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Artistes. Orla Barry


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orla barry - portable stones

Drowning

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Appartments

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Staring

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Island brothers

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Headless sculpture

 

Portable Stones
video couleur, son, 62 ', 2005 - version anglaise - distribution du film : Argos, Bruxelles.

" Entre noire solitude et verte Irlande, Orla Barry (Prix de la jeune peinture 2003) use du texte avec jouissance dans une archéologie du quotidien relancée par la voix off, le cercle des cairns, les chevelures rousses, l'ambre de la Guinness ou les plages caillouteuses de la solitude. Petits bouts de phrases jetés comme des bouteilles à la mer (« The Barmaid's Notebook »), dans de grandes boîtes de carton (le calendrier de dictons poétiques « Year X ») ou encore l'installation « The Blue Volumes » -, l'obsession de l'attente surgit sous le ressac du dernier film video de l'Irlandaise qui vit et travaille à Bruxelles. « Portable Stones » expérimente le fonctionnement des idées au gré de prises de vues en Belgique et en Irlande. Une petite fille quitte sa maison, prend le train, plante sa tente dans un ancien cimetière. Des voix flottent au vent, des histoires d'amour et d'identité salent les vagues de séparation. Comme pour la série « Foundlings » (2001), des photos accompagnent le film et laissent à leur tour échapper des pensées. (...)
Dominique Legrand, dans Le Soir, 15 février 2005

Orla Barry's work is like a wall of words built from images, it is also like a wall of images built from words. One aspect cannot exist without the other in her work. Born and raised in Ireland, she explores the semantics of her mother tongue its iconography and the problems of its communication patterns. She uses symbols of togetherness and aloneness to create this. Portable Stones, similarly to her earlier video work, develops a fragmented frame of reference around her texts, with an unmistakable slant of stream-of-consciousness to them. The video is physically constructed like a poem, line-by-line, verse-by-verse, purposefully without any interest in linear narrative, but woven like a web of associative and intimately intense reflections and voices. A girl escapes from the city; she ends up camping in an abandoned graveyard. In the silence there she becomes involved in a kind of linguistic dream world. She hears voices. These voices carry her through time, they escape the island and cross the sea to meet her, they are memory carriers. They speak of not speaking, the loss of body, and the difficulty of communication in all its forms. The girl starts a new life of waiting, longing and listening. Memory, fantasy and imagination become interwoven with one another. The distance between the “voices” and herself arouses her longing to further enter the dream space of an undead spirit. The continuous use of voice-over and monologue allows Barry to bring an enclosed feeling to the most open spaces like the sea. She ascribes human qualities to the sea; the sea talks, cries, caresses, but above all seduces. This is where the voices from the Island converge. (text from Argos catalogue)

J’ai tant à te dire. Tu vois, je ne voulais pas qu’on me laisse vivre sous n’importe quel saule. Sans prévenir, les feuilles se mettent à tomber et c’est l’automne. Puis l’hiver gelé, qui met tout à nu, les pauvres branches retombent et pendent, elles m’enveloppent sans me protéger vraiment. Puis le printemps, et tous ces foutus bourgeons qui germent et cette renaissance, et puis le bel été qui brille, tout neuf et luxuriant. Encore et encore, les couleurs changent, tout sèche, se flétrit, meurt ! Alors j’ai quitté le saule pour aller vers la mer, jusqu’à une île pas si loin de l’endroit où je suis né.

J’ai été fait pour l’île. J’ai été fait pour la mer gigantesque et solitaire :seules les couleurs qui changent au fil des jours et la température de la brise trahissent les saisons qui s’éteignent et revivent en rugissant.

Je voulais être proche, tout en étant isolé (loin de chez moi). La mer de septembre m’offrait la barrière et sa clé. Elle me voulait. Elle m’a saisi dans ma peur d’être laissé seul pour l’hiver. Elle m’a enveloppé de ses bras d’embruns et je suis resté enraciné dans le sable, amarré aux rochers, enlisé par la marée.

La mer se contentait d’être là dans le désordre de la perspective. Lunatique et irrégulière, un reflet du ciel, heurtant constamment la terre de sa vie grondante.

Toutes les lunes que je voyais troublaient mon rapport au soleil.

Je suis resté sur l’île, près du pays aux yeux de mer glacée jusqu’à ma mort.

Et bien sûr, il y avait mes frères… Ils voulaient que je revienne. Sans le savoir(,) ils étaient des éplucheurs d’oignon, ils me faisaient pleurer. Leurs chaussures traînaient des mottes de terre. Ils travaillaient dur, la terre crevassant leurs mains crevassées. Ils me rappelaient la chaleur de la maison que j’avais quittée, ce qui était précisément ce qu’ils venaient faire. Ils n’avaient pas l’habitude de montrer leurs émotions, mais ils essayaient malgré tout de montrer de la gentillesse. Le nº 2 leur manquait vraiment, le frère du milieu, celui qui unifiait leurs pensées. Sans lui ils étaient désarticulés et mal à l’aise. Ils sont revenus, mois après mois, pour tenter en vain de me convaincre de retourner d’où j’étais venu. Ils m’apportaient de la chaleur, ils savaient que j’aurais besoin d’un abri pour l’hiver.

Ils me parlaient de maman. Elle m’envoyait de délicieux chocolats. C’était une femme à chocolats et elle voulait que je rentre à la maison.

Mes frères étaient muets. Les mots n’existaient que dans leurs yeux. Avec le temps, j’avais appris à ne pas parler. Ma mère me disait que les mots necréaient qu’ennuis et mensonges. Elle me disait que même si je pouvais former des mots, je ne devais utiliser de mots contre personne. Ne laisse jamais des mots exprimer tes pensées les plus profondes, disait-elle, ce ne serait pas juste pour tes frères. Ne te sers pas de ta langue pour te vanter, et ne forme jamais de mots avec ta bouche. Laisse tes yeux être les faiseurs de mots. Tu n’as pas à dire grand chose pour te faire comprendre. Peu de choses ont besoin d’être dites, disait-elle, et puis elle se taisait. Personne n’a parlé. Pendant des années, personne n’a parlé.

Plus tard, j’ai quitté la maison. Je suis parti à minuit. Je commençais à perdre le contrôle de ma langue, je ne pouvais plus la contrôler, je ne pouvais plus me la mordre, elle saignait du désir de parler. La simplicité de « l’expression par les yeux » était trop pure, trop directe. J’avais besoin de parler. Les mots que j’avais appris dans ma jeunesse ne cessaient de me revenir, et les mots que j’avais amassés depuis que je ne parlais plus me remplissaient l’estomac, explosant dans ma bouche où ils s’empilaient les uns derrière les autres, prêts à surgir. J’ai dû quitter cette immense maison silencieuse remplie de regards et de coups d’œil et aller quelque part où les frères et les mères ne pourraient pas m’entendre. Quelque part où je pourrais parler à l’air. C’est là que je suis allé sur l’île.

Je suis resté sur l’île jusqu’à ma mort. Tous les jours pendant des décennies, le ciel colérique crachait ses humeurs à la face laiteuse de la mer devant moi. Elles éclairaient mes yeux, leur insufflaient la vie.

Quant au soleil… le soleil était comme un massage que je payais à force de pluie et de nuages. Je recueillais sa chaleur nordique sur mon corps. L’été, je la mettais de côté pour l’hiver. C’est la seule chaleur qui compte. La chaleur constante de « l’autre », le soleil du sud, se prend et se perd tout de suite par ses constantes répétitions.

Mes frères ont traversé l’estuaire peuplé de courants et mille dunes de sable pour m’atteindre. Ils sont arrivés en silence et repartis de la même façon. Je ne savais parler qu’à moi-même. J’inventais leurs questions et mes réponses avant qu’ils ne viennent et après leur départ. Tous les mots que nous avions à nous dire restaient sur nos lèvres, dans nos gorges, nos estomacs, dans nos têtes. Des yeux, ils m’imploraient de revenir. Ils pensaient que je ne survivrais pas un hiver de plus dans ce foutu endroit. La plage déserte se cramponnait désespérément à mes frères comme elle l’avait fait pour moi, dans la peur d’être laissé seul pour l’hiver, mais ils ne voyaient pas ses mâchoires de sable. Ils ne pouvaient plus rien voir parce que leurs yeux étaient aveuglés à force d’essayer de parler, il fallait qu’ils partent. Je ne pouvais pas aller avec eux, j’étais différent. J’étais fait pour cet endroit. Ils ne savaient rien de la fille.

Elle m’a rejoint de la mer.

Extrait de "Portable Stones" - traduction - © Orla Barry