Lizène, petit maître de la seconde moitié du XXe siècle,
artiste de la médiocrité
Exploitant à outrance la capacité du réel à dissoudre l’art pour l’art, à le disqualifier sur simple convocation de l’artiste, comme en témoigneront les activités du Cirque Divers axées à partir de 1978 sur la “théâtralisation du quotidien”, Jacques Lizène, autoproclamé “artiste de la médiocrité”, fait figure, dans ce contexte particulier, de véritable “maître”. En s’en prenant au cycle de la vie, avec un “matérialisme cynique” marquant, comme le punk en pop music, la fin des utopies, celui qui multiplia à partir de 1970, au départ d’une posture prise dès 1965 contre la procréation, les actions et les déclarations contre la vie (Vasectomie, Extinction de l’œuf, Volet Clos, etc.), fit effectivement beaucoup, comme Charlier, pour purger l’art de ses mythologies.
Plus que ce dernier qui œuvrera surtout au niveau sociologique, s’attaquant par allégories ou caricatures aux archétypes du “monde de l’art”, Jacques Lizène donnera une dimension excessivement corporelle ou somatologique à l’expression de son désenchantement. Sa manière de s’en prendre à l’idéalisme en art, à sa façon systématique de dénigrer le réel, en le “sous” ou “sur” estimant, fait effectivement appel, comme plus tard Jean-Marie Gheerardijn, à des interventions radicales, parfois violentes, sur le cycle biologique ; qu’il s’agisse du cycle fondamental de la vie et de la mort, ou de celui, plus prosaïque, mais non moins nécessaire au premier, de l’alimentation et de l’excrétion. Répondant au sens philosophique de sa pose contre la procréation, voici ce que le “petit maître” répondait encore récemment : “La condition de l’espèce humaine, même évoluée, relève d’un pessimisme radical. Je crois qu’on n’arrivera jamais, même avec l’intervention génétique et l’eugénisme, à apaiser complètement les souffrances de l’humanité. Il y a aura toujours de petites catastrophes. C’est inévitable. Je suis persuadé qu’un jour on découvrira que la vie s’est développée par erreur ; que la vie et la nature sont une suite d’erreurs qui se multiplient en se complexifiant. Donc, par principe, je me suis dit : “Moi, j’arrête comme je peux.” Lorsque quelques années plus tard, Lizène qui avait pris très tôt position pour « l’art médiocre » (1965), se décide en 1977 à peindre avec sa matière fécale, matière qu’il qualifie en ricanant d’ingrate (ah !ah !ah !), c’est encore une forme d’intoxication idéologique du réel et de son idiotie ontologique, celle de “l’impérialisme du talent”, que notre artiste, décidément sur tous les fronts, commence à nouveau à combattre. Reprenant à son compte la déclaration de Marcel Duchamp selon laquelle “il faut abolir l’idée de jugement”, le “petit maître” s’engage alors sur la voie d’un “art conceptuel comique”, le premier peut-être avec celui également parodique de Charlier, où l’échec et la rature, en tant qu’ambassadeurs du réel, sont délibérément recherchés afin de rendre caduque par une sorte d’attitude scandaleuse la morale hygiéniste de la réussite artistique, qui hante l’histoire de l’art occidentale et dont le “génie” sera probablement la première figure, en tant que valeur symbolique, à mériter la liquidation. Préférant au centre la banlieue, au divertissement l’ennui, à la réussite le fiasco, au bonheur la misère, Jacques Lizène se fait, à l’instar de Jean-Marie Gheerardijn qui lui emboîtera le pas, le promoteur d’un monde réel perçu d’un point de vue philosophique comme une aberration dont il convient, par honnêteté, de ne pas maquiller le caractère désespérant. Plus enclin à la métaphysique, voire à la pataphysique, il est celui dont l’intérêt pour un réel dépourvu d’illusions, rabattus sur lui-même, en circuit fermé, sans échappatoire autre que sa propre annulation dans la mort, tend le plus vers une philosophie du désespoir. Ce n’est évidemment pas un hasard, si le corps de l’artiste, tel un clown, prend à plusieurs reprises, songeons globalement à son “interrogation génétique”, le relais d’une pensée activement tournée vers la conscience athée de sa propre disparition ; à laquelle renvoie, non sans humour évidemment, son contorsionnisme dans “Contraindre le corps à s’inscrire dans le cadre d’une photo” (1971). Si on peut parler dès lors d’humour noir à l’endroit de l’œuvre lizénien c’est que sous l’espèce du comique et du burlesque se tient, à l’écart de tout héroïsme ou de tout pathétisme, l’inéluctable face-à-face avec la mort ; bien qu’en y réfléchissant son rire, souvent forcé, semble aussi tirer vers le jaune. Deux couleurs qu’il affectionne, de toute manière... Parce qu’il choisit volontairement de ne plus procréer, décide de peindre avec sa matière fécale et fait vœu artistique de ne pas « séduire », sinon involontairement, Jacques Lizène préfère à tous autres cycles imposés par la nature, celui, tout aussi infernal mais qu’il aura au moins fait mine de choisir, d’un réel absurde, idiot comme les petites “chansons médiocres” qu’il chante avec une voix faussée, en boucles agaçantes, bien sûr : “Ah ! Mais qu’est-ce qu’il y a dans mes souliers...”
En s’enfermant, par cynisme tel Diogène, dans le cycle autarcique d’une réalité qu’il entend, en quelque sorte, devancer par ses propres “circuits fermés” – son usage en vidéo des premières caméras de surveillance empruntées au monde industriel n’étant pas innocente – l’artiste apparaît comme un révolté au sens existentiel où l’entendrait peut-être Sartre dont il avoue avoir lu, très jeune, La nausée. Parce qu’il se met délibérément hors jeu, régressant jusqu’au stade anal où il joue avec son caca, Lizène dénonce la condition misérable de l’homme, condamné, comme le disait si bien André Blavier, à « perdre sa vie à la gagner » ; et de reprendre comme en écho à cette pensée pataphysique : « Survivre en vendant sa merde ; toucher de l’argent ; se payer boire et manger ; déféquer ; repeindre avec sa matière fécale ; vendre à nouveau et ... ainsi de suite. (C’est con, ça, non ?) ». Tel est le saisissant raccourci emprunté pour qualifier sa vie d’artiste et l’existence de “nul” qu’il mène en faisant, à rebours de la propagande impérialiste de la réussite, l’éloge de l’artiste mauvais et idiot : personnage vivotant, s’ennuyant, répétant sans cesse les mêmes gestes, comme dans une pièce de Beckett. Il faut pour mieux comprendre le sens de son attitude dans le contexte plus spécifique de l’art des années septante faire l’inventaire de tous les projets ratés, remis à plus tard ou tout simplement jetés à la poubelle ; et se rendre compte à quel point l’activité artistique, même la plus absurde, ne résiste pas à l’érosion entropique du réel, lequel, par le biais de l’ennui et de la paresse, vient à bout de toute entreprise, même la plus héroïque : « Se propose de peindre, très minutieusement, sur une toile préparée, la trame de celle-ci... et cela sans agrandir le point de tressage “démarche absurde, non réalisée) (décide de ne jamais tenter un tel travail de forcené”). A la différence de Charlier qui s’attache à appliquer le « réalisme d’ironie » au domaine socio-professionnel de l’art, en y introduisant de la concrétude, Lizène travaille au contraire son ego, fabriquant tel un dandy un mythe artistique à “contre-sens” ; Charlier produisant quant à lui une œuvre historique à “contre-temps”.
(Denis Gielen, texte publié dans "Chaque jour l'art à Liège change le monde, mamac, Liège, 2003 )
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Le dandysme, l'autarcie
"Le ratage, le fiasco demeurent des positions idéales, des absolus au même titre que la réussite. Jacques Lizène, lui, choisit l'entre-deux, le moyen. Se présentant comme "Petit maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle", artiste de la médiocrité, de la sans-importance, et prenant position dès 1966 pour "l'art sans talent", il s'impose une ambition qui fait de lui le dernier rejeton d'une généalogie ubuesque qui compta parmi ses ancêtres quelques excentriques anglais, une poignée d'artistes incohérents dont Raoul Colonna de Césari ou Fabre des Essarts ainsi que les représentants (pré-dadaïstes) de l'art Zwanze bruxellois. Jacques Lizène bricole des riens, trafique du presque et, campé sur cet équateur du médiocre, passe sa vie à rire très fort.
(...) Ainsi Jacques Lizène s'applique-t-il à ne pas dépasser les limites, il les parasite. Son ?uvre se caractérise par une violence endogène, une pratique autonome jusqu'à l'autarcie qui l'amène en 1977 à devenir "son propre tube de couleur" et à peindre avec sa matière fécale. On saisit là combien cette fréquentation de la médiocrité, poursuivie depuis presque trente ans, s'apparente peu à un dandysme. "Je crois, affirmait l'artiste, que cette idée de médiocrité est d'une immense générosité, cela permet à tout d'exister."
Extrait du texte de Jean-Yves Jouannais, "Jacques Lizène, les fastes de l'insuccès", in Documents n°3, juin 1993, pp.15-20.
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