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Artistes. Honoré d'O


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         Des billes de verre qui littéralement tombent du ciel, en suspension dans l'air, presque invisibles à l'œil, des billes comme des "cartaches" de gamin, suspendues à un subtil câblage de fil de pêche, flottantes, oscillantes au gré du vent. La magie est aussi parfaite que les billes sont sphériques, une esthétique de l'apesanteur comme tant de ses projets en témoignent. S'approchant d'une de ces billes translucides, on y découvrira les reflets d'un monde, un monde tout proche qui semble tournoyer dans et autour de la bille, les images d'un monde. À l'été 2001, c'était là la contribution d'Honoré d'O (Oudernaarde 1961 et Gand 1984) à l'exposition "Over the Edges" dans la ville de Gand, et pour une fois, on serait tenté de dire que l'artiste "avait fait simple". Ses installations, en effet, il faut généralement y regarder à deux fois, et c'est là un euphémisme. Inutile de les appréhender d'un coup d'œil, si ce n'est pour la beauté du geste. À l'image du titre de l'installation produite au FRAC Champagne Ardennes en 2000, l'univers d'Honoré d'O, ce sont "all the details extended, en fractures recomposées", un monde chaotique, spontané, fantaisiste, vivace, complètement saugrenu, dont le vocabulaire et la rhétorique sont désormais très reconnaissables et qu'il faut appréhender par le détail. Un nain de jardin, une table à repasser d'enfant, des avions siamois façonnés dans des cartes de géographie, des tubes de plastique jaune, des bouts d'ouate comme des flocons, un transat, des masques anti-poussière de papier qui deviennent des parachutes, un lit d'hôpital et même une panne, des bouteilles de champagne ou de détergent, des livres de mathématique ou d'autres, des cartes à jouer et des sparardraps, des morceaux de carton qui volent au vent et des bouts de ficelle, des cotons-tiges et les bibelots les plus divers, un invraisemblable bric à brac d'objets quotidiens les plus anodins, les plus insignifiants, ou les plus économes, ou les plus symboliques, qui habite l'espace dans sa totalité, qui l'envahit et le submerge, comme un monde en expansion. Les objets et les images qui coulent dans un flux continu happent d'autres images, d'autres objets dans de foisonnants rapprochements. Tout a l'air complexe et tout est si simple. D'un discours visuel qui touche à l'anecdotique comme à l'universel, de la globalité de l'installation comme de chaque détail localisé, se dégage une impressionnante énergie. Et il en va ainsi depuis sa participation à "This is the show and the show is many things" (1994), titre d'exposition collective qui dans le processus comme dans la réalisation lui allait comme un gant.

            Cette production toute en dérive, c'est d'abord et immédiatement toute valeur d'actualité, toute valeur de présent. Un projet, une situation donnée, c'est le processus d'une question, le processus d'une réponse, des suites d'actions et de réactions, des réflexions et des émotions à différentes situations et objets. Ainsi, lorsqu'il compare l'architecture de l'entrée du musée de Stockholm où il expose à un hall d'aérogare, tel un gamin l'imaginant ainsi, Honoré d'O détourne instantanément ce qu'aurait interdit n'importe que personnel de sécurité, retourne la fonction des espaces ou même les axes de circulation, montre au lieu de cacher, cache au lieu de montrer, rend mobiles ses sculptures à l'ouverture d'une porte, titille ainsi le regard du visiteur, le convoquant. La vidéo qui accompagne l'exposition est comme un long journal de bord où l'on suit Honoré d'O de son studio au musée, parcourant la ville, images en flux continus, suite de petites expériences, de micro expériences, des situations données, de petits événements, parfois cocasses, souvent ludiques. Une façon d'organiser l'émotion du temps, de le rendre tangible, perceptible, sensible.  Participant à une mission artistique aux sommets de l'Himalaya, ce qui génèrera les dispositifs produits et montrés à Helsinki, à Reims et Anvers, c'est l'expérience par excellence de cette esthétique de l'apesanteur, mais aussi la perception de tout un monde, d'une planète fragile et malade vue de là-haut. Invité à intervenir dans l'enceinte de l'université de Rouen, Honoré d'O installe à même le carrelage des couloirs du bâtiment une longue dérivation d'objets agencés comme les rythmes fluides et ondulatoires de la mécanique quantique. C'est à chaque fois la complexité des rapports entre des objets, autant de processus réactifs à toutes les échelles.

            Homo ludens, Honoré d'O est meneur de jeu. Ici, il propose de transformer le carton d'invitation de son exposition en avion de papier ou même en avion siamois, parfaitement inutile dès lors, suivant les pointillés (Fold Corner M to M, Stockholm, 2000), là de jouer aux billes au creux d'un circuit de tubes en plastiques, voire même de s'offrir un massage sur un matelas de ces mêmes gaines pour câbles électriques (Draaiboek voor de Schatbewaarder, Hasselt 1997 et Luxembourg 1998), ou encore de manipuler ces tubes fermés en oves et en boucles dans un duel ou personnel ballet spontané (Changement d'air, Villeneuve d'Ascq, 1999). À Venise, il invite le spectateur à prendre place sur une chaise au cœur de son installation afin de consigner sur un calepin le détail de l'installation que ce spectateur aimerait emporter (Venise, Among Other's, 1995), là il met le regardeur au travail lui proposant de recueillir sur un calque les successions d'images d'une projection vidéo continue (L'envers du décor, Villeurbanne et Villeneuve d'Ascq, 1999). On pourrait multiplier les exemples à satiété. C'est là aussi, par le jeu, son désir de communication totale, presque par échange d'identité avec le spectateur, une interactivité qui se doit de toujours être "ambiguë et plurivoque", où le regard du spectateur suffit d'ailleurs, car le regard est avant tout une action, et la perception, par ce biais, une sorte de logique expérimentale continue. Évoquer une "communication totale" fait directement référence au langage des sourds, aux gestes, au regard, au corps, revisitant les outils de communication et de compréhension du monde afin de proposer de nouvelles relations. Maria Lind, commissaire de l'exposition au Moderna Musett de Stockholm écrivit suite au projet mené qu'Honoré d'O instanciait par l'exposition "non seulement la possibilité de montrer ses œuvres, mais surtout de créer une situation qui rend possible la créativité". Le jeu, le processus, la créativité, la situation créative, on se souviendra de ces mots écrits par Raoul Vaneigem en 1967 : "L'œuvre d'art à venir, c'est la construction d'une vie passionnante. La création importe moins que le processus qui engendre l'œuvre, que l'acte de créer. L'état de créativité fait l'artiste, et non pas le musée.(...) La poésie est ailleurs, dans les faits, dans l'évènement que l'on crée. La poésie des faits, qui a été de tout temps traitée marginalement, réintègre aujourd'hui le centre de tous les intérêts, la vie quotidienne qu'à vrai dire elle n'a jamais quittée".  Ce parallélisme entre la pratique artistique d'Honoré d'O et certaines positions de l'Internationale Situationniste (1957-1972) chère de Debord, Vaneigem et consort, a déjà été souligné dans un texte spécifique appuyé sur la "nouvelle Babylone" de Constant. Honoré d'O n'avait avant publication de cet article jamais prêté attention aux positions situationnistes et a fortiori ne s'en est jamais revendiqué. L'expérience personnelle, encore elle, revisitant la modernité de surcroît.

Chaque dispositif est, en effet, pour nos regards créatifs un terrain de jeu et d'expériences. Défiant les lois de la pesanteur, ce sont des espaces où les objets et les images tissent entre eux des réseaux physiques et mentaux, des rapports de significations multiples : sans aucun antécédent esthétique, si ce n'est parfois le kitch populaire, et surtout fort éloignés de tout ce qui a traditionnellement rapport à l'art, ils font signes, ils ont des teneurs symboliques, des teneurs narratives. Et toute image peut se voir sous des angles variés, singuliers, nous menant ainsi, au fil du regard, dans l'aléatoire de nos découvertes, à l'enrichissement de notre perception du monde dans ses aspects les plus diversifiés. Et il y a là une réelle dimension subjectivement crique : les installations d'Honoré d'O sont comme autant d'écosystèmes mentaux et poétiques. En fait, chacune de ses œuvres devient pour le regardeur un territoire nomade où l'artiste nous propose de déambuler. 

Situation créative, connaissant l'inclinaison d'Honoré d'O pour les néologismes multilingues, ce qui mine souvent le pouvoir de l'explication et donc ouvre d'autres champs, insoupçonnés peut-être, lui qui a REcomposé des "REpanoramas", on serait tenté d'évoquer des situations "REcréatives", tant ludiques que créations à revisiter sans cesse. Ainsi si Vaneigem prétend que l'état de créativité fait l'artiste et non pas le musée, on remarquera que l'artiste en l'occurrence "fait" le musée, dans le sens où conservateurs et collectionneurs des générations à venir auront à faire preuve de créativité quant à la réinterprétation de ces dispositifs fragiles, éphémères, l'œuvre devenant comme une partition, sujette dès lors à bien des variations.

 

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