JACQUES LIZENE
légendes:
1. Peinture nulle 1964, sur l'idée de mettre n'importe quel objet sur la tête, 1994 en remake 2010-2011, photographie marouflée sur toile libre, rehaussée en technique mixte, 50 x 60 cm, 2011.
2. Cadre vide, art syncrétique 1964, sculpture génétique culturelle 1984, cimier ekoi croisé petit maître ˆÝ la fontaine de cheveux, remake 2011. technique mixte, 195 x 190 x 30 cm
3. Sculpture nulle et danse nulle 1980, art syncrétique 1964, sculpture génétique culturelle et cultuelle, en remake 2011
4. Art syncrétique 1964, chaises découpées et croisˆ©es, en remake 2011. technique mixte, 98 x 41 x 45 cm |
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JACQUES LIZENE, BANLIEUE DE L'ART, ART DE BANLIEUE
par Emmanuel d'Autreppe
Il ne suffit pas de peindre avec sa merde :encore fautil n’en tirer aucune gloire (ne pas devenir chiant). « Petit maître » autoproclamé de la médiocrité, de la sans-importance et d’une seconde moitié de siècle, le vingtième, elle-même sans importance, Jacques Lizène (né à Ougrée en 1946, vit à Liège) aura réussi pendant plus de trente ans à couper l’herbe sous les pieds de sa propre reconnaissance et du succès, à prendre la critique à rebours (ou à son propre jeu) et son public à revers, à refuser de s’asseoir sur les socles qu’on lui tendait, à rentrer par les fenêtres quand on lui fermait la porte, à se renouveler sans s’améliorer. Un personnage singulier, une attitude inégalable, une position imprenable (avec vue sur les toilettes) et oxymorique dans le milieu artistique : Lizène, c’est à la fois la provocation pure et l’élégance du trait de génie, la régression ad nauseam et l’avant-poste de la conscience de soi, le déni nihiliste et le mouvement perpétuel de la pensée,l’exaltation et la liquiditation de la question de l’ego.La qualité de facture a,chez lui, toujours passé au second plan des propositions absurdes, des missions impossibles, de la fécondité du ratage, de la beauté du saccage :art syncrétique et petits dessins médiocres (1964), éloge de la vasectomie (« Youpie ») au tournant des années 70, expérimentations vidéo (souvent drôles) quelques années plus tard, notamment pour Vidéographies, peinture approximative (et pas qu’à qu’à la matière fécale – 1977),sculptures génétiques touillant dans le genre humain comme dans l’histoire de l’art,films minimalistes,interventions et happenings désastreux, chanson populaire débile… Lizène touche à tout avec intuition et maladresse, dérange là où ça fait mal, c’est-à-dire souvent juste un peu à côté de la plaque. Il amuse et scandalise,déplaît et rebondit. Entre lisières et lisiers, il se revendique comme un « banlieusard de l’art » ; Lizène hante les périphéries du bon goût,apprécie les bords (Filmer le contour des choses, années 70) et les cadres (Tentatives de dresser une caméra, idem) pour mieux les court-circuiter, les parasiter, les déjouer.Avec une énergie qui force le respect et n’est pas sans évoquer celle des usines à gaz et des pompes à merde, il s’applique depuis une trentaine d’années à recycler sa propre matière, à proposer des remakes de ce qu’il a fait et de tout ce que les autres ont fait, pas fait ou défait (oeuvre inachevée), du plus loin que remonte la mémoire de l’art bourgeois. Minable et interminable, son oeuvre n’a même presque plus besoin de lui – ce qui devrait lui donner une liberté nouvelle pour tout reprendre à zéro, la liberté de ceux qui n’ont pas même à déplorer l’inconvénient d’être né,et que rien ni personne ne semblera pouvoir « récupérer ».
JACQUES LIZENE, EN CIRCUIT FERME
par Jean-Michel Botquin

Capitaine Lonchamps a donc créé une « Faculté de Déphyscience appliquée », dont on a constaté que la seule efficience réside en son intitulé. En 1971, Jacques Charlier crée un « Centre international de Désintoxication artistique », le C.I.D.A.C. L’institut, une pure fiction parodique, veut prévenir des dangers que comportent toute addiction à la création artistique et œuvre contre la toxicité de l’art ; son action se calque sur celle de l’association des Alcooliques Anonymes. La même année, Jacques Lizène crée son « Institut de l’Art stupide » et s’en déclare, en toute bonne foi, le seul représentant. C’est fou comme se sont ainsi multipliées les facultés, fondations et institutions. Dans le cas de Lizène, c’est une question d’attitude, puisque dès 1966, l’artiste décide radicalement de prendre position pour la disqualification de son propre travail, une pratique de l’art sans talent, un art de la médiocrité et de la sans importance. C’est à ce titre qu’il multiplie les gestes idiots, les accompagnant d’un commentaire dépréciateur, ce qui, bien sûr, coupe l’herbe sous le pied à toute critique de jugement. Lizène conçoit la médiocrité non comme une fin en soi, mais comme un jeu permanent destiné à tester l’incomplétude des faits. « Être quasiment nul, affirme-t-il, cela veut dire essayer d’être nul. Être nul, voilà une performance qui est loin d’être médiocre. Être nul, ce n’est pas strictement ne rien faire d’intéressant. Quasiment nul c’est plus médiocre, c’est jouer le jeu, faire des petits efforts sans jamais aller jusqu’au bout, présenter des choses boiteuses ; cela s’intègre mieux dans ma démarche d’Artiste de la médiocrité comme Art d’attitude » .
De même, Lizène se déclare Petit Maître. Petit Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle, précise-t-il. Cela participe bien évidemment de sa mythologie personnelle, tout en court-circuitant une fois encore toute tentative de critique fondée sur le jugement. Lizène, qui sans cesse provoque le naufrage de toutes nos certitudes esthétiques et académiques, qui se joue des prétentions des arts majeurs, se choisit une appellation – contrôlée – mineure et académique. On ne dira jamais assez l’importance et la précision de la rhétorique lizénienne. Un Petit Maître désigne en effet un peintre de second plan, tout comme cette médiocrité revendiquée qualifie une production insuffisante, sans intérêt, de faible valeur, en un mot moyenne. Et comme un petit maître, il pratique la peinture de genre, déclarant qu’il peint des murs de briques, ceux de la banlieue industrielle dont il est originaire, comme un petit maître hollandais peint des marines. Très logiquement dès lors, il commet également des natures mortes. Ainsi ce remake d’une « nature morte à la maladresse, 1974 », une composition photographique comprenant une bouteille de vin, un verre, un croissant et un cendrier, une œuvre que l’on pourrait qualifier de position pour la banalité. Lizène présente des œuvres tellement « boiteuses », si l’on s’en tient à cette autodéfinition, que celles-ci finissent pas chuter. En ce cas précis, un lamentable naufrage du verre de vin. La maladresse n’est pas dans la facture de l’œuvre, elle est au cœur de celle-ci, agissante. Lizène fait tache. « S’il s’agit de traiter par la dérision l’art « noble », sublimé, emphatique, pathétique, écrivait récemment Guy Scarpetta, Lizène, manifestement, plus que du côté des iconoclastes (comme Duchamp) qui ont congédié le principe esthétique (et le « rétinien »), se situerait plutôt du côté de ceux qui ont corrompu l’art de l’intérieur (Picabia, le Magritte de la période vache, Kippenberger), avec une conjonction de cynisme, d’irrespect, et de sens aigu du sabotage » .
Naufrage, sabotage, Lizène cultive le ratage. Il le provoque ou s’en accommode ; et en tous les cas, s’en réjouit. À la nomenclature de ses premiers projets vidéos des années 70, on trouve un film, perdu d’ailleurs depuis mais qu’importe, qu’il titre « Absence de sujet filmé ». En fait Lizène a filmé on ne sait quoi en gardant le cache sur l’objectif de la caméra. « Très sot, très bien », déclare-t-il. En 1971, il tente un premier remake de « contraindre le corps à rester dans le cadre de l’image », tête et pieds parfaitement en bord d’image. La parallaxe de visée est imprécise, la tentative donc ratée. Qu’à cela ne tienne, en 1972, le Petit Maître disqualifie son œuvre, et barre le film, à la main, image par image. Toujours avec Guy Jungblut, premier éditeur des films de l’artiste, il entreprend en 1971-72 de filmer le plus grand nombre de visages humains : « enregistrer pendant un court instant chacun, tous les visages humains, issus tous du code génétique A.G.C.T. existant au moment où l’œuvre a commencé à être réalisée et tous ceux qui existeront par la suite ». L’incomplétude annoncée de cette entreprise absurde voue celle-ci bien évidemment à l’échec. Lizène organise quelques séances de prise de vue, en extérieur et en studio. Il abandonne très vite le projet, sans doute un peu par paresse ou par procrastination, pour les raisons submentionnées aussi, et après la découverte des « Variables Pieces » de Douglas Huebler. Le film, de plus, est raté : la pellicule se voile à plusieurs reprises dans la caméra, ce qui confère à une part de cette humanité filmée, « grâce » au ratage, un aspect auratique ou fantomatique.

« Le monde est une immense histoire génétique », constate Lizène. Le sexe, la mort, la génétique occupent le Petit Maître depuis 1964. Art syncrétique, sculptures génétiques, sculptures génétiques culturelles, fun fichier, actions de rues, Lizène croise et recroise toutes sortes de choses comme des animaux, des visages, des architectures, des arbres, des voitures, des chaises, des sculptures. Paradoxalement, alors qu’il a pris position pour la non-procréation en 1965, proposant à « l’humanité de s’éteindre gentiment », Lizène pratique sans cesse l’accouplement, mais il féconde des bâtards, altère, outrage, transgresse, se réjouit de la disharmonie et s’enthousiasme même de rendre celle-ci non perçue. Lizène hybride le réel en des créations indisciplinées, fusionne des éléments de cultures ou de natures différentes. Les sculptures génétiques culturelles, renouant avec les fondements religieux du syncrétisme peuvent même devenir des sculptures génétiques cultuelles. Tout récemment en effet, Lizène, à Pau, aux pieds des Pyrénées, lors d’une performance « un peu lourde » a croisé la Vierge de Lourdes et Bouddha, un Christ saint sulpicien et et autre plâtre de la Vierge. De même il croise les arbres, les chênes, les sapins, les palmiers, cette fois, un sapin croisé fougère en pot, sculpture nulle posée sur un totem de vidéos, sur lequel défile des projets d’hybridation d’arbres, des projets de mutations en arbres fontaines, avec jet d’eau ou jet de fumigène, comme il fait fumer les cheminées de ses petites usines, encore des sculptures nulles, élevant ainsi la fumée au rang d’élément sculptural. Certains y décèlent une « dispersion de matière ayant perdu sa dimension séminale » , ce qui renvoie évidemment à la « Vasectomie pour sculpture interne » signée par Jacques Lizène en 1970. Les chaises occupent dans ce charivari hybride une place singulière.
Les chaises dorment assises, les chaises dansent, les chaises gondolent, ce sont autant de projets de Sculptures nulles, 1980, que Jacques Lizène réalisera dès la fin des années 90. Elles sont corps et armatures. Des corps assis, des corps couchés, dansant et même déglingués, au bord de la chute; elles sont aussi, à l’opposé, armatures, châssis, cadres, ossatures, toutes choses que Lizène a sondées dans l’Art spécifique des années 1967-1970. Lizène découpera nombre de chaises en Sculptures nulles, croisements de tous les styles dans un cacophonie de brocante, des objets idiots et donc singuliers, métissés, allant par paires comme les chromosomes. Ces chaises ainsi croisées peuvent, c’est presque du domaine d’une anthropologie tribale, devenir totems de chaises, à l’image de ses totems vidéos (1971). Tout dans l’œuvre de Jacques Lizène fonctionne donc comme un redoutable circuit fermé. Ainsi cette « Trace de maison démolie sur pignon aveugle, réalisée d’après un projet de 1964-65 ». Elle fut tout récemment confrontée au Muhka d’Anvers à des documents de Gordon Matta Clarck qui, lui aussi, découpe les maisons en deux, révélant l’âme de la bâtisse. Lizène a eu pour projet d’intégrer ces maisons démolies, au même titre que les buildings gondolants, dans le décor de ses toiles, renouant ainsi avec la tradition renaissante du ruinisme. L’idée s’accompagne d’un grand rire. Dans le cas de cette grande toile libre, il opère chirurgicalement et nous révèle l’envers du décor, l’ossature de la maison, habitée par un couple ; et le monsieur ityphallique poursuit de ses ardeurs une petite dame fessue, un motif récurrent dans l’œuvre, et néo-rupestre précise l’artiste. Lizène s’est déclaré de l’art de banlieue comme de la banlieue de l’art en 1974. Il opère d’ailleurs des voyages anthropologiques au cœur de la civilisation Banlieue. Le sexe et la multitude (1966), la foule des anonymes portraits AGCT (1971), les films réalisés en milieu urbain, la vie camp de travail, plus tard, dès 1977, les murs de briques peints à la matière fécale : Lizène révèle un univers déprimant dans sa banalité, sans aucune perspective, un monde harassé, cachant bien mal ses misères solitaires et quotidiennes. Et le pignon, ici, est aveugle, sans perspective. Le clown continue à se contorsionner entre le rire et la mort ; Lizène, lui, tente ses « cent quarante manière de sourire », réactivant sans cesse, entre deux facéties, la ruine et le désastre. « L’allure faussement infatuée de l’être comme mise en scène tragicomique, notait récemment Cécilia Bezzan, plaide volontiers pour un désir d’humanité à jamais renouvelé. Aussi, l’attitude lizénienne rejoint-il l’idéal d’une quête d’infinie liberté
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