Emilio Lopez Menchero

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Indonésie ! Installation De Bond, Bruges

Flagey Potemkine

La Pasionaria, boulevard de Stalingrad à Bruxelles

Tarzan, Over the Edges, Gent, 2003

 

 

 

 

La guerilla urbaine d'Emilio Lopez Menchero

Comme Tarzan, Emilio Lopez-Menchero aime les grands espaces. Plus disposé à s'exposer nu que vêtu du costume noir préconisé par Adolf Loos, cet architecte défroqué s'en prend de toute sa soif de liberté à la morale fonctionnaliste de notre époque moderne. Sa tactique? Le détournement des normes et des symboles de l'architecture et de l'urbanisme. Son plaisir? Des jeux sur les changements d'échelle et les contraintes prises au pied de la lettre. Résultat? L'artiste vend des "Atomium" miniatures à Venise, exporte des frites géantes en Norvège et revisite en iconoclaste la "bible de Neufert".

L'existence du corps dans son espace environnement constitue depuis toujours un pôle primordial de réflexion pour la sculpture. Qu'il s'agisse, pour ce qui est de notre modernité, des passions de Rodin, des angoisses de Giacometti ou plus près de nous des transferts psychanalytiques de Franz West, ce sont chaque fois les signes d'un désir de liberté qui émergent de l'appréhension des systèmes de contraintes culturelles régissant l'univers des formes. En tant que sculpteur, marqué par une formation d'architecte et sans doute aussi par son passage à  l'atelier "Structure" de Tapta à la Fondation pour la Tapisserie à Tournai, Emilio Lopez-Menchero (1960, vit et travaille à Bruxelles) poursuit ce rêve d'émancipation spatiale en s'attaquant méthodiquement aux règles qui conditionnent notre survie entre quatre murs. Claustrophobe, égocentrique, mégalomane et iconoclaste, sa démarche initiée par une pratique de l'art in situ dans les années 80 affiche sa détermination à marquer des signes vitaux de la présence humaine les lieux anonymes de nos villes et de nos appartements. C'est pourquoi, les différents projets menés ces dernières années reposent essentiellement sur une lecture critique et systématique des moyens par lesquels les espaces publics comme privés nous "manipulent" voire nous "torturent".

Signaletique

Amorcé par des projets comme "Construction in process" (1990) et "Métro» (1991) à Lodz en Pologne ou "Comment se taire en sept langues ?" à la Barrière de Saint-Gilles à Bruxelles (1992), le style d'Emilio Lopez-Menchero s'appuie sur le détournement – à des fins provocatrices - des conventions architecturales et urbanistiques. Les premiers travaux à s'en prendre de cette manière à la dictature des constructeurs et des promoteurs proviennent de la lecture ludique mais néanmoins critique d'un ouvrage publié par Ernst Neufert en 1936: "Les éléments des projets de construction". De ce livre technique, véritable bible de l'architecture, sont extraits pour les reproduire à échelle 1:1 plusieurs logogrammes symbolisant des unités ou des fonctions architectoniques particulières, comme les croquis du "bac à enfant", du "piéton" ou de la "capacité humaine maximale". Ceux qui ont vu l'installation de l'artiste à la Maison Grégoire en 1996, se souviennent sans doute du déplacement ironique de ce dernier symbole, imprimé comme un vulgaire motif sur un tapis de sol; et de son efficacité, qui plus est élégante, à souligner par cette mise en abyme sur vinyle la nature "concentrationnaire" du dogme moderniste. Cette manière de procéder -par tatouage de l'architecture - répond également à la volonté d'Emilio Lopez-Menchero d'agir vis-à-vis de l'architecture en iconoclaste; voire même, avoue-t-il en référence a Adolf Loos, comme un "criminel" qui réhabiliterait "le principe de l'ornementation" condamné par les architectes du début du siècle. En ce sens, ses deux interventions au Musée d'Art Moderne de Liège et au Musée d'Ixelles en 1997 prennent l'allure d'un véritable manifeste contre l'hégémonie de l'espace aseptisé mis en place par l'architecture moderne comme celle du "cube blanc" en fonction dans les musées et les galeries du monde entier. Tandis qu'a Bruxelles, il recouvrait toutes les parois murales, y compris le mur-rideau, du dessin d'un appareillage de briques, a Liège, il choisissait de décliner cet appareillage en une douzaine de systèmes différents correspondant à autant de "tableaux géométriques".

micro-architecture

La ville, avec ses signalétiques routières, ses monuments historiques et ses panneaux publicitaires, apparaît également a Emilio Lopez-Menchero comme un système d'aliénation qu'il faut combattre coûte que coûte. Calquant sa stratégie sur le modèle de la guerilla, ses projets réagissent alors à une série de situations auxquelles se confrontent des contextes d'expositions de plus en plus marqués par l'environnement urbain.' C'est ainsi qu'au Kunstlerhaus Bethanien à Berlin, le projet présenté en 1998 dans cet ancien hôpital du XIXe siècle s'est mis en oeuvre à partir d'une réflexion sur la nouvelle capitale de l'Allemagne et en particulier sur l'esprit de "reconstruction" qui y règne depuis la chute du Mur. Motivé par le fait que "Berlin soit aujourd'hui un des plus grands chantiers du monde ou les stars de l'architecture y placent chacune au moins un bâtiment d'importance», l'artiste répond à la question du sens de sa présence dans un tel contexte politique par une proposition plastique relevant de la "micro-architecture". C'est qu'au gigantisme du nouveau Berlin, Emilio Lopez-Menchero opposera le plus petit commun dénominateur entre l'architecture et son corps, à savoir une paire de "semelles" qui représente la surface minimale occupée par l'individu en station debout. Considérant cet objet ordinaire comme l'abc de l'architecture, l'artiste le traitera non seulement comme le symbole de la normalisation en les agrandissant aura l'instar du signe du "Neufert", mais également comme la métaphore d'un complexe d'infériorité interprété à nouveau littéralement. Des 18 cm qui lui manquent pour atteindre la taille mannequin, Emilio Lopez-Menchero "compensera" la paire de semelles par deux blocs de béton jaune vif réfléchissant qu'il inscrira en différents points de la ville comme autant de monuments provisoires érigés - non sans humour - a la gloire d'un urbanisme de plus en plus mégalomane.De cet archétype "ready-made" de l'architecture normée, sortiront ainsi une multitude de pseudos fonctionnalités démontrant la possibilité qui nous est offerte de détourner ce qui nous contraint: pour chanter plus haut, pour trébucher, pour faire le poirier, pour y réfléchir etc. C'est ce répertoire de variations, complété par les réactions de passants face au deux "semelles" de béton, qui montre le plus clairement le potentiel critique de ce type d'interventions micro-architecturales. D'autres projets notamment a Venise dans le cadre de la "Biennale Off" organisée par Laurent Jacob en 1999 et a Gand dans le cadre de l'exposition "Over the edges" supervisée par Jan Hoet et Giacinto Di Pietrantonio, prolongeront ensuite ce jeu sur les changements d'échelle et les codes de référence qui caractérisent la démarche toujours précise et pertinente d'Emilio Lopez-Menchero. L'Atomium miniature vendu à Venise tel un "souvenir déplacé", le cri de Tarzan troublant les rues de Gand comme les frites géantes disposées à Stavanger en Norvège figurent ainsi au même titre que les icônes agrandies du Neufert comme des citations ironiques extraites d'un environnement culturel et architectural de plus en plus codifié. C'est cette réaction presque allergique à tout enfermement de l'homme par l'homme, et symbolise à Gand par son "cri de Tarzan", que l'artiste manifeste aussi à travers plusieurs performances vidéos ou le corps prisonnier de l'architecture tente de recouvrir sa liberté et son identité via des actions relevant par ailleurs de la claustrophobie, de l'autisme ou du nombrilisme. Autant de voies choisies par l'artiste pour fuir, et physiquement et mentalement, ces espaces oppressifs qu'engendrent la plupart des constructions contemporaines. Des stations de métro aux H.L.M. en passant par les postes, les banques, les supermarchés, les centres commerciaux... qui nous coulent tous dans leur béton.

Denis GIELEN (dans l'Art Même)


A propos de "La Pasionaria"


(...) Mais c’est à une autre figure historique du parti communiste, Dolorès Ibarruri -la Pasionaria-, que la pièce est dédiée. II s’agit d’un hommage à la militante qui, du “No pasaran!” au “Prefiero morir de pie, a vivir arrodillado” (“Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux” - que l’on attribue volontiers au Che Guevara), a su poser des phrases entrées par la suite dans la mémoire collective: un monument aux mots plutôt qu’aux morts.
Pour Emilio Lopez-Menchero, petit-fils de républicains espagnols, il ne s’agit pas tant de réaliser une oeuvre politique, que de concevoir une installation permanente dédiée a la parole et a l’échange. Au même titre que la sculpture d’Alain Séchas installée a l’extrémité des galeries royales, “Pasionaria” est une commande de la Ville de Bruxelles, sollicitée par le comite d’art urbain. Le projet a connu de nombreux avatars avant de se voir donner son orientation définitive, qui tient compte des contraintes très strictes en matière de sécurité, inhérentes a toute construction dans l’espace public. Ce qui n’empêche pas la forme du porte-voix d’avoir été dictée par des considérations d’ordre tant acoustique qu’esthétique : elle découle de calculs très poussés en ingénierie sonore, afin d’optimiser la transmission de la parole. D’un point de vue formel, l’objet porte la marque des travaux graphiques d’Emilio Lopez-Menchero, un style inspire notamment de la bande dessinee. “Pasionaria” n’est d’ailleurs pas dénuée d’humour: il y a quelque chose d’absurde à vouloir couvrir de sa voix le bruit des trains de passage. Cette caractéristique le distingue du porte-voix géant conçu, il y a quelques années par des activistes américains pour être transporté devant des lieux symboliques du pouvoir, politique ou économique. Par ailleurs, le propos de “Pasionaria” n’est pas sans rapport avec une autre réalisation d’Emilio Lopez- Menchero, “Damned! Mais c’est... Tarzan!” (2003), composée d’un panneau d’affichage représentant Johnny Weissmuller poussant son célèbre cri tandis que celui -ci était diffusé à heure fixe par des baffles dispersés dans la ville. Le porte-voix se veut aussi un clin d’œil à la diversité culturelle du quartier: évoquant les salons de thé maghrébins avoisinants (au nom souvent espagnol), l’artiste évoque la figure d’un muezzin rendu terrestre. Ainsi l’avenue de Stalingrad se situe t-elle à l’emplacement d’un noeud tant social qu’urbanistique: brutalement interrompue, elle semble avoir été conçue à l’origine pour se prolonger vers Forest. C’est ce lien avec le centre, rompu par la “petite ceinture”, que vise à restaurer, par la voix, le projet d’Emilio Lopez- Menchero.
Après avoir conçu “Pasionaria”, l’artiste a poursuivi ses recherches sur les images de la guerre d’Espagne, et croise la route de Joris Ivens. Cinéaste d’origine néerlandaise, déchu de sa nationalité pour avoir pris le parti des colonisés dans son film « Indonesia calling » (1946), Ivens a collaboré avec Henri Storck au tournage de Borinage en 1932. Dans Terre d’Espagne (1937), documentaire a la gloire des Républicains, il filme l’arrière du front d’où l’on encourage les soldats en leur envoyant hymnes et discours grâce à... un immense porte -voix monte sur un camion militaire : nul doute que les mots de la Pasionaria figuraient dans la liste des enregistrements émis. Troublante coïncidence, comme celle qui voulut que le fils de Dolorès Ibarruri soit tue sur le front russe : à Stalingrad. (Pierre-Yves Desaives, dans l'Art Même, 29, 2006)


 

Indonésie, Monsieur M, Potemkine, L'autre Grand Tour, quelques notes sur le blog

A propos d'Indonésie
A propos de Monsieur M
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A propos de L'Autre Grand Tour