
Neiges. Bonnefantenmuseum, 2009




Guerres, 28 hotographie couleurs rehaussée d’acrylique,
10 x 15 cm, 1996 |
Guerres, Neiges, Plâtre et nuits
Ce texte est paru en néerlandais et en anglais dans le catalogue de l'exposition "If someone keeps it up that long, there must be something good in it", organisée au Bonnefantenmuseum de Maastricht. Eté 2009.
Bien sûr, le Cabaret Voltaire de Zurich, ce sont les poèmes nègres d’Hugo Ball et de Tristan Tzara, les masques de Janco ou les rythmes du tambour frappé par Hulsenbeck, mais en 1916, on y lisait aussi en public Baudelaire, Rimbaud ou Jarry, oui Alfred Jarry, ce visionnaire inventeur de la Pataphysique, la science des solutions imaginaires, du particulier et des exceptions dont Capitaine Lonchamps est depuis longtemps le disciple. Et lorsque je parcours du regard les étranges et saugrenus gâteaux d’anniversaire que celui-ci confectionna à partir de tout, et surtout de riens, qu’il photographia en série et dont, ensuite, il saupoudra les images non pas de sucre glace, mais de flocons de neige, il me semble qu’un profond esprit Dada souffle sur les bougies. « Je suis des Javanais. La crème fouettée… Quel goût »(1), écrivait Francis Picabia, qui dans son Manifeste Cannibale scande : « Dada, lui ne sent rien, il n’est rien, rien, rien. Il est comme vos espoirs : rien. Comme vos paradis : rien. Comme vos idoles : rien… »(2). Ces gâteaux de Capitaine Lonchamps sont également des riens, comme un jour, il décida de peindre un rien sans relâche, la neige, ces flocons, cette neige impondérable, en suspension.
Inspirés d’un documentaire réalisé durant la guerre de Bosnie montrant une famille confectionnant un repas de mariage avec quelques rares ingrédients disponibles, trois fois rien dira-t-on, Capitaine Lonchamps les appelle « Guerre » ; faut-il rappeler que Dada émergea aussi en pleine guerre, la première, comme une imaginaire solution à toutes les barbaries ? Capitaine Lonchamps fait table rase des conventions et des contraintes, en toute liberté créatrice ; c’est là aussi que souffle Dada. Crème fouettée sur fond de casserole, artifices du camembert, tronche de patate aux tranches d’ananas, ronde de confiseries de pacotille, truite, banane ou darne de saumon cru piquées de bougies d’anniversaire, celui-ci est un brin nostalgique sur fond de photographie ancienne, celui-là un rien érotique, le 69 en flammèches; deux simples javanais, de vrais javanais à la crème au beurre, en deviennent exotiques. Ici se dressent des mégalithes de loukoums, ou plutôt de lards, ces friandises molles à la saveur de guimauve, des lards autel ou mastaba d’on ne sait quels dieux lares. Là c’est la figure d’un gisant qui s’illumine des bougies de la fête, cuisine cannibale ; aujourd’hui je ne ferai pas maigre. Serait-ce l’artiste lui-même que les convives dégusteront ? On rappellera qu’un jour Capitaine Lonchamps conçut sous forme d’environnement le tombeau d’Aurelie Antoine de Tounens, roi de Patagonie et d’Araucadie, chambre bleu nuit couverte de graphes originels, prémices des Neiges à venir. Et je songe dès lors à Paul Thek, cet artiste aujourd’hui culte, à son corps gisant en son « Tombeau », lui qui couvrit un jour, aussi, une grosse et enfantine toupie de fer blanc de flocons de neige, comme un arrêt sur l’image de tous les tourbillons des tempêtes enneigées. La toupie de Paul Thek (3) s’enroule-t-elle dans le sens de la gidouille du Père Ubu comme le font les Neiges du Capitaine Lonchamps, sénestrogyres ?
Veillées de fêtes et de souhaits, ces gâteaux convoquent d’autres rituels, comme ces « marmites de feu » que le Capitaine Lonchamps partage avec ses amis et dont il photographie la lueur orangée et fugace, suspension du feu dans le temps et l’espace, clair-obscur de tous les imaginaires. Profondément dadaïstes sont aussi d’autres rituels, d’autres performances dira-t-on, lorsqu’il psalmodie durant de longues minutes le mot « plâtre », articulation et désarticulation du langage, libre expression du cri, traduction vocale de l’inconscient et de l’émotion, lorsqu’il roule en voitures sur les routes ardennaises, vêtu de son costume de Snowman répétant ces questions fondamentales « et où pourquoi comment où », poème de la fusion des mots, pouvoir matériel du son, forme tonale de l’acte poétique. Snowman est un chaman comique qui assis devant une marmite de feu, entre chien et loup, lance des incantations et invoque la « nuit…nuit…nuit » tandis que la nuit tombe. C’est là un poème litanique.
Le monde entier peut s’enneiger. Même Snowman, ce personnage énigmatique, fantomatique, cagoule et collants noir couverts de flocons, qui s’immisce partout, dans les photographies anciennes, les gravures, images d’illustrés, les planches pédagogiques. Imperturbable comme un pataphysicien, il se substitue à l’un ou l’autre personnage de l’image dans laquelle il s’introduit, incarne tous les âges de la vie, parcourt ainsi le monde ; sa présence insolite, incongrue revivifie ces vieux clichés surannés, ce voyage de bibliothécaire dans les livres et photographies du passé. Tout peut s’enneiger, les couches géologiques, l’architecture et nos maisons, les expériences biologiques, les paysages, ceux peints par d’autres même, un alligator naturalisé (serait-ce l’image de sa Magnificence Lutembi, vice-Curateur du Collège de Pataphysique ?) ou même une peau de capitaine, ce poisson des mers du Sud. Le flocon concentre la conscience de la réalité du monde. Parfois simple bout d’ouate que Capitaine Lonchamps pose n’importe où et qu’il photographie dans l’insignifiance du cliché.
La pataphysique est science du particulier, de l’exception; elle est, déclare Alfred Jarry, ce qui se surajoute à la métaphysique. De la neige, depuis vingt ans, Capitaine Lonchamps fait une exception. Détruisant la peinture, optant pour le noir absorbant, pour le blanc rejetant la lumière, il mène une expérience éminemment picturale, celle de peindre avec rien, de retrouver l’élémentaire, cette neige impondérable, qu’on ne peut peser donc, autonome ; attraction, méditation, appropriation, hallucination. La neige ne tombe pas. Expérience de la solitude menée loin du monde, presque obsessionnelle, Capitaine Lonchamps peint la neige sur toutes sortes de support, toiles, carnets de notes, bottins de téléphones, couvertures de livres, papiers millimétrés ou même ces singulières couettes qu’il couvre de flocons. C’est la nuit, la neige, la couverture, le sommeil, le souvenir, la couverture de neige blanche dans la nuit noire
. Le docteur Faustroll, pataphysicien, entreprend un voyage « de Paris à Paris par mer, ou le Robinson belge »(4). A Spa, Capitaine Lonchamps voyage de Neige en Neige, et ne neige pas qui veut, déclare-t-il. Tel un Robinson dans son île, il réinvente l’élémentaire avec rien, conscient que même l’absurdité est une utile découverte, que le sommeil peut être élevé au rang des Beaux Arts, qu’il est nécessaire de photographier les courants d’air, que la neige est une harmonie à haut risque, renouant ainsi avec la révolte supérieure de l’esprit, ce qui forgea la Modernité même. L’œuvre en est éminemment actuelle, d’une liberté créatrice peu commune, d’une singulière conscience poétique du monde.
Liège, avril 2009. Il ne neige pas.
Jean-Michel Botquin
Cannibale n°2. Mai 1920
Dans Dada, n°7, 1920
Paul Thek, artista de artistas, obra y procesio, 1958-61988, Edicion Raul Rispa, Maddrid 2008
Alfred Jarry, Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien. Roman néo-scientifique. 1911
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