2008 > PIERRE-PHILIPPE HOFMANN, LIEUX COMMUNS
Le projet, alors que le pays vit une situation politique peu commune, semble tomber à pic. Cette exposition, pourtant, est prévue depuis longue date, en fonction du livre qui l’accompagne. Et le projet est plus ancien encore : Pierre-Philippe Hofmann a entamé cette quête de « lieux communs » en 2002. Le projet tient de la déambulation, de l’archive, de la topographie, de la photographie ou même d’une remise en question des pratiques de l’artiste : durant de long mois, Pierre Philippe Hofmann a arpenté la frontière linguistique, cette ligne arbitraire qui traverse le pays de part en part sur sa plus grande longueur, qui encercle Bruxelles, qui semble éviter les sites les plus spectaculaires. « Bien que la frontière linguistique soit régulièrement l’enjeu de débats communautaires, l’œuvre « Lieux communs » ne repose aucunement sur un propos politique, précise Anne Wauters, spécialiste de la photographie. La limite entre les deux régions peut ici être considérée comme un prétexte à mener un travail de grande ampleur, ce tracé traversant le pays de part en part, d’Ouest en Est. Cependant le parti pris de suivre cette ligne, qui se pose en réalité comme un itinéraire, un fil rouge nécessaire à la déambulation, est bien plus qu’un prétexte : c’est en fait un « modus operandi », un processus neutre idéal qui permet l’application d’un regard photographique de type documentaire, sur un paysage de la banalité, un infra - paysage selon le terme employé par André Rouillé pour qualifier un paysage non spectaculaire, un paysage minimal, sans motif ou sujet s’imposant d’emblée. ». Le titre même du travail, « Lieux Communs », joue de ce polysémique processus de pensée. Pierre-Philippe Hofmann a photographié des lieux communs aux deux grandes communautés du pays, cette frontière invisible dans le paysage, tant les lieux sont communs, en quelque sorte indistincts, communs aussi par leur truisme et relative insignifiance. La nudité de l’information Pierre Philippe Hofmann cite volontiers Daniel Defenbacher, le directeur historique du Walker Art Center : « Pour le consommateur, l’art est une activité quotidienne. En accueillant et en arrangeant les objets dont il a besoin, il fait de sa vie un motif visuel. La façon dont il aménage sa maison, dont il équipe sa communauté compose une image qui relève si fondamentalement de l’art qu’elle a toujours été le vrai grand sujet des toiles des peintres ». Hofmann a également relu l’œuvre d’Eugène Artget, ce Balzac de la caméra, qui systématiquement dès 1890 photographia tant de sujets mineurs, tout ce qui pourrait constituer une collection documentaire à l’usage des peintres. Il a relu « Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie » de Pierre Bourdieu, remis en question aujourd’hui mais capital toutefois quant à l’intérêt que l’ouvrage porte à la genèse pratique des normes populaires, à la photographie de paysage comme fait et norme. Le travail a ainsi débouché sur une sélection de 380 images de lieux qui n’ont en effet rien de spectaculaire, sans valeur auratique, des lieux photographiés dans cette zone géopolitique qui suscite tant de discussions et polémiques. Les prises de vues sont scrupuleuses, le temps est radicalement gris, la netteté est impressionnante, sans ombre aucune. Le travail est méthodique, procède d’un archivage méticuleux. Il n’est dès lors pas sans humour, tant à l’heure des affrontements communautaires, les suites d’images ainsi produites ne trahissent que fort peu leur appartenance linguistique. Comble de la désublimation, de la nudité de information, Pierre Philippe Hofmann a décidé de les rassembler sous formes de damiers de vignettes en quatre ensembles : 81 photos autour de Bruxelles, 99 prises de vues concernent les deux Brabant, 99 les deux Flandres, 99 la frontière commune aux provinces de Limbourg et de Liège. Et l’on mettra le regardeur au défi de reconstituer des itinéraires, d’identifier un quelconque génie du lieu. Cet ouvrage documentaire partirait donc du paysage, de l'urbanisme, de l'architecture, pour évoluer vers l'aménagement individuel, le particulier. De la forêt au mobilier de jardin. Du vestige industriel à la haie de thuyas. Le photographe a délibérément choisi des zones peu peuplées. « A sa suite, écrit Pierre Uythenhove, nous pénétrons sans scrupule dans la fabrique de l’urbanisation, là où l’homme est acteur de la transformation de son cadre de vie et de son adaptation aux exigences modernes, aux tendances nouvelles, aux évolutions mondiales, aux goûts, aux couleurs et aux formes individuels : un cadre de vie qui n’est plus, depuis bien longtemps, régit par une adhésion collective à la tradition, à l’équilibre et à la transmission, mais de plus en plus par les constantes humaines, telles que l’avidité, l’envie, la mauvaise volonté, l’imitation, le goût du faste, la négligence et le gaspillage ». C’est là sans doute que réside tout l’intérêt de ce travail paysager et sociétal. . (JMB, dans HART, ˆÝ l'occasion de la présentation de l'oeuvre ˆÝ la Fondation pour l'Architecture)
Tandis que Pierre Philippe Hofmann arpente la frontière linguistique la transcrivant en une abondance photographique, compilation de Lieux Communs et d’aménagements domestiques belges, Jacques Charlier utilise le jalon et le théodolite comme outil d’une pratique critique. En 1975, adepte de l’objet tracé, du dessin professionnel, du Road Art utilitaire et du voyage touristique, Charlier fictionnalise la réalité bitumeuse de la route d’Engis à Saint Georges : sa sculpture est horizontale et renvoie le bleu de travail de Carl André au placard. Il est vrai que toute canalisation, celles prélevées dans les revues de travaux publics par exemple, rivalisent avec certaines recherches plastiques et les dépasse même par leur monumentale capacité d'expression. Singuliers chantiers que ces arpentages vernaculaires, tout comme l’est ce chantier inutile entrepris en 1968 par Charlier sur le terril de Saint Gilles à Liège.
De l’utilité dès lors d’une bétonneuse ? Celle de Jacques Lizène, sur laquelle virent d’ithyphalliques petits personnages ne sert très médiocrement qu’à produire à l’aide de billes de la musique non-séductive, résidus et installation nulle plutôt que remake, de diverses performances. Prenons dès lors de la hauteur par-dessus villes, chantiers, aménagements, routes et paysages. À vol d’oiseau, comme le propose Raphaël Van Lerberghe, au fil des transhumances de quelques canards, ceux de Watanabe Shiko ou d’Honoré d’O, d’un Boeing Over à l’autre avec Aglaia Konrad.
Serait-ce là une exposition thématique ? Non, ces quelques lignes ne sont qu’une dérive d’œuvre en œuvre. Chacune est singulière en son contexte. Les Ors de Leo Copers, tiens ! revoilà Carl André, ne sont pas les Dorés d’Olivier Foulon… D’ailleurs, à ce récit, il faudrait ajouter d’autres œuvres, d’autres artistes… Walter Swennen ou Suchan Kinoshita ou les méduses d’Honoré d’O qui sont, en ce monde poétiquement flottant, d’air et d’O.

Jacques Charlier, Honoré d'O
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