou presque, emportant juste les images tournées durant le voyage. Le temps d'exposition, se proposent-ils, sera temps instantané de production, le but déclaré celui de réaliser une vidéo quotidienne, "what we recorded today" pour paraphraser le titre de l'un de ces instantanés, de la monter et même de la graver sur DVD le jour même, d'enrichir ainsi l'exposition, comme dans un jeu, d'instants de création, de regards ponctués autour d'eux, d'accumuler au fil du temps des fragments de réel, de multiplier de petites expériences de vie, de regarder celle-ci, d'entretenir et de nourrir la relation, une gageure pleine d'incidents, programme bousculé, pas même achevé, mais qu'importe. L'urgence, quand il s'agit de contrarier le temps, n'a aucune importance. Débrider le temps, il en sera d'ailleurs question dans "a tourist video" tournée au restaurant de la fondation Bourbaki à Luzern toujours, sorte de plateau tournant comme un tapis roulant sur lequel déambulent serveurs et clients. Cinquante et un acteurs y tournent sur un axe de 360?Ĺq ; la séquence est reprise trois fois au montage, et les images défilent sur trois vitesses différentes, comme s'il s'agissait de rappeler métaphoriquement qu'une exposition, qu'une œuvre, peut-être parcourue sur des rythmes différents. "Le nombre des exemples que l'on peut donner comme application de la composition des vitesses est Reconsidérable" (**) ajoutent Honoré d'O et Franciska Lambrechts en marge de "Zu tun und zu lassen - Shensucht", double vidéo, la première rythme remarquablement syncopé d'un regard déambulant dans un grand hôtel, du lobby au restaurant, du salon aux couloirs des chambres, la seconde, très picturale, plan fixe sur la disparition, pièce par pièce, d'un monceau de linges blancs froissés comme vagues. "Tout dépend de notre besoin poétique du moment, tout comme beaucoup d'images pour une personne peuvent faire un film pour une personne" ponctue le duo vidéaste. En fait, l'unique interaction qui est proposée est celle du temps du regard. Ainsi, celui qui s'est rendu au vernissage organisé par le centre d'art, moment traditionnel comme il se doit, n'aura découvert au cœur de ce technologique et excentrique dispositif qu'un seul film, "Thank you Quix", quadruple projection d'images brutes captées durant le voyage au travers du pare-brise de la voiture, rythme rapide du paysage qui défile, camions, logos, ponts, signalétiques diverses, aires d'autoroute, un road movie d'une économie expresse sur une économie express. Le temps encore lui. Honoré d'O et Franciska Lambrechts invitent à prendre le temps, à l'investir, à nous inscrire dans le processus, à recomposer le fil des fragments, bousculant, comme ils le font, la cérémonie traditionnellement fixée de l'exposition, la "REvisitant" dirions-nous, dans un luxe de détails et le détail pour nécessité première, en saisissant la chance qui se présente, car "Eine Chance verpasst" (instant# 8), en se laissant guider nous aussi par le gré du moment car s'il pleut nous filmerons le ciel, tandis que si le temps est ensoleillé, nous filmerons les poissons ("if it's raining we will film the sky, If the sun is shinning we'll film the fish, instant# 9). L'expérience initiée à Luzern au Kunstpanorama trouvera, sur un rythme différent, mais suivant le même principe, son prolongement à Bruxelles, accueillie par Roomade. Un flux d'images continu, un flux d'informations, en tout plus de huit heures de vidéos et une vingtaine de titres, parfois œuvres très courtes, parfois longues comme le cours d'un fleuve, parfois déclinaisons de l'une ou de l'autre, participant au tout, une impressionnante dérive visuelle qui toujours investit cette valeur d'actualité, cette valeur de présent, la perception comme sorte de logique expérimentale, procédant d'expériences de visions, de sensations, organisant ainsi l'émotion du temps, rendu perceptible, tangible et sensible. Ces films ont parfois la force du haïku comme dans "The sea, the sea, I think we're gone", courte séquence en boucle d'une vague submergeant… l'évacuation d'un lavabo. Parfois, il s'agit d'histoires très simples comme des moments fugitifs, cette fenêtre ouverte qui bat, cet arbre qui s'agite, ce ciel qui s'assombrit, en temps réel, alors que s'annonce la tempête en 26 minutes, alors qu'elle éclate, "Upcoming Storm", ou ce nuage d'oiseaux migrateurs dans le couchant par-dessus les réverbères de l'autoroute, "bird clouds", parfois des histoires d'artistes comme cette "Wandeling traag" ou les deux artistes courent en boucle dans un espace blanc qui pourrait être un lieu d'exposition, l'un après l'autre, apparaissent, disparaissent et finissent par ouvrir un grand carton porte folio dont on ne verra jamais ce qu'il contient, parfois des histoires sans queue ni tête, mais dont les images restent imprimées dans la mémoire, des pantalons qui flottent au vent, le pique-nique rangé avec précaution dans un grand carton frappé de l'Apple pomme, des montagnes en saccades visuelles, un viaduc inachevé pardessus une vallée, les aventures d'une cassette vidéo et de deux oreillers. Chaque image se teinte d'une émotion particulière, ici intense comme cet effeuillage de marguerite tout là-haut dans les alpages qui se transforme en carnage mains crispées dans la terre arrachant herbes et racines, fragilité du monde et de ses équilibres précaires (Eine Chance Verpasst), là joie enfantine quand le monticule de cheveux, ceux d'Honoré d'O coupés en quatre par Franciska Lambrechts se transforme en petits animaux, petits rongeurs, serpents et que sais-je encore, dans un univers onirique inspiré du merveilleux des techniques d'animation et tout aussi merveilleux. (Residuett). Il y a dans l'ensemble du travail une incontestable dimension ludique : la dynamique du jeu, ses effets fictionnels ainsi que ses nombreux mécanismes rejoignent les interrogations les plus profondes et les plus actuelles sur le sens de notre monde. C'est d'ailleurs dans la plupart des cas le monde que ce duo d'artistes met en jeu, stratégies qui déstabilisent nos perceptions de la réalité pour mieux les aiguiser dans une sorte de grand recyclage. En soi, la question du duo d'artiste ne se pose pas. Les œuvres sont telles qu'elles sont et la paternité de telle ou telle image sans importance. Bien sûr, le regard habitué aux œuvres de l'un ou de l'autre décèlera certaines préoccupations spécifiques, certains leitmotivs, certaines pratiques, voir même des références directes à l'une ou l'autre œuvre antérieure de l'un ou l'autre. Et l'on pensera par exemple au film "Apportez de l'eau", vers de Maetelinck, de Franciska Lambrechts en écoutant les premières phrases de la bande son de "Midzomernacht male", "nous venons laver le seuil, la porte et le perron". Plus intéressant par contre est le rapport duel qui parcourt l'ensemble de ces instant video. Rapport duel, au propre comme au figuré et comme un duel, dans "Fragile, this way up" , sorte de ballet par ippon, couple d'artistes ou couple tout simplement, confrontant, discutant leurs opinions ; rapport duel également dans "I am an aurtist", où tour à tour les visages des deux artistes, articulant dans le vide, apparaissent en butte à des désarticulations de leur propre image; rapport bipolaire en ces deux vidéos parfaitement identiques, "Tadpoles positive", "Tadpoles negatives", plan fixe en images positives et négatives d'un fourmillement de têtards dans leur milieu de vie. Ce caractère duel est parfaitement maîtrisé dans les correspondances, la construction, les scenarii de deux duos de vidéos, "Female Nude Lake", "Male Nude Lake" d'une part, "Midzomernacht female" et Midzomernacht male" d'autre part. Les premières sont très simples, un homme dans un cas, une femme dans l'autre, se jettent à l'eau et nagent, longuement. Temps syncopé comme par le rafraîchissement de l'image toutes les dix secondes, les corps bleus baignent dans la couleur verte ; on ne perçoit plus que la sensation d'une fluidité très féminine, d'éclaboussures très masculines. Les secondes sont sans doute les plus complexes, les plus structurées, comme de longues mélopées poétiques, un flux et un reflux d'images et de sons, se répondant par la présence ou l'absence, l'une au texte dit en voix off, l'autre au texte surimprimé, l'une évoquant un départ probable, l'autre un départ consommé, images communes aux deux, images différentes, la surface miroitante de l'eau, la pluie qui y tambourine, des chiens dans la nature, la mer, les algues, des champs dans le brouillard, un escargot qui se love et se délove de sa coquille, des avions qui décollent dans le ciel rose comme des oiseaux, de nombreux avions, des faits et des gestes, un livre lu, le fauchage du jardin ou le souffle faisant vibrer une herbe stridente entre les doigts, des ballots de pailles enfourchés par un tracteur, corrélations et discordances des textes et des images, répétitions et inversions des rythmes. Le souvenir nous fait basculer de l'une à l'autre, l'eau et la fluidité régnant sur l'une, le travail et les heures, voire le jeu, flottant sur l'autre de façon presque envoûtante. Ces vidéos ne sont pas à l'enseigne d'une esthétique du rien, ni même d'une esthétique du peu. Il s'agit là d'une esthétique du pas-grand-chose, et dans celui-ci, il y a tout un monde. Tiens, à propos, à Luzern, il n'y avait pas de soleil ce jour-là. Honoré d'O et Franciska Lambrechts ont filmé les palmipèdes du lac, ou plutôt leurs palmes sur fond de fond subaquatique et leurs lèvres à eux deux, proches à se toucher et qui ensemble font des bulles, des bulles qui éclatent, pétillantes, comme ce flux d'images à décomposer et sans cesse à recomposer. Jean-Michel Botquin Liège, juillet 2003 (*) Cet essai traite de deux expériences menées à Luzern (Kunstpanorama, 2000) et Bruxelles (Roomade, 2002) par Honoré d'O et Franciska Lambrechts, sous le titre générique Instant video at our age. Il aurait pu traiter aussi d'un travail in situ mené à Leuven (Museumzaal, 2001), avec la collaboration du danseur Jean-Luc Ducourt ou de la contribution se jouant du prévisible et de l'imprévisible proposée par les deux artistes pour l'exposition Storage & Display / The Interpreted Project à Mexico-City (Programma Centro Arte, 2003). Il arait pu aussi évoquer Civil, travail in situ réalisé à Antwerpen (Middelheimmuseum, 2002), projet dont il subsiste le livre-catalogue du même titre, suites d'images et de projets liés, miradors et camouflage, destin et destination, égaux et ego, petits et grands conflits, identité, immigration, champs de bataille abandonné et territoire occupé. Mirador, je regarde. Honoré d'O et Franciska Lambrechts ont mené cinq projets communs jusqu'à présent et préparent à l'heure où nous écrivons ces lignes un sixième, une installation vidéo pour l'église Saint Jean à Mechelen. Cadre religieux, il s'agira de revisiter la Scène de da Vinci, mais sans Christ, sans traître, afin de réinventer les relations qui s'entrecroisent autour de la table. (**) En français dans le texte anglais. On connaît l'intérêt que porte Honoré d'O à l'exotisme d'un langage mixant langues et cultures, recréation de mots et d'expressions. |