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Artistes. Walter Swennen |
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Ce ne sont pas les écouteurs qui font la musique un texte de Hans Theys, publié dans "Congé Annuel", édition l'Usine à stars Avant de parler de son art, j’aimerais dire un mot sur l’homme. Armé et alourdi d’une timidité si accablante qu’elle en ressemble à de l’orgueil, Walter Swennen rêve d’être compris. C’est une des choses qui nous relient. C’est un besoin enfantin, je l’avoue, mais c’est un bon moteur. Pour cette raison, Swennen termine une phrase sur cinq en demandant : « Tu comprends ? » Cela me frappera davantage que d’autres, parce que nous avons déjà passé des milliers d’heures à causer, et d’abord de son travail. À vrai dire je comprends déjà pas mal de choses de ce qu’il continue d’essayer de m’expliquer, je vous l’assure, mais en même temps, je m’obstine à ne pas comprendre tout à fait. Préférant croire que je n’ai pas tout compris, je continue à poser les mêmes questions, encore et encore. C’est bien rigolo. Nous nous voyons comme ça depuis octobre 1988, cela fait donc dix-huit ans, et nous n’avons jamais épuisé les sujets de conversation. Vous comprenez ? - Pour commencer, j’aimerais bien citer une phrase de Nabokov, sortie d’un essai intitulé Russian Writers, Censors, and Readers: “In all things it is wiser to go directly to the quiditty, to the text, to the source, to the essence – and only then evolve whatever theories my attempt the philosopher, or the historian, or merely please the spirit of the day.” - Ce tableau est merveilleusement créé et fermé au même moment. D’abord tu as peint un lion, probablement en reproduisant un croquis existant, tout en l’enrichissant avec une belle matière et un beau travail de couleurs. Après, tu as dû mettre à sa place cette belle image en y ajoutant les rectangles rouges et noirs. Oui. - Ce qui est beau et rigolo, c’est qu’en haut, les rectangles rouges et blancs sont traités comme des éléments héraldiques, alors qu’en bas ils rappellent les bords que tu utilises souvent pour fermer un tableau. Le comble, c’est que ces éléments semblent flotter devant l’image du lion et créent ainsi une profondeur qui n’est pas la profondeur de la Renaissance, mais la profondeur d’un espace pictural : l’espace où le tableau se passe. Les lions héraldiques, c’est gai, parce qu’ils ont une forme sinueuse. Ils sont sympas en général. Oui c’est clair. Je crois que c’est pour ça que j’aime bien « spotten » avec les lions, les rendre un peu ridicules. Tu comprends ? - Mmm. Hier j’ai reçu la visite de la rédactrice en chef d’une revue d’art contemporain. Chaque fois que j’ai essayé de parler de tableaux, elle me répondait en me parlant d’images. J’ai essayé de lui expliquer, mais ça n’a pas marché. Tu vois le genre. Tu lui dis que faire un tableau ça prend du temps et elle traduit cela en disant que le tableau questionne la temporalité. - Mmm. Le peintre essaie d’être à la jointure de ces deux choses incompatibles que sont le dessin et la peinture. C’est en ça que la peinture est impossible : elle a tendance à basculer vers l’image ou vers la matière picturale et tu essaies de la tenir en équilibre précaire au point de contact entre ces deux choses. (Nous nous plaçons devant un autre tableau.) Ce tableau-ci s’appelle Scrumble. Le titre vient d’une sorte de peinture qui s’appelle « oil scrumble ». C’est une peinture grise, vendue en pot, qui est normalement utilisée pour créer une illusion de faux bois. Elle s’y prête merveilleusement, parce qu’elle est assez solide sans se figer trop vite, de sorte qu’elle peut être retravaillée facilement. Mais j’aimais beaucoup le nom de la peinture aussi. Le fond de ce tableau a été fait dans la pénombre. Cela m’a permis de voir mes mouvements, sans me faire limiter par les couleurs. C’était comme danser. - Ce que j’aime bien dans Autoportrait en pirate, un tableau basé sur un dessin d’enfance, c’est qu’à l’endroit des reflets dans les cheveux du personnage, on voit apparaître le fond du tableau. C’est comme les plis dans la veste du capitaine Caras qui figure dans le livre Le Cow-boy. Oui, mais ce n’est pas le capitaine Caras, c’est le capitaine Detzler. C’est un mauvais. - Parce qu’il s’agit aussi d’une figure de femme mal dessinée ? Oui. (Rires.) Le tableau est basé sur un tableau qui se trouvait dans la chambre à coucher de ma belle-mère. Dans le temps, les chambres à coucher des petits-bourgeois étaient souvent décorées de tableaux un peu olé olé. - La tache blanche est appliquée avec une large brosse de tapisserie. Oui. C’est du gesso. - Tu mets la couche de préparation d’un tableau en avant-plan, pour contrebalancer le dessin de la femme ? Oui. - Il s’agit aussi d’un tableau de récupération ? On y voit les mêmes accidents que sur Time. Oui. Il était plein de rustines. - Et les bords du tableau ? Je suis en train d’y réfléchir. - Tu ne les peins pas toujours ? Non. Je pense que j’aime bien les bords de La cruche comme ils sont. On voit ce qui est sous les couches finales… Tu sais, on ne sait pas qui fait le tableau, le spectateur ou l’artiste, mais ce que je sais, c’est que le type qui le fait est responsable du moindre centimètre carré. Le regardeur à ce stade fait peau de balle. Je sais que ces choses sont de ma main, mais c’est souvent ma seule certitude dans ce domaine… Ah, c’est très mal formulé. J’ai noté quelque part cette phrase d’Aristote : « Si Héraclite a pensé cela, c’est qu’il n’a pas bien compris ce qu’il voulait dire. » Formidable ! - Le bleu est beau. Oui, le bleu est beau. - Le traitement de l’image fait penser à Malcolm Morley parce que le bord de l’image du soleil, qui a été coupée, s’arrête à dix centimètres du bord du tableau. Oui. Le soleil est coupé par un cadre qui continue virtuellement sur le plan du tableau… Ce sont des bonshommes sympas, non ? - Les reflets de lumière ne sont pas peints par l’ajout de blanc, mais en laissant le fond non recouvert, en le faisant apparaître à travers le dessin. Comment dire ? Les reflets apparaissent en négatif, comme dans Autoportrait en pirate et Capitaine Detzler. Oui. - On voit la même forme dans le tableau Spook (Petit fantôme), mais employée différemment, pour évoquer les yeux et la bouche. Cela a comme effet que le fantôme semble devenir vraiment transparent ou à moitié absent. L’origine du tableau était un petit fantôme en carton qui faisait partie d’une frise en papier fort qui s’ouvrait en accordéon. Ça formait une rangée de petits fantômes. Les yeux et la bouche étaient coupés aussi. - Le fond du tableau est magnifique. Les griffes noires dans le vert créent une superbe illusion de la nuit, ce qui rend encore plus forte la faible apparition du fantôme. Le fond a été fait avec une bombe de vert fluo que j’ai mélangé avec du blanc d’argent. J’espère que le vert ne va pas perdre trop de sa force. Puis, j’ai retravaillé le fond avec le même balai que j’ai utilisé pour traiter le tableau Time. La brosse contenait du noir qui s’est détaché sur le fond de Spook. - Il y a aussi des endroits où il y a du blanc qui transperce. Oui, ce sont les endroits où j’ai insisté avec la brosse. C’est comme quand on essaie d’enlever une tache tenace du sol : on donne un petit coup en plus… Et le bleu, c’est du vert de cobalt. C’est une couleur très chère. Le blanc de zinc n’est pas couvrant. Ça fait un peu le même effet que la chaux, comme le blanc d’Espagne qu’on peint sur les vitrines : c’est une couleur légèrement laiteuse. Je voulais faire une image qui ne soit pas du tout contrastée. Tu comprends ? Pour que ça soit vraiment un fantôme… - Comme si elle s’était détachée du tableau ? Comme si elle était tombée ? Oui, comme une image qu’on aurait déposée sans aucun souci préalable de composition. Remarque bien que le bonhomme ne touche le bord que de la pointe du pied. - Tu l’as peint en même temps que la petite danseuse, je crois, parce qu’ils ont des silhouettes semblables, un peu imprécises : il s’agit d’agrandissements d’images toutes petites dont la forme obéit à d’autres lois de visibilité. Oui, absolument. Ils viennent de la même boîte. En réalité, la taille du bonhomme est tout aussi petite que celle de la danseuse. Le lion aussi vient de la boîte. - Quelle a été l’aventure du petit tableau avec la danseuse ? Comme forme, c’est très beau, mais je n’aimerais pas être dans les bras d’une telle danseuse. Ces bras sont mal foutus. Le traitement de l’image consistait dans une tentative de noircir la silhouette. Pour cela, je devais la tenir immobile avec un bout de doigt. Mais elle s’est échappée et je l’ai laissée comme ça. - Est-ce que tu as pensé à ta soeur danseuse quand tu as fait ce tableau? Non. - Je le demande, parce que je sais que souvent l’origine d’un tableau à toi est reliée à une anecdote ou à une lecture. Non pas que cette anecdote donne un « contenu » au tableau, mais elle sert de point de départ pour entamer une toile vierge. Je me souviens par exemple de ce tableau où le chiffre 56 est accompagné d’un seau à charbon. Tu m’as raconté qu’en 56 ta mère t’avait enfermé dans la cave… Oui. Il y a aussi cet autre tableau où on voit la porte de cette cave. - Avec le petit bonhomme au chapeau mexicain ? Oui. Le petit bonhomme venait d’un dessin de gosse que j’avais trouvé. Peut-être un dessin de ma fille Julie… La porte ressemble aux deux portes que l’on retrouve dans Tintin en Amérique. Tintin est poursuivi par des gangsters et il se retrouve devant deux portes surmontées d’un panneau. L’un d’eux dit « donjon » et l’autre « oubliettes ». Tintin intervertit rapidement les panneaux, les gangsters entrent par la porte du donjon et ils sont enfermés. - Tu es sûr de ne pas te tromper ? Ça me semble un choix difficile pour les gangsters. Pourquoi décideraient-ils d’aller chercher Tintin plutôt dans le donjon ? Je me souviens qu’au château de Beersel, tu étais fasciné par les oubliettes. Me basant sur ce souvenir, je dirais que ton cauchemar original n’est pas d’être enfermé, mais d’être oublié. Oui. Il faudrait vérifier cela. - Mais ce sont des portes faites de planches ? Oui, des portes cintrées. - J’imagine que tu aimes le fait que le bout de la queue du lion rejoint son dos… Oui. - C’est un dessin maladroit. Oui. - Mais en même temps, la queue dessine un trou… Oui. - Tu utilises souvent des images parce qu’elles sont mal faites. Je me souviens par exemple d’un dessin de bateau mal foutu que tu avais vu sur une vitrine de restaurant. Oui. - Le lion aussi est peint sur une toile récupérée comportant un collage de papiers. Oui. J’aime bien les endroits mats du tableau. C’est là où le White Spirit a été absorbé par le papier. La matière rappelle un peu les saletés. Les choses qui vivent sous la surface. - Le rouge a été appliqué à la bombe. Oui. - Ici, on lit le mot « east ». Il semble écrit en miroir, mais en réalité tu n’as fait que retourner les lettres. Oui. - Le tableau West a été fait au couteau. Oui. - Comme la couche de peinture en avant plan de Scrumble ? Oui… Le tableau tient sa force d’une composition autogène. Là où les traînées de couleurs se croisent, ça devient moche. Ça fait des nœuds où la couleur se mélange et devient sale. Les endroits les plus faibles sont couverts par le gris. - C’est pour cette raison que tu as utilisé le couteau ? Oui… Ce qui est couvert, c’est la partie ratée du tableau. - Et au moment décisif, tu triches ? Evidemment. - Sur Autoportrait en pirate, tu as peint quelques « boules » noires qui se trouvent exactement à l’endroit des nœuds dans le bois. La logique du support transperce le tableau et se traduit en éléments qui semblent flotter devant lui. Oui. Le tableau est peint sur un panneau que j’ai trouvé dans la rue. L’image est basée sur une gouache que j’ai faite à l’âge de dix ans. En peignant les « boules » noires, j’ai pensé à ces silhouettes que les militaires utilisent pour leurs exercices de tir. Je pensais surtout à ces mannequins qui rebondissent soudainement pour tester les réflexes des soldats : ils marchent dans la rue, l’ennemi apparaît brusquement et il faut le descendre très vite. Les deux autres toiles se sont jointes au triptyque sans idée préconçue. - C’étaient des fonds que tu avais préparés ? Oui. C’étaient des tableaux en cours qui attendaient et un jour j’ai découvert qu’ils avaient exactement les bonnes dimensions pour être assemblé avec Autoportrait. J’avais trouvé ces fonds un peu trop beaux pour les couvrir. Ils m’embarrassaient un peu. - C’est comme des corps flottants, ces « boules » noires. Comme ces taches que l’on voit flotter devant ses yeux… Oui. - Est-ce que tu as pensé à ça en peignant le tableau ? Non. - Les taches noires correspondent à la tache blanche dont tu as couvert le visage du pirate. Oui. J’ai décidé de ne pas individualiser le personnage. Je ne voulais pas que ce soit le portrait de quelqu’un. - Et comme troisième élément, il y a le croissant jaune qui semble protéger la main. Oui. La tache jaune est la dernière chose que j’ai faite. C’est la clef qui ferme le tableau. Et puis, si en regardant un tableau, je peux compter jusqu’à trois, le tableau est réussi. Les tableaux où on compte jusqu’à deux sont morts. - Le croissant jaune est aussi une sorte d’autoportrait. Oui, c’est ça. - Il ne manque que la muse nue, allongée sur la lune croissante. Oui, elle aime bien ça. - Tu as aussi couvert le visage parce que tu as voulu te servir de la figure humaine comme fond du tableau ? Oui. - Dans Autoportrait en pirate, le jaune du sabre est utilisé comme le rouge et le blanc sur le lion héraldique. Oui. - Tu en as besoin pour créer un espace pictural de l’ordre du tableau et pas de l’ordre de la reproduction d’un espace réel… Oui. En fait, la profondeur, dans la Renaissance, provient du théâtre. Uccello peignait des décors de théâtre. S’il peignait un rocher, c’est un rocher de théâtre qu’il peignait. Un faux rocher. - Comme les tableaux sur la base d’images de Morley ? Oui… Finalement, même le paysage toscan est organisé comme des décors de théâtre. Peut-être les tableaux d’Uccello sont-ils issus de cette organisation factice du paysage… - Donc, si tu as lu Greenberg, ce n’était pas parce que tu voulais créer des tableaux plats ? Non, c’était surtout parce que je voulais connaître ses arguments contre la profondeur. - J’ai toujours vu tes tableaux comme des textures où l’abstrait et la figuration pouvaient se rencontrer parce qu’il y a une absence totale de la perspective. Les formes et les couleurs se rencontrent dans un espace autre, qui est celui du tableau. Je pense que c’est aussi pour cela que tu aimes tant peindre des voitures qui semblent être en mouvement. Oui. J’ai toujours trouvé ça regrettable, cette condamnation de l’illusion et de la profondeur. Dès que tu prends une toile non peinte, tu as une profondeur. C’est justement ça qui est bien avec la peinture : tu peux l’utiliser ou non. - Le seul tableau dans cette exposition qui n’obéit pas à cette pratique, c’est celui avec les bisons et les montagnes. Oui. Je l’ai fait pour montrer à ma femme que je savais peindre. Je trouve que les bisons sont très réussis. (Il montre le bord du tableau, qui est assez large.) Et, ici, il y a un beau tableau aussi. - Si tu regardes le tableau de biais, l’image de l’avant-plan est cernée par la surface du bord. Oui. Et, en même temps, ça devient une boîte de jeu ou de puzzle. C’est une illustration du slogan de De Kooning qui disait qu’il fallait détacher la peinture du mur. - Sans l’épaisseur du support, tu ne te serais jamais permis de peindre cette image. Peut-être. Sauf que le format de la boîte correspondait exactement à l’image originale… C’était une très bonne raison aussi… - Tu n’as pas employé ces châssis toi-même, auparavant ? Non. Je prenais des châssis normaux et j’ajoutais des lattes pour faire un cadre épais. - Système D ? Oui. C’est ça. Montagne de Miel, 21 janvier 2007 |
Walter Swennen, suite d'oeuvres sur papier |