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Artistes. Anne Daems


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On a souvent évoqué le trope du banal à propos de la photographie durant ces années 90, et de façon souvent fort superficielle, soit une photographie qui refuse avec acharnement le lyrisme, délibérément anti-héroïque, jouant systématiquement sur le registre de la banalité, "une photographie sans qualité, pour faire écho au roman de Robert Musil (…) Où il s'agit de s'ancrer dans la quotidienneté sans pour autant vouloir la sublimer, ou il ne s'agit pas de rédimer le banal, de le transfigurer : le banal reste banal et dans des photographies terriblement anodines, où rien ou presque ne fait signe, le banal ne se débanalisera pas, parce que ce n'est pas l'enjeu", écrivait Dominique Baqué dans Art Press. Lorsque Anne Daems (Lier 1966) entre dans une boulangerie et pose sa caméra devant les étagères où reposent pains et miches se contentant, longuement d'ailleurs et jusqu'à ce que l'étalage soit vide, de filmer le va et vient de ces pains quotidiens vers les sachets de papier qui les emballeront, on serait en droit en effet de se demander quel en est l'enjeu.

Découvrant ses photographies et dessins, il m'a semblé qu'Anne Daems photographiait un monde de circonstances ; comme des photographies dont on dirait qu'elles ont été faites "en l'occurrence", soit ce qui est de l'ordre du fortuit, du cas présent, de ce qui se passe en même temps. On parlerait presque de lieux communs, tant au propre qu'au figuré. Des lieux communs de notre quotidien.
En fait, Anne Dames photographie des gens. Dans ces paysages urbains ou de banlieues, dans ces parcs publics et ces jardins privés, il y a en effet des gens dans le champ. Il y a toujours des gens, ou du moins le plus souvent, des hommes, des femmes, des enfants, qui tous pensent qu'on ne les voit pas, à fortiori qu'on ne les photographie pas. Et ces gens, -l'indéfini ici à toute sa qualité-, observent (tout sauf l'objectif de la photographe), marchent, se précipitent parfois, déambulent, attendent, entrent, sortent, travaillent, rêvassent. Ils visitent un jardin ; assis au volant de leur voiture, ils sont le nez pointé sur leur pare-brise dans l'attitude de celui qui ne regardera ni à gauche ni à droite ; poussant la porte de leur pavillon de banlieue, ils sont chargés des sachets du supermarché ; ils contemplent la mousse de leur bière, ils coupent et égalisent la haie du jardin, tondent la pelouse ; ils bricolent dans leur garage, ils nettoient le seuil de la maison. Ils attendent le bus ou le feu vert pour traverser, rentrent de l'école, du boulot ; abrités, ils regardent la pluie tomber. En aucun cas, ils n'actent en fonction de la photographe. Ce sont des instants donnés photographiques, ni privilégiés, ni auratiques, la simple vie quotidienne, même pas trépidante tant ce que ces gens font semble lent, voire suspendu. Rien n'est réellement décisif, rien n'échappe non plus à une neutralité presque interchangeable. À la limite, ces gens dérangent l'image, y sont parfois comme des intrus. L'œuvre d'Anne Daems ne traite ni de la déréliction, cette perte de soi, ni de la solitude urbaine. Ces gens sont effectivement pour la plupart seuls, rarement en conversation, paradoxalement d'autant plus isolés qu'ils ne le sont jamais par l'œil d'Anne Daems qui se garde bien de les extraire du contexte dans lequel ils se trouvent lorsqu'elle les croise. Ces gens sont seuls parce qu'ils sont tout simplement dans leur monde, qui peut être ou ne pas être le vôtre ou le mien, prière de ne pas déranger. On ne peut pas dire si ces buveurs de bière accoudés aux comptoirs des buvettes des gares sont dépressifs, bien que l'environnement dans lequel ils se trouvent soit parfaitement déprimant, on ne peut pas dire ce que pense cette femme qui attend l'autobus, cet enfant qui rentre de l'école, cartable sur le dos. Ici aussi, même s'ils ne sont pas inexpressifs, leurs visages sont neutres.

Ce qui par contre fait signe, c'est le détail. Bien sûr l'œil est d'abord attiré par la présence humaine, mais l'image est toujours en effet construite autour d'une multitude de détails significatifs. Du monde, les images d'Anne Daems sont déjà des détails, focalisant de si petites parcelles de réel. En celles-ci le détail est immense par son foisonnement ou par l'importance qu'on lui accordera. Anne Daems prend le monde par le détail, attitude fort actuelle. On repensera en effet au "Paysage d'événements" de Paul Virilio, cette chronique rétrocessive qui couvre pour bonne part cette période qui nous retient, de 1984 à 1996, où tout a lieu désormais en temps réel et où Virillio envisage un paysage dont on verrait, dans une optique tres augustinienne, à la fois la fois l'origine et la fin de l'histoire. "Si l'événement construit le monde, l'histoire en se fractalisant, a perdu de sa généralisation. Elle se construit désormais avec des détails, un peu comme s'écrivait le Nouveau Roman". Et de convoquer Butor ou Robbe-Grillet chez qui "l'on a tendance à tout percevoir par le détail". Cette attitude, on la retrouve assurément chez Anne Daems. "Traversant les couches successives de la réalité photographique, le regard avance dans le tableau jusqu'à cette pointe extrême de la visibilité où il n'y a plus rien à voir que la curiosité sans fin du regard", écrivait Cyril Jarton à son propos. L'imaginaire brode en effet aux confins de l'image, comme notre perception s'enrichit de cette accumulation de petites choses que le regard capte s'infiltrant dans les brèches, les ouvertures, les plans successifs des images, de façon tout aussi circonstancielle d'ailleurs, presque machinalement, la curiosité pour nature. J'ai été étonné au fil des photographies d'Anne Daems de constater la présence de tant de vitres, vitres de voitures, fenêtres de maison particulières, façades vitrées de bureaux, panneaux de verre d'abris bus, vitrines ouvertes sur un lobby d'entreprise. Certes le regard les pénètre ou tente de le faire, bien que celui d'Anne Daems ne soit pas inquisiteur, juste sans complaisance. Mais ces vitres, ces fenêtres sont aussi autant de reflets, des reflets de nous-même ou nous renvoyant à nous-même, à nos propres réalités quotidiennes. Au fil des images accumulées, le corpus sociologique devient saisissant, bien que ce ne soit pas directement le propos de l'artiste. Très subjectivement, toutes ces images opèrent dans le champ sociétal, dans cet espace public dont nous sommes les usagers, théâtre de nos pratiques quotidiennes, de nos us et coutumes ou de nos convenances. D'une ville de province aux Pays-Bas, on pourrait dire qu'Anne Daems a réussi à photographier la propreté et la bienséance. Et lorsque, aujourd'hui, je traverse un quartier dont je qualifierais les habitations de maisons témoins de mentalités préfabriquées, il m'arrive de dire que ce sont "des maisons d'Anne Daems".

C'est très à propos que Cyril Jarton évoquait les photographies d'Anne Daems comme "tableaux". Elles sont en effet d'une très grande picturalité, constructions rigoureuses, comme si la pose avait été longuement étudiée, les photos construites en fonction de leurs lignes de fuite, de leurs plans successifs ou imbriqués, en fait comme s'il ne s'agissait pas vraiment d'images volées. Des images sans mouvement, leur conférant parfois un aspect quelque peu étrange, l'instantané suspendu dans le temps. Compositions étudiées, tout y a pour l'œil de la photographe, une égale importance. En ce sens, les photographies d'Anne Daems s'apparentent plus à des natures mortes qu'à des scènes de genre. Avec la série des buveurs de bière, utilisant pour la première fois de grandes dimensions pour les tirages, l'artiste a accentué cette référence au système des Beaux-Arts. Ces "tableaux" représentant des hommes, sans doute des navetteurs, accoudés au comptoir de diverses buvettes de gare, univers glauque, dépersonnalisant, dans ce moment d'indécision avant de prendre le train, en deviennent tragi-comiques.

Tous ces gens fixés dans la grande aventure de leur vie quotidienne, tous ces détails accumulés constituant la vie elle-même bien plus que son cadre, ce sont des multitudes d'histoires qu'Anne Daems nous suggère sans nous les raconter, avec justesse et un brin d'amusement comme en témoignent ses dessins. Des petits dessins fragiles, des instantanés eux aussi, des riens qu'Anne Daems , confie-t-elle, n'a pas eu l'occasion de photographier mais qui se sont imprimés dans sa mémoire. Le plus souvent, ils sont accompagnés d'une légende, parfois directement en relation avec ce qui est représenté, parfois pas du tout, des petites phrases toutes simples, "comment faire comprendre à une coiffeuse polonaise comment tu veux qu'elle te coupe les cheveux", "pour se protéger de la pluie, les gens avaient mis des sacs en plastique sur leur tête", "une pile de paniers à commissions emboîtés l'un dans l'autre se promenait dans le Delhaize", "les hommes ne pleurent pas, seulement sur un terrain de football" ou encore "après le marché, il y a plein de fruits et légumes sous les étals". Ici aussi de petites choses insignifiantes, de petits constats, de petites circonstances, qui font le sel de la vie. (JMB)
Anne Daems enregistre ce que le quotidien a de spécifique, de significatif, d'identifiable en tant que tel. Ses photographies montrent des gestes, des évènements à première vue insignifiants, comme s'il n'y avait aucune raison de faire image. Mais ce qui pourrait ressembler à un instantané s'avère en fait être bien plus sophistiqué. Elle a la particularité, pour ne pas dire le don, de rassembler les détails d'un sujet, souvent une personne, de manière à révéler son microcosme tout entier. Rien n'est important mais tout est là.
Avec cette nouvelle série réalisée pour l'exposition, Anne Daems a voulu évoluer vers un travail encore plus simple, avec encore moins de raisons évidentes de prendre la photographie. Elle a aussi poursuivi un double objectif : faire des images où il ne se passe réellement rien, en évacuant au maximum toute anecdote mais en s'approchant au plus près des personnages. La série qui en résulte montre un enchaînement de scènes différentes qui forment ensemble une bribe de vie que l'on pourrait interpréter selon Anne Daems "comme un rapprochement physique mais également émotionnel. Je ne veux pas faire de portraits classiques. Les objets et les détails qui entourent et situent les personnages sont aussi importants que le personnage lui-même. Le personnage central ne pose pas et il n'y a aucune mise en scène. C'est la raison pour laquelle je préfère parler de "situation".

Dans "In Extremis" catalogue du Printemps de Septembre à Toulouse, 2004, p.48.

 

 

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(...) Amid all these supernaturel goings-on, however, the understanded photographs of Anne Daems were revelatory. A woman in a launderette and another sitting against a window in a grocery store -these images ere far from "In extremis". The hard-won simplicity of her work did not emerge from a post-surreal adaptation of a pre-existing image but rather brought us slightly closer to something primary, essential and new. Michel de Montaigne, the 16th-century genius of diffidence who wrote his Essays (1580-88) near Toulouse, wrote that 'these is no quality so universal in the appearance of things as their diversity and variety". A truism, perhaps, but one of that Daems' photographs demonstrate is worth keeping in mind".

Craig Burnett in "Frieze", jan-feb 2005, # 88.