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Jacques Lizène

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Exposer l’autre, morcellement de cimaise, remake (1975)

Morcellement de cimaise, 1970.

L’idée du Morcellement de cimaise tient à la découverte, en 1970, de la salle d’exposition, à Liège, de l’Association pour le progrès intellectuel et artistique en Wallonie (Apiaw). Lizène découvre l’envers du décor : les rideaux tendus aux cimaises sur lesquelles on accroche les tableaux sont des cache- misère. Les murs sont particulièrement décrépis et lézardés. Lizène pensera un moment intégrer cette décrépitude in situ à son exposition d’Art spécifique. La fissure est complémentaire aux murs de briques que Lizène peindra à la matière fécale dès 1977. Le réseau de fissures sur le mur conduira au principe du Lotissement de cimaise en 1975, soit lotir pour d’autres artistes une cimaise morcelée, basée sur l’idée d’« Exposer l’autre » (1974). Le groupe CAP (Courtois, Lennep, Lizène et Nyst), est en effet invité à exposer à la galerie Elsa von Honolulu-Loringhoven à Gand. De sa propre initiative, sans en référer ni à Jan Vercuysse, ni aux membres du CAP, Lizène invite son ami Antonio Silvestre Terlica E. Pinto à exposer sur la cimaise qui lui est destinée. Il lui propose de plus d’uriner afin de marquer son territoire, comme le font certaines espèces animales.Terlica E.Pinto expose un autoportrait capé et urine sur le mur, de part et d’autre de la photo. Peu de temps après, à l’occasion d’une exposition collective de CAP chez Spectrum à Anvers, Lizène morcelle à nouveau sa cimaise : cette fois, il montre une peinture de Jean Hick, ainsi que, au bas, les pots de peinture de l’artiste. En 1975, enfin, alors que toujours avec le groupe CAP, il participe à un échange avec le groupe Pour mémoire de Bordeaux, en une double exposition (au CAPc de la ville girondine et au Palais des beaux-arts de Charleroi), le Petit Maître lotit sa cimaise, la partageant avec Anne et Patrick Poirier et un aquarelliste, Marc Guiot, trois artistes qu’il invite, encore une fois, de sa propre initiative. C’est là le premier Lotissement de cimaise, sur l’idée du lotissement immobilier. Il prête sa cimaise (le prêter), a même l’idée (non réalisée) de la monnayer. La contribution de Lizène au lotissement consiste à délimiter les lots. Il expose, dans son lotissement, sa montre en or (volée juste après l’exposition) et une chute du film Contraindre le corps (non volée, celle-la)… (J.M.B.)

              

 

Lotissement de cimaise, 1975.

1. Pratique instituée en 1975. Le premier remake a lieu en 1998 lors de l’ouverture de la galerie nadja Vilenne à Liège.
2. Le second se déroule à la galerie Art : Concept en 2001 à Paris.
3. Puis, après son acquisition par simple protocole par le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, deux nouveaux remakemarquent l’histoire des Morcellements de cimaise. Le premier en 2004, au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur à Marseille, lors de l’exposition Prêts-à-Prêter qui réunissait des œuvres de la collection. Le second, au centre d’art de la Villa Arson à Nice en 2005, lors de l’exposition éponyme Lotissement de cimaise (quel hommage…) pour laquelle Jacques Lizène avait proposé à tous les enseignants et étudiants de l’école (comme à tous ceux qui le voulaient) d’accrocher leurs travaux au sein d’un mur pour le moins parcellé situé à l’entrée du centre d’art (pour un nouvel hommage…).
4. À chacun des Morcellements, Jacques Lizène découpe le mur qui lui est imparti par une cordelette ou de l’adhésif selon un tracé aléatoire qui dessine des lotissements de taille plus ou moins égale, destinés à fonctionner comme des surfaces d’accrochage individuelles séparées les unes des autres, tout en constituant un tout unitaire. L’ensemble dessine une sorte de puzzle à remplir selon des principes ludiques fixés par l’artiste selon ses désirs du moment. Qu’est-ce qui peut pousser un artiste à vouloir partager ses cimaises ?

Si dans ses premiers projets on sent l’influence baba cool de l’esprit communautaire typique des années 70 (« ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi »), on perçoit néanmoins – comme toujours chez Jacques Lizène – une pointe d’ironie puisqu’au départ ce geste de « non-territoire » passe par le fait de pisser justement sur les bords d’un territoire qui se délimite de fait. Ce geste renvoie l’art à un esprit de possession animale et, bien plus encore, à une notion d’auteur largement contributaire de pulsions physiques plus proches du ridicule que du soi-disant sublime. En entrant par la suite au musée, puis dans un Frac ou un centre d’art, la pièce prend une nouvelle dimension. C’est tout le système de représentation de l’art qui se voit désormais mis en cause. Ce n’est plus un simple territoire entre artistes qui est perturbé, mais les systèmes de classification des « accrochages » d’exposition, avec tout ce que cela comporte comme exercice d’autorité et de hiérarchie. Exit les règles-dogmes dictés par l’évangélisme moderniste : accrochage linéaire, centre du tableau à hauteur du regard, parfaite symétrie des objets, jeux visuels entre les œuvres ou justes proportions formelles. À l’inverse de tous ces principes, les objets présentés dans les Lotissements de Lizène peuvent être penchés, trop proches, esseulés, renversés, présentés trop bas, ou au contraire trop haut. Ce n’est plus la ligne droite qui domine, mais le territoire, la cartographie, la ballade sinueuse et chaotique entre les œuvres. L’art devient jeux, nature et découvertes. Les logiques rationnelles (et par conséquent académiques) de la scénographie d’exposition sont ainsi totalement bousculées, comme il l’avait déjà fait avec ses Toiles penchées sur la gauche en1970, ou en 1974, lorsqu’il décide de fixer des roulettes à chacune des œuvres qu’il produit.

Une fois de plus, c’est donc le système des valeurs esthétiques qui est ici remis en question par Lizène. Il ne s’agit pas de dénigrer le musée ni de le renier, mais d’insuffler une part d’originalité et de joyeuse anarchie dans ses règles de bienséance. Sans pour autant paraître nostalgiques, les Morcellements / Lotissements de cimaise renvoient à une époque – jusqu’à la moitié du XIXe siècle – où les œuvres étaient accrochées les unes au-dessus des autres et les unes contre les autres, cachées pour certaines par des rideaux en velours amovibles afin d’exciter la curiosité du visiteur – ou au contraire de protéger son regard. On peut également suggérer que ces Morcellements ne sont que la face cachée de cabinets de curiosités qui ne souhaitent pas se définir comme tels. À Marseille, lors de l’exposition Prêts-à-Prêter en 2004, Jacques Lizène avait d’ailleurs prévu de réunir sur le même Lotissement des ex-votos typiques de l’histoire de la ville, des photographies de joueurs de foot emblématiques du club de foot local (en l’occurence le fameux OM), des tableaux de petits maître liégeois anonymes et des photographies issues du projet Take this position for one minute, 2000, de Erwin Wurm. Le tout dans une logique de Curieuse collection / Collection curieuse. Les trois premières étaient trop fatigantes à obtenir. Jacques Lizène n’aime pas quand les choses demandent finalement trop de travail. Les photographies de Erwin Wurm étaient sur place. Elles ont donc obtenu le privilège d’y croiser le destin temporaire d’un Lotissement déstructuré. (Eric Mangion)

 

 

remake 2005, Villa Arson Nice

remake 1998, Liège

remake 2004, Frac PACA, Marseille

remake 2004, Gand