Scrabble at Bastardstown
Les mots carambolent dans l’œuvre d’Orla Barry et le texte reste fondateur de sa pratique artistique. On se souvient des pierres longuement filmées dans «Foundlings», ces blocs de rochers érodés par la mer sur quelques plages du sud de l’Irlande, pays natal de l’artiste. L’un se dessine comme une couronne royale, l’autre évoque un fauve marin, le troisième ou plutôt la troisième a les traits d’une déesse-mère. Ces gigantesques blocs dramatiques scandent le rivage et, au fil de la lente mélopée poétique qui rythme le film, Orla Barry nomme ces sentinelles hiératiques de leur nom, du nom que son imagination leur a donné.
Ces blocs de rochers incarnent des choses durables, sans doute beaucoup plus persistantes que tous les mots qu’ils suscitent. À moins que des mots, ils ne soient le réceptacle, les gardiens, conférant au verbe une part de leur pérennité.
Sur ces plages de l’enfance régulièrement revisitées, réservoir d’idées, de souvenances, d’imaginaire poétique, Orla Barry collecte aussi des galets, comme durant des années elle a ramassé des élastiques, des cailloux usés et polis par le frottement, le roulis, et que la mer dépose sur le rivage. Attentive à la manière dont le temps les a sculptés, elle les collectionne pour leur beauté, leur forme, leurs couleurs, les mystères immémoriaux que ces cailloux recèlent. Dernièrement, au Musée d’Art Moderne de Dublin où elle exposait, Orla Barry a disposé cette collection en deux longues vitrines. Artiste entomologiste, elle laisse alors sa plume courir sur les petits cartels manuscrits qui accompagnent chaque galet. « Map stone » pour celui-ci tacheté d’une vraie carte géographique ; « Alabaster Ballard bone stone » pour ceux-là qui évoquent l’os et l’albâtre. « Veined stone », « Perfect Unskinned Skimming stone », « Pin Pricked Stone », « Crossing the Antartic Stones » : au fil des galets, s’enrichit une science poétique de la nature. Pline l’Ancien, friand d’épigrammes, de tropes et de métaphores, n’aurait pas désavoué ce nouveau chapitre d’une Histoire Naturelle, de réi naturalis, où le sens figuré est bien plus qu’une affaire de figure de style. Ces tables-vitrines sont comme un cabinet de curiosité d’un monde minéral aux vertus curatives, un ensemble de merveilles naturelles qui suscite le rêve et conserve ses mystères. Elles semblent échapper au temps.
Les galets roulent donc sur le rivage comme dans l’œuvre de l’artiste. Et ces cailloux sont comme les mots : un matériau de création dont l’artiste écoute le son, dont elle pourrait dessiner la voix. Ainsi en va-t-il aussi de ce « Scrabble at Bastardstown », projet né lors du tournage de «Foundlings ». Le joueur de scrabble compose des mots avec des lettres qu’il pioche à l’aveugle, il associe ces lettres sur son chevalet avant de croiser les mots sur la grille du jeu. Orla Barry compose des lettres qui formeront des mots de ces galets qu’elle récolte sur la plage. Ceux-ci sont comme les jetons piochés que l’artiste composera en lettres et en mots sur le sable. L’œuvre tient de la pratique d’un jeu, des châteaux de sable bâtisses d’éphémère et de la collecte des coquillages qui les orneront ; elle tient de l’apprentissage du verbe que l’on trace du doigt et que l’on efface sur cette ardoise de sable. Tracer des signes sur le sable, à même le sol, est un jeu d’enfant. Tracer, matérialiser des signes avec des objets trouvés et savoir qu’ils disparaîtront, car la mer, le vent, le sable se les réapproprieront. Ces mots ne resteront que dans la mémoire de celui qui les a tracés, peut-être de celui qui les a croisés sur la plage. Le Scrabble de Bastardstown est comme ces créations éphémères du land art, vouées à la disparition sous l'effet des éléments naturels dont elles proviennent, dont elles surgissent. Il n’en subsistera que l’archive photographique.
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Ainsi une soixantaine de mots, agencés sur le sable, quadrillent désormais le mur.Cette soixantaine de clichés, installés sur leur chevalet, témoignent de l’œuvre in situ, de ces mots dessinés sur le sable au rythme des saisons.
He, She, Horizon, Undercurrents, Shout, Unreal, Unsure, Naked, Gorgeous, Brothers, Sisters, Tongue, Stone, …Qui a lu ou écouté les oeuvres d'Orla Barry, y reconnaîtra cette forte et lente lame de fond qui porte sa poésie en avant et reflue pour mieux la concentrer, comme le jusant de la marée. Et comme au Scrabble, l'on croisera les mots. On les lira de gauche à droite ou de droite à gauche, en diagonale, ou de haut en bas comme de bas en haut.On les associera, on les lira comme des phrasés qui ricochent. De ces mots surgiront des sens divers, des rêves, une carambole d’images et d’idées. Ou l’on s’arrêtera à chacun d’eux. Car les mots s’ancrent comme une calligraphie singulière dans le sable. Pour chaque lettre, le choix des galets polis par le ressac est précis. L’artiste n’écrit pas sur le sable, elle dessine en rondes, crypte ses lettres de couleurs, enrichit ses mots de petits idéogrammes. Galets qui roulent amassent du sens. « Fog » est nuée de petits galets comme un crachin de lettres, une brume sombre et serrée. Mâlement, « boy » se souligne d’un bout de branche blanchi par les marées, « phonohypnotic » s’entrelace avec magnétisme. Le dessin est sémantique dans « unclear », les premières lettres sombres, les dernières très claires ; il se joue même de ses consonances : car si « gorgeous » se traduit par « magnifique », les petits galets qui ponctuent le centre du « o », comme le bout d’un sein sculpté et posé sur le sable, évoqueraient plutôt gorge que « gorgeous » Les mots ainsi écrits sur le sable pourraient être poétiquement hiéroglyphique ; une épique épigraphie.
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