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Artistes. Jacques Lizène


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Exposer l’autre, morcellement de cimaise, remake (1975)

Ce texte a été écrit à propos d'un partage de cimaise réalisé au Mamac de Liège en 2003

(...) Il était évidemment paradoxal de demander à Jacques Lizène d’effectuer un choix parmi les œuvres proposées, lui qui a entrepris “de mettre dans l’embarras tout discours critique fondé sur le jugement et de renverser (comme on retourne un sablier) le système des valeurs attaché à l’art, rendant justice à cette part maudite que représente la médiocrité”. L’œuvre de Jacques Lizène est en effet une entreprise d’une immense générosité. Cela va de soi : la médiocrité permet à tous d’exister. “Il est clair, ajoute toutefois Arnaud Labelle-Rojoux1, que cela traduit bien autre chose qu’une mise en cause polémique de la critique : il s’agit d’une vision du monde, d’une façon d’être et de vivre”. C’est l’affirmation de l’un des fondements de l’œuvre lizénienne, l’abolition de l’idée de jugement affirmée par Duchamp et que Lizène revendiqua dès 1969. Alors qu’en effet, il essuie les plâtres de la galerie Yellow Now à Liège, Lizène propose en effet à Guy Jungblut, d’imprimer en exergue du carton d’invitation, bristol liseré de noir, la phrase de Cioran “L’art disparaîtra et l’espace humaine suivra de près”, référence bien évidente à son refus de procréer. Jungblut lui proposa plutôt la citation de Duchamp :” Il faut abolir l’idée de jugement” provoquant ainsi un beau parangon de ce que Lizène appelle sa “culture de coïncidence” : le carton s’apparente en fait à un faire-part de décès quelques mois après celui de Marcel Duchamp en 1968, disparition que Lizène n’apprit qu’à cette occasion. Comme il eut connaissance bien après 1967 de l’existence du texte de Robert Filliou, “La révolte des médiocres”.
La citation est-elle de Duchamp ? Jacques Lizène en tout cas, faute de place pour les deux propositions, se décida finalement pour l’exergue suivant : “Je veux brouiller les cartes, renverser les données. Duchamp a dit : il faut abolir l’idée de jugement”. Tandis qu’on rappellera que Duchamp a, pour sa part, écrit que “l’art peut-être bon, mauvais ou indifférent, mais que quelle que soit l’épithète employée, nous devons l’appeler art : un mauvais art est quand même de l’art, comme une mauvaise émotion est encore une émotion. Il faut en convenir : dans le cas de Jacques Lizène, il s’agit de “contrer l’idée de jugement pour mieux repousser les frontières d’une bienséance convenue en art et contrarier les valeurs artistiques dominantes”. C’est là revendiquer comme valeur artistique ce qui est d’habitude considéré comme non louable, y compris donc en marge de bien d’autres choses peu respectables ce qui est nul, raté, voire médiocre, y compris revendiquer sa médiocrité en art, ce qui constitue le scandale lizénien6, mené avec un talent certain. Mais c’est aussi acte d’immense générosité pour l’immense amateur d’art qu’est Jacques Lizène, comme il aime à le rappeler. “J’apprécie tous les artistes. Ce qui est bien dans l’art, c’est la diversité. Le système de l’art imite le système de la vie, mais avec la différence qu’en art, il n’y a pas d’erreur, ou, si vous voulez, même l’erreur est une réussite. On peut faire quelque chose d’abominable en art, cela ne nuit à personne, sinon un peu à l’artiste lui-même, et encore”. En quelque sorte, Lizène rédime par l’art l’erreur de la matière, puisqu’en matière d’art, il n’y a pas d’erreur, l’art dès lors pour seule échappatoire, l’art même sans talent.

partage liege     partage liege

Lizène ne pouvait donc que subvertir généreusement cette proposition de choix d’artistes au sein d’une collection bien qu’opérer au sein d’une collection soit également de sa pratique comme en témoigne son intervention récente, “Naufrage de regards” menée au musée des Beaux-Arts de Brest en 2002. Déjà en 1991, à l’occasion de l’exposition “Le Merveilleux et le Périphérique”, Lizène s’était proposé de réévaluer les collections du musée d’Art Wallon à Liège, projetant donc un remake de “cadre de cadres” (sur une idée de1970), projet refusé par la Conservation du musée craignant des réactions, non laudatives s’entend, des ayant droit de ces œuvres patrimoniales. Cette fois-ci, Lizène pu réévaluer les nombreuses marines du musée de la ville portuaire française, chavirant leur accrochage, remakes des “toiles penchées vers la gauche” (1970) (ou vers la droite, c’est selon) donnant par là l’occasion au spectateur de ressentir la lame de fond qui soulève les navires avec régularité ainsi que la mer houleuse et tumultueuse, tout comme il créa un entassement de toiles, un placard à tableau (1970), resituant une fois encore les notions de “perçu et non perçu” (1965), un des thèmes majeurs de son œuvre au même titre que la génétique, la mort, le sexe, la matière, comme il “aime à le déclarer avec force et ambiguïté”. Complétant la déclinaison de ce qu’il nomma “art spécifique” (1967-70), soit ce qui est spécifique au tableau, il réalisa un “cadre de cadres” avec une série de toiles du musée, permettant dès lors au regard du spectateur une “promenade au bord du cadre” (1971), tandis qu’il trouva dans les réserves quelques masques et sculptures africaines qu’il confronta à ses sculptures génétiques usant elles-mêmes de masques africains, jouant donc de redondance, ce qui en littérature est de parfait mauvais goût comme l’est une resucée dans le domaine de la peinture. Il va sans dire que Lizène fit chavirer ses propres œuvres dans cette collection revisitée, donnant donc là la pleine mesure de son principe d’auto-historicité (1970), système autarcique qui prévaut dans toute son œuvre, réévaluant ainsi ce principe même dans un contexte muséal et au travers d’une collection, milieu donc légitimant, bouclant pour ainsi dire la boucle. Au-delà de l’autarcie, le système est parfaitement cohérent, même en ses ratés, un système rebondissant. Sans aucun doute, le titre de l’exposition, “naufrage de regard(s) est-il ici parfaitement évocateur de tous les naufrages, y compris de celui de nos certitudes dont Jacques Lizène, comme ne l’a pas écrit récemment un critique, est un cheval de Troie. Ces marines chavirées à la cimaise nous rappellent une œuvre de Marcel Broodthaers, suite de quatre-vingts diapositives représentant le tableau d’un bateau de pêche rentrant du large (1973), Broodthaers observant dans une note annexe aux diapositives qu’en français les mots tableau et bateau ont un son si semblable qu’à force de les répéter rapidement et successivement, “on finira immanquablement par dire bateau au lieu de tableau et tableau au lieu de bateau”, soit un beau chavirage du langage, un naufrage sonore.

Jacques Lizène a donc décidé de partager sa cimaise avec tous, remake donc du morcellement de cimaise (1975). La pratique provient d’une démarche, “Exposer l’autre” (1974), initiée lors d’une exposition du groupe CAP à la galerie Elsa van Honolulu-Loringhoven, manifestation où d’initiative Jacques Lizène invita son ami Antonio Silvestre Terlica E Pinto, artiste non convié à l’exposition, et lui proposa d’accrocher ses œuvres sur la cimaise qui lui était destinée, proposant de plus d’uriner afin de marquer son territoire d’accrochage comme le font certaines espèces animales, instituant enfin cette trace comme participation à l’exposition. La même année, à l’occasion d’une autre collective, il morcellera sa cimaise en lotissement à louer, y invitant d’autres artistes à y exposer contre une modique somme d’argent. En 1975, il morcelle une cimaise offerte dans un lieu officiel, le Palais des Beaux-Arts de Charleroi, à l’occasion de l’exposition “Mémoire d’un pays noir”, sous commissariat de Jacques Lennep et Jean-Louis Froment, échange entre le groupe CAP et le groupe “Pour mémoire” de Bordeaux, partageant sa cimaise avec le couple Poirier d’une part et un aquarelliste, Marc Guiot. Le premier remake eut lieu en 1998 pour l’ouverture de la galerie nadjaVilenne à Liège lors d’un idiot retournement de perspective, art stupide 1971, remake 1998, “l’inachevé en tentative manquée d’achèvement”, soit le fait de retourner l’exposition, le dernier jour devenant le premier, occasion le dernier jour de partager ses cimaises avec tous ceux venus le premier jour. Ces morcellements de cimaises peuvent, on s’en doute, être tentative d’art syncrétique, celui-ci remake d’”exposer des “bords d’œuvres” (1973). Il est de plus en ce cas tentative d’art référentiel, le lotissement de cimaise se dessinant à la manière du “Masque vide” (1928) et autres toiles morcelées de René Magritte. Les propositions de Lizène se régénèrent au fil des remakes, ce qui pourrait sembler paradoxal avec son refus de procréer, même les morcellements de cimaises, puisqu’il conçoit aujourd’hui une future partition au Frac de Marseille, en épisodes, ou remakes de remakes, où il s’agira de lotir, un. Les photographies des supporters de l’OM en costume de supporter, 2. La collection d’un photographe qui a immortalisé des milliers de mariages depuis plusieurs décennies à Marseille, 3. Les ex-voto du musée du mont de la Charité ainsi que des ex-voto créés par des artistes locaux, 4. Des reproductions d’œuvres d’artistes liégeois, et peut-être d’autres projets dont l’un avec Erwin Wurm dont les “sculptures d’une seconde” pourraient témoigner d’affinités avec certaines attitudes lizéniennes . (...)
 .

Extrait de : Jean-Michel Botquin, Tableaux en quinze scènes, dans “Chasue jour l’art à Liège change le monde”, catalogue d’exposition, Mamac, Liège, 2003-04

 

patage cimaise nice

remake 2005, Villa Arson Nice

partage galerie

remake 1998, Liège

partage marseille

remake 2004, Frac PACA, Marseille

partage gand

remake 2004, Gand

morcellement