galerie Nadja Vilenne
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 JACQUES LIZENE
EXPOSITIONS
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2009 - 2011

VIDEO, ERGO NON SUM

 

Vidéo (ergo non sum). Faudrait-il y voir la manifestation de tout un syndrome ?... Toujours est-il que la vidéo est un peu, dans le champ des images, comme l’œuvre de Lizène dans le milieu des arts plastiques (ou même comme la Belgique tout entière sur un plan géopolitique ou historique) : pas facile à saisir (pas étonnant que ces deux-là se soient rencontrés), impossible à classer, cernée par les bords et les débords, pas très sûre des limites de son existence, menacée en permanence par l’horizon de sa disparition. Art hybride et évanescent, art du flux et de l’insaisissable (où l’incessant balayage de trame n’est pas sans rappeler le motif de la table rase, éternellement recommencée), medium pourtant maniable et bon marché, bidouillable à merci mais fragile dans sa circulation et sa conservation, la vidéo allait connaître au fil des années septante, en Belgique notamment, pas mal de rebondissements et livrer matière à bon nombre d’expérimentations, qu’il serait fastidieux donc délicieux d’énumérer ici, mais le propos n’est pas là.

Au commencement fut, pour Lizène, la rencontre avec Guy Jungblut : sa galerie Yellow, en Roture à Liège, organisait dès 1971 l’une des premières manifestations d’art vidéo en Europe, « Propositions d’artistes pour un circuit fermé de télévision » : projets écrits, réalisés ou non, filmage et diffusion live de et dans l’espace même de la galerie, installations utopiques, aberrantes ou impraticables, énonciation aussi d’un certain nombre de pistes visant à élargir – voire à faire exploser – les lucarnes traditionnelles et leurs limites, à la fois déjà aliénantes et potentiellement libératrices (des bords de l’image devrait bien jaillir, un jour ou l’autre, une expression alternative de la vérité). Un tel principe de système réversible en vase clos, ou qui se cogne délibérément aux parois en se mordant la queue (du poste de télé comme un vivarium sous tension) ne pouvait que séduire Lizène. La rencontre avec Yellow donna, dans la foulée, quelques films expérimentaux réalisés de concert, approches minimalistes d’un réel microscopique : travellings rapides le long des bordures de trottoirs, en plan serré, ou très lents panoramiques sur un mur de briques… Réalisations marginales, banlieue de l’art, explorant les lisières entre « le perçu et le non-perçu » : filmer le bas des murs, le bord des choses, les jambes des passants, les franges pas marrantes d’un film drôle projeté sur grand écran, ou ce qu’il reste à voir quand on n’y voit plus rien, parce que l’on a débranché l’éclairage ou délibérément omis d’ôter le cache de la caméra. Assez vite et assez systématiquement, les courtes bandes réalisées sur des supports de fortune (bouts de 8 ou chutes de 16 mm) seront reprises ensuite en vidéo, sous forme de capsules, comme on ne les appelait pas encore, susceptibles le plus souvent de tourner en boucle sans début ni fin, ad nauseam ou plus si affinités. C’est à cette époque également que germe un projet assez proche du Cinématon de Gérard courant, mais en moins branché et en plus (inter)-minable là aussi : l’idée « d’enregistrer tous les visages d’humains adultes, présents ou à venir » (AGCT, sculptures génétiques. Filmer tous les visages. Œuvre à vocation inachevée, 1971-…, nombreux remakes fragmentaires). Dialectique du tout (impossible) et des parties (bien fragiles) : c’est à partir toutefois de son propre corps que Lizène produira ses vidéo-pitreries les plus impérissables. Tentatives de dresser une caméra, de contraindre le corps dans le cadre, ou d’y sauter ou de s’en extraire sans s’y accrocher la cravate, par exemple (ou autre appendice contondant) ; imposer au point de vue de la caméra la hauteur des yeux, du sexe, des pieds, etc. Hybride complexe de la mise à l’épreuve du corps que l’on retrouve chez certains artistes du happening (Acconci, Emshwiller…), des manipulations nombreuses qui émaillaient les premiers temps de la vidéo (split-screens, incrustations, virages des couleurs, bruits de trame….), avec un sens du burlesque à plat, de la provoc et du loufoque décati qui n’appartient qu’à Lizène et qui le hisse d’emblée plusieurs crans en-dessous des autres pionniers illustres (il s’y maintiendra sans peine). Clowneries faussement naïves mais qui prenaient déjà à rebours, ou de biais, l’emprise de la grande machine à hypnose ou des principaux dispositifs de vision, le diktat omniscient du Big Brother consumériste à balayage électronique, la tyrannie annoncée du spectaculaire et la mise à mal des protagonistes (devant, derrière le néon). Aux côtés de Jacques Charlier, de Jacques Lennep ou de Danièle et Jacques-Louis Nyst, sous la férule stimulante de l’émission Vidéographie de la RTBF-Liège ou en dehors, Lizène s’affirme peu à peu comme l’un des vidéastes majeurs du moment, dans la branche plasticienne – et laissant à d’autres la branche militante et socialement engagée du nouveau medium. L’époque, il est vrai – les années 70 – est aux premiers tâtonnements, et la maîtrise très approximative de la technologie de la part du petit maître s’accommode fort bien de l’esprit des avant-gardes historiques et de son énergie de défrichage : finalement le non-art vidéo de ce zélateur de la « sans-importance » conjugue « les qualités paradoxales d’un bâclage formel hautement expressif », insistait René Debanterlé, qui décelait d’ailleurs avec justesse, dans l’« expérimental » chez Lizène, un double sens à la fois scientifique (tenter de démontrer – sans se démonter, ajouterait l’autre) et phénoménologique (faire l’expérience de tous ce qui nous tombe sous la paluche – expérience ratée, de préférence, et la paluche désignant par bonheur non seulement la main malhabile, mais aussi un petit type de caméra aujourd’hui disparu et, en argot, un type de masturbation pour sa part toujours très en vogue, youpie). Au sens propre, ce resserrement actif et général sur la personne du créateur peut d’ailleurs être vu comme une conséquence directe de l’art d’attitude, travaillant dans deux directions opposées : l’affirmation de la présence de l’artiste (ego sum : je joue à l’ego), et la négation de son existence (puisqu’il s’efface, se dilue sans cesse ou s’évanouit dans les plis). Perdues ou abîmées, ou fondues ou collées, ou introuvables, ou parfois tout cela à la fois, la plupart de ces bandes vidéo sont d’ailleurs restées longtemps invisibles… Pas de postérité facile et factice : décidément, un principe, presque une hygiène de vie. Par ailleurs il est arrivé à Lizène de jouer les petites utilités (figurant nul ou « silhouette intelligente ») dans quelques films discrets, ou de se prendre au jeu peu crédible d’une enquête, dans un film légèrement oublié qu’Alain D’Hooghe réalisa jadis (sur le thème d’un rallye de police). Mais pas de doute : balayé, coincé, tiraillé, pulvérisé par des doses massives d’un ridicule consenti mais loin d’être bête, c’est probablement dans ses vidéos d’artiste que Lizène aura donné la pleine mesure de sa vocation à l’insignifiance et de son aspiration à la disparition. Vidéo ergo non sum : je vois donc je ne suis pas, du moins pas grand-chose en apparence, à peine un lointain signal électronique aléatoire, si peu signifiant, souvent dérisoire, éventuellement verdâtre, parfois hilarant, toujours un peu nul et c’est très bien ainsi.

ci-dessus :
Minable music-hall en vidéo art, 1982 (projet 1981), couleurs, son, U-matic transféré sur DVD, 27'59. Production RTBF Liège. (Avec la collaboration, entre autres, de Paul Paquay, du groupe La Vatory, d'un chien et d'une chienne anonymes, etc.)
ci-contre :
La vie camp de travaïèE ! Splatch ! 1975, NB, son, portapack Sony transféré sur DVD, 27'39.

 

 





Travelling sur un mur (je ne procréerai pas). Titre initial : Jacques Lizène 1971, ´ Mur ª.
Ed. Yellow. NB, sans son, 2'56 ,
8 mm transféré sur DVD.



Tentative de dressage d’une caméra
suivi d’une tentative d’échapper à la surveillance d’une caméra. 1971. 1971, NB, sonore, 2’00, portapack Sony transféré sur DVD. Ed Yellow.

Interruption de lumière. 1971, NB, sans son, 8 mm, projet vidéo transfféré sur DVD, 3'39.
Ed. Yellow.