galerie Nadja Vilenne
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2009 > SUCHAN KINOSHITA, LA CARRIERE DU SPECTATEUR                                                                                                                                              Plus sur Suchan Kinoshita

OEUVRES EXPOSEES

´ Hochwasser ª, ...- 2009 , mixed media (Gyproc),
60 x 60 cm,
´ Inbetweening ª, 2008 , Vidéo Couleurs, Son, 18'53.
´ Expo 2009 ª, 2009 technique mixte, viewers, table.
´ Décor for three ª, 2008- 2009 Installation, dimensions variables, tentures, boule disco, spot,
´ Jogger, fragment 2 ª, 2006-2009, Technique mixte, 312 x 13 x 12 cm
´ Isofollies ª, 2007, Technique mixte, dimensions variables
´ Zen for beginners ª, 2009 , technique mixte, composée de trois éléments. 117 x 110 cm, 83 x 30 x 35, dim variable
´ two times two...or before opening the curtain, 2008 , technique mixte, 80 x 40 x 164 cm, ´ couple ª, technique mixte. 54 x 13 x 11 cm , 200 x 13 x 5 cm
´ retreat ª, 1994-2009 ,bois, 120 x 240 x 63
´ haiku for Liège ª 2009 , technique mixte, plante, dessin, voile de plastique, fusain, verre, eau, 278 x 32 x 49 cm
´ Christmas 2008 ª, 2008 technique mixte, dim var.

CECILIA BEZZAN, DANS H.ART

A peine la grande porte vitrée de la galerie franchie, tout spectateur entre dans l'esthétique scénique mise en place par Suchan Kinoshita. Si mince soit-il, le léger courant d'air provoqué par l'ouverture de la porte anime un fin rideau de plastic translucide. Le mouvement sensuel grésille subtilement et tout se passe comme si le spectateur, en osmose avec l'ambiance de l'exposition, laissait apparaître le Yokai (esprit malin dans la tradition culturelle japonaise), qui sommeillait en lui, le temps de l'exposition.

Bien qu'utilisant nombre d'éléments relatif àÝ la scène (lourdes tentures de velours couleur vert amande, spot, boule àÝ facettes miroirs), Kinoshita ne produit pas de discours spectaculaire. Au contraire, l'essence même de son art réside dans l'idée du mouvement de la vie charriant un monde luxuriant d'intonations colorées, musicales et formelles, depuis le ballet de poussières ou le mouvement de liquides jusqu'au développement de moisissures.

Sur une table, plusieurs oeilletons déploient d'aberrants paysages d'atmosphères diverses, parfois très disco et psychédélique (canard de bain), parfois lunaire (pierre), qui transportent avec fulgurance le regard et l'esprit vers des contrées imaginaires incongrues. Et s'il n'était pas question de ce que je vois ?
A la manière d'un jeu de rôle intimiste, sans qu'il n'y ait d'obligation àÝ accomplissement, l'espace scénique sollicite avec déférence le spectateur. Les oeuvres dessinent le parcours musical d'une portée restant àÝ interpréter. Aussi les gros volumes emballés de plastique noir (´ Isofollies ª, 2007) renfermant les détritus de la 8e biennale de Sharjah, àÝ laquelle elle avait participé, sont-ils comme des notes de musique tombées d'une portée. A l'étage, une coiffeuse en bois munie de deux tiges filetées placées de part et d'autre de l'objet, qui présentent deux rondelles d'acier de diamètres différents. Au spectateur de les activer. Une fois les rondelles remontées en haut des tiges, elles descendent virevoltant et entament une sonorité métallique proche d'un roulement de tambour vrombissant.

Si les oeuvres engagent le spectateur dans une relation participative reléguant au placard son statut de simple témoin contemplateur, l'idée de jeu de rôle présente dans l'unique vidéo de l'exposition renvoie au parcours professionnel de l'artiste. Elle vécut jusqu'àÝ l'âge de vingt ans au Japon, avant d'émigrer àÝ Cologne, où elle reçut un enseignement musical (M. Kagel). Elle s'essaya ensuite au théâtre dans une compagnie, dont le point d'honneur résidait dans l'apprentissage multi fonctionnel des métiers, chacun pouvant y assumer tour àÝ tour le rôle d'acteur, de metteur en scène ou de décorateur. (Cécilia Bezzan dans H.ART)

OLIVIER MIGNION DANS ARTFORUM

Le sentiment de gratitude qui se diffuse en vous àÝ la sortie de la galerie Nadja Vilenne, en cette période de vacances, ne tient pas seulement àÝ la sécheresse de la scène artistique qui accable traditionnellement l'amateur d'art estival et le mène parfois, entre portes closes et programmations ascétiques, àÝ prendre le moindre relief pour l'oasis inespérée. Non, ce sentiment peu commun résulte ici de la profonde générosité d'une proposition artistique.

Générosité conjoncturelle, d'abord, vu l'allure de petite rétrospective que prend cette exposition de galerie. Sur deux niveaux sont exposées de nombreuses pièces (anciennes, récentes et inédites) retraçant l'air de rien un parcours initié àÝ l'orée des années 90. Si une volonté de synthèse se fait jour dans la sélection et la distribution des oeuvres - rimes et redites, organisation scénique autour du puits central, inclusion de plusieurs objets exposés dans une même vidéo -, c'est une volonté inaboutie, volontairement abandonnée en cette position médiane où le processus mis en oeuvre ne peut désormais plus se dissimuler.

Générosité structurelle, ensuite, dans la mesure où cet intérêt constitutif pour l'inachevé relève moins chez l'artiste d'une réticence fort naturelle àÝ conclure que d'une attention aigàºe aux accidents de parcours, et àÝ tout ce qui tend àÝ se développer de soi-même. En témoignent ces deux panneaux qui, de loin, apparaissent comme de suaves peintures abstraites et, de plus près, se révèlent une plaque rongée par l'humidité ainsi qu'une toile oubliée où s'accumula la poussière. Pour preuve aussi ces Isofollies (2007), volumes complexes emballés de plastique noir, astéroàØdes au poids indiscernables, contenant en l'occurrence des détritus issus de la 8ème Biennale de Sharjah. Ou encore, cette manière de clepsydre tarabiscotée dans laquelle mijote un jus jaunâtre, posée douillettement àÝ l'horizontale sur un petit présentoir rembourré. C'est ainsi une constellation de dépôts qui prend place dans l'espace d'exposition, une multitude de rythmes singuliers qui coexistent dans un joyeux tumulte.

Après une formation en musique contemporaine àÝ Cologne, Suchan Kinoshita travailla longtemps pour une compagnie théâtrale dont le fonctionnement reposait sur un partage absolu des fonctions, donnant l'occasion àÝ chacun d'être successivement metteur en scène, ouvreur ou décorateur. De làÝ, évidemment, son usage de dispositifs et motifs musicaux et scéniques (rideaux, spots, boules àÝ facettes, évocation d'un roulement de tambour) mais aussi - et surtout - cette capacité àÝ investir ses pièces simultanément de vertus performatives et d'une puissance plastique indéniable. Ouvertes, en attente, elles échappent autant àÝ la fixité du bel objet de contemplation qu'àÝ celle de la relique de performance.

Mais làÝ où la gratitude se joint àÝ une forme d'ivresse, c'est face àÝ cette oeuvre inédite placée àÝ l'entrée - une véritable exposition en elle-même : sur une table ronde en formica reposent 26 petites visionneuses àÝ oeilleton unique dont l'artiste a occupé la chambre par de menus objets (billes, boutons, gommes fluo, bougies, etc.). Le spectateur incrédule passe ainsi avec jubilation de paysages imaginaires en trompe-l'oeil duchampiens, de visions menaçantes en constructions psychédéliques. Dans cette multiplicité de mondes bricolés et délivrés sans manières réside, sans aucun doute, l'un des gestes artistiques les plus prodigues de l'année.