Olivier Foulon le montreur d'images
L'artiste Belge Olivier Foulon est un passionné d'histoire de l'art et des images qu'elle véhicule. Il retravaille ces divers matériaux pour composer d'autres associations mentales et visuelles, au cours d'un processus en constant développement.
Travaillant sur des éléments bien précis de l'histoire de l'art, qu'elle soit ancienne ou contemporaine, et plus particulièrement sur la reproduction de certaines oeuvres et les inévitables avatars qui en résultent, Olivier Foulon a élaboré une approche décalée de cette histoire. Sous d'authentiques couverts d'authenticité - de nombreuses anecdotes en font foi - il la transforme petit à petit en une aventure personnelle dont les étapes majeures nous sont accessibles sous la forme de publications (brochures, livres, catalogues d'exposition), de projections ou d'expositions. Lectures, rencontres, recherches, enquètes même, lui permettent de découvrir d'autres matériaux iconographiques ou référentiels dont il nourrit son corpus de travail. Il l'exploite alors ou amplifie selon les opportunités d'édition ou les possibilités d'expositions qui lui sont offertes.
Dans le même ordre d'idées, celui d'une approche de l'histoire de l'art à travers sa bibliographie, ses marges, ses notes en bas de pages, ses errata, Olivier Foulon fait aussi appel à d'autres types iconographiques moins usités, telles les caricatures (Daumier, Yves Klein, Reinhardt, Newman, les Pieds Nickelés) ou les errata, ceux de Marcel Broodthaers en particulier. Ce dernier fait d'ailleurs 'figure' de référence récurrente par rapport à son travail, notamment dans une certaine parenté de juxtapositions d'images, de croisements de pensées, de jeux littéraires ou de scénarios visuels elliptiques.
Parfois, et de façon plus spécifique, la réflexion d'Olivier Foulon porte sur ce qui différencie la représentation d'une oeuvre d'art dans l'atelier d'un artiste de celle que l'on peut trouver dans un environnement plus officiel comme une galerie ou un musée. On passe de la sphère privée à contexte public, d'une certaine intimité de l'atelier à la juxtaposition d'reuvres du sol au plafond, comme le documentent certaines images de ces galeries de peinture aux siècles précédents. La fonction du lieu change le regard que l'on porte sur ces oeuvres, même s'il convient de ne pas mêler les genres, ce point de vue s'estompant de plus en plus avec l'art du XXème siècle. Ce qui intéresse par contre Foulon, c'est ce principe de transfert des images, de leur changement d'échelle depuis leur reproduction éditoriale à leur agrandissement à la dimension d'un mur où bien sûr elles acquièrent un tout autre statut, celui plus ambigu d'une oeuvre d'art. La notion de ready-made n'est jamais très éloignée dans ce contexte, même si Foulon préfère parler d' 'images trouvées', avec lesquelles il ' établit des ensembles et réalise des constellations'. S'élabore ainsi peu à peu une iconothèque dans laquelle l'artiste puise pour réaliser ses éditions et concevoir ses expositions.
Celles-ci prennent souvent la forme de rébus autre référence à Marcel Broodthaers - qui ne peuvent manquer de déconcerter le spectateur inattentif ou pressé. Pénétrer dans l'univers d'Olivier Foulon requiert une certaine attention, celle indispensable à décrypter toutes les clés d'interprétation qu'il distille à travers la disposition de ses travaux et documents. Lorsqu'elle trouve sa disposition définitive, l'exposition se transforme ipso facto en une reuvre autonome qui génère ses propres codes de fonctionnement et établit sa propre identité.
Montrées sous forme d'installations, ou plutôt de mises en oeuvre spatiales ou murales, les oeuvres d'Olivier Foulon investissent le lieu d'exposition selon un processus qui confère à celui-ci un statut d'atelier, le temps des mises en forme et en place définitives. On ne s'étonnera donc guère que ses diverses installations se nourrissent également des précédentes et en particulier des images et des matériaux utilisés et agencés à cette occasion. Ceux-ci amènent à découvrir d'autres rapports, de façon à amplifier le propos, l'actualiser, le modifier parfois imperceptiblement. Des pistes s'approfondissent, des interprétations se modifient, de nouvelles relations s'établissent entre les reuvres, avec un même souci de dispositif qui ne laisse aucune place au hasard et qui s'assume avec la même détermination que s'il s'agissait de peaufiner la maquette d'un livre.
Autrement dit, la reproduction a de plus en plus tendance à devenir l'essence même du travail. Celui-ci glisse dès lors vers un nouveau mode, celui de la citation, phénomène récurrent d'une certaine frange de l'art contemporain, lorsque toutes les avant-gardes ont été épuisées ou que leur connaissance fait désormais partie de l'histoire de l'art.
Bernard Marcelis, dans H.ART, avril 2006
Olivier Foulon : Asseoir la peinture, ou le dandy.

Un perroquet, encore un, dans cette œuvre d’Olivier Foulon qui associe une peinture dorée, un perroquet et l’idée même du monochrome, projetée en suite de diapositives. Dans un récent article, paru dans la revue Dits, titré : le jeu des sept familles, nous écrivions ceci à propos d’Olivier Foulon et du perroquet :
(…) Lors d’une exposition justement intitulée « redites et ratures », Olivier Foulon posa au sol, à côté d’une copie qu’il réalisa d’un projet destiné à la face extérieure d’une boîte optique dessiné par Leonaert Bramer au 16e siècle, une pochette de trente-trois tours représentant deux perroquets jumeaux. Celle-ci agit à la fois comme objet à part entière et comme scénario visuel en ellipse. Olivier Foulon indique qu’il répète le dessin de Bramer et, dans ce dessein, choisit un motif particulier, s’inscrivant dans une lignée jalonnée de singuliers perroquets. Je pense bien sûr à l’exposition que Marcel Broodthaers intitula en 1974 « Ne dites pas que je ne l’ai pas dit ». Marcel Broodthaers y montrait un perroquet en cage flanqué de deux palmiers ainsi que dans une vitrine, deux catalogue de l’exposition « Moules, Œufs, Frites, Pots, Charbon » (1966) et deux rééditions de 1974 de ce même catalogue, cette fois titré « Moules, Œufs, Frites, Pots, Charbon, Perroquets ». Je pense également à ces esquisses sur calques de Francis Alÿs, intitulées « El Soplon », le souffleur, le mouchard. Au fil des esquisses de ce story-board, « El Soplon », flanqué d’un perroquet lui aussi, semble engager avec une marionnette un dialogue de ventriloque. Alÿs affirme, sur un mode quasi-magritien et au crayon sur le dessin central de la série : « ceci est une histoire », bien que tout récit semble absent de cette suite de dessins, hormis bien sûr ce dialogue de ventriloque.
Le souffleur est également un motif qu’apprécie Olivier Foulon. Lors d’une exposition à Berlin, il titre une série de diapositives qu’il projette à même un tableau de Walter Swennen « Le Souffleur ou L’homme assis (dans le carré de) la peinture ». Et le tableau de Swennen représente une femme étendant son linge, des draps en carreaux, sur un séchoir, tableau que le peintre intitule « Véronica», belle métaphore du mystère de la figure et de son apparition, sur lequel Foulon projette d’autres carrés de la peinture ou des documents qui y réfèrent ou, encore, des images qui tissent autant de liens entre Swennen et lui-même, entre ses propres réflexions sur l’art et le tableau.
Serait-ce Jean Luc Godard qui souffla tout cela à Olivier Foulon ? Celui-ci revendique pour héritage le film « Pierrot le Fou » : Jean-Paul Belmondo y joue avec un perroquet et lit les « Pieds Nickelés » de Louis Forton. Une lecture qu’appréciait Marcel Broodthaers également, et qu’Olivier Foulon se réapproprie, notamment l’épisode où les Pieds Nickelés opérent un casse dans une boutique à l’enseigne d’un tailleur, menaçant celui-ci d’une pipe en guise de revolver, épisode dont il glisse les vignettes dans un carrousel d’images, toutes reproductions d’une autre enseigne, celle de Gersaint, tableau publicitaire de Watteau. Ceci n’est pas un revolver et le tableau de Watteau n’appartient pas à la section publicité du département des Aigles.
Faut-il rappeler que Louis Aragon, dissertant de l’art de Godart évoque un autre perroquet, celui de la bien nommée « femme au perroquet » d’Eugène Delacroix ? « Qu'est-ce que j'aurais dit, moi, si Belmondo ou Godard, m'avait demandé : Qu'est-ce que le cinéma ? écrit Aragon. J'aurais pris autrement la chose, par les personnes. Le cinéma, pour moi, cela a été d'abord Charlot, puis Renoir, Bunuel, et c'est aujourd'hui Godard. (…). On me dira que j'oublie Eisenstein et Antonioni. Vous vous trompez : je ne les oublie pas. (…) Mais ma question n'est pas du cinéma : elle est de l'art. Alors il faudrait répondre de même, d'un autre art, un art avec un autre, un long passé, pour le résumer à ce qu'il est devenu pour nous : je veux dire dans les temps modernes, un art moderne, la peinture par exemple. Pour le résumer par les personnes.
La peinture au sens moderne, commence avec Géricault, Delacroix, Courbet, Manet. Puis son nom est multitude. A cause de ceux-là, à partir d'eux, contre eux, au- delà d'eux. Une floraison comme on n'en avait pas vue depuis l'Italie de la Renaissance. Pour se résumer entièrement dans un homme nommé Picasso. Ce qui, pour l'instant, me travaille, c'est ce temps des pionniers, par quoi on peut encore comparer le jeune cinéma à la peinture. Le jeu de dire qui est Renoir, qui est Bunuel, ne m'amuse pas. Mais Godard c'est Delacroix ».
Pour en finir avec cette digression qui concerne le motif du perroquet, rappelons que les pionniers d’Aragon, Gustave Courbet en 1861 et Edouard Manet en 1866, tout comme Delacroix, peignirent également … une femme au perroquet.(…)
|
A propos d'une collaboration avec Walter Swennen
Les œuvres de Walter Swennen s’inscrivent dans le champ d’une liberté visuelle complète, cette liberté que l’artiste saisit pleinement pour peindre au sujet de quoi que ce soit et sans souci de hiérarchie. Ainsi cette toile récente, « Véronica », représentation d’une ménagère qui étend son linge sur les cordes d’un séchoir de jardin ; des draps de toutes les couleurs et de toutes dimensions. Un tableau ordinaire, en quelque sorte.
Est-ce le titre du tableau qui a inspiré Olivier Foulon ? Peut-être. Cette femme qui étend son linge ne porte en effet pas n’importe quel prénom : Véronique est patronne des lingères. Son voile est célèbre, « vera icona », image vraie, mystère de la figure et de son apparition. Cela n’a certes pas échappé à Olivier Foulon qui a proposé à Walter Swennen de se projeter dans sa peinture, ou plutôt de projeter des diapositives sur le fond clair du tableau, dès lors voile, toile, écran. Il est vrai qu’au carrousel de diapositives correspond le sèche linge, ce manège de jardin sur lequel semblent tournicoter ces carreaux de draps colorés. La métaphore ouvre déjà d’autres perspectives, et sachant que les préoccupations d’Olivier Foulon tiennent entre autres de la lecture des images, de leur reproduction et de l’histoire de l’art ; le tableau s’enrichit de sens.
Voici donc le « Souffleur ou L’homme assis (dans le carré de) la peinture », titre de cette projection de quarante diapositives, qui souffle l’esprit de la peinture tandis que le vent souffle dans les draps de cuisine du tableau. Et le souffleur s’installe dans le « carré de la peinture », non seulement parce que le tableau est quadrangulaire, comme le sont la plupart des linges qui sèchent sur les cordes (hormis quelques petites culottes), mais aussi parce que le fond du tableau est constitué de carrés, ce jeu d’équilibre au bord de la matière, là où l’abstrait et la figuration se rencontrent dans une totale absence de perspective qui ne manque pas de profondeur. Plus précisément, le souffleur s’assoit dans le carré de la peinture, ou dans le carré de peinture, situé en bas et à droite du tableau. De carrés, de carreaux, il sera dès lors bien évidemment question dans la suite de diapositives projetées sur le tableau, des images subtilement sélectionnées et qu’Olivier Foulon, tout en chaînant cette suite de reproductions à ses travaux précédents, choisit autant pour leurs qualités intrinsèques que pour le sens, parfois sous-jacent, qu’elles ont les unes par rapport aux autres, ou en l’occurrence, par rapport au tableau de Swennen, ou encore en fonction de ses propres affinités, déroutant parfois le spectateur mais le ramenant toujours au centre du carré de la peinture. Défilent donc le Carré Noir sur Fond Blanc de Malevitch, celui peint sur un tableau-socle de plâtre, les restaurateurs de celui-ci, Malevitch lui-même dans un champs, ou la tombe de l’artiste constituée du simple carré noir sur fond blanc de l’Absence, la porte de son studio ou une étudiante de l’artiste, assise sous un tableau quadrangulaire. Défilent de la même manière les toiles monochromatiques de Blinky Palermo dont on connaît le sophistiqué sens de l’humour, les études pour « To the people of New-york », ses derniers travaux (1976-77), des clichés de son studio, photographié par Imi Knoebel, lui aussi héritier de l’enseignement de Düsseldorf tout comme d’ailleurs du formalisme spirituel de Kazimir Malevitch. S’enchaînent les carreaux de couleurs du pourpoint de l’Arlequin de Picasso, les chartes de couleurs de Goethe et de Gournes, mais au même titre que Samuel Bekket buvant un soda, Thomas Bernhard roulant à vélo dans son château, René Daniels jetant des toiles dans un conteneur chez lui à Eindhoven, Kurt Schwitters en barque ou, magnifique cliché, peignant en plein air sous un parapluie face à une chaîne de montagnes enneigées. Il y a même Buster Keaton accompagné de Brouwn Eyes, la jeune vachette qui se prend d’amitié pour lui dans le film « Go West ». Il y a là aussi un simple carton publicitaire pour l’eau minérale San Pelegrino, mais annoté de cette question : Wast ist aura ? par Walter Benjamin, lui-même. Olivier Foulon s’empare une fois encore des stratégies broodtharciennes : cette projection est comme une fiction qui permet de saisir la réalité et en même temps ce qu’elle cache. Marcel Boodthaers est d’ailleurs bien présent avec « Amuser, Le plus beau tableau de monde », ce qui nous rappelle que Walter Swennen entretient d’étroits rapports entre le texte, le graphe, l’aphorisme, l’image et la peinture, comme avec Marcel Broodthaers. Olivier Foulon fait là un clin d’œil à ses aînés, de même lorsqu’il glisse une « Totenkopf », une tête de mort de Cézanne, un sujet qui parcourt les toiles et dessins de Swennen depuis longtemps.
Le « Souffleur » enfin, ce sont deux reproductions de peintures de Foulon lui-même, deux simples… carrés colorés posés chacun sur une page blanche. Ce carré de couleur, c’est le trou du souffleur.
|