Archives de catégorie : Werner Cuvelier

Luxembourg Art Week, The Fair, les images

Jacques Charlier
Jacques Charlier – Aglaia Konrad
Aglaia Konrad
Aglaia Konrad
Werner Cuvelier
Raphaël Van Lerberghe
Loic Moons
Gaetane Verbruggen
Gaetane Verbruggen

Luxembourg Art Week, The Fair, preview (2), Jacques Charlier, Werner Cuvelier

Jacques Charlier, Please, 105 x 105 cm, 2013
Jacques Charlier, Androïd, 85 x 95 cm, 2007
Jacques Charlier, Poetry, 85 x 65 cm, 2020
Jacques Charlier, Fragile, 125 x 104 cm

Qu’il tente de libérer Venise d’une incroyable pudibonderie ou de réhabiliter Lamartine,  qu’il investisse toutes les doublures du monde dans un salon parlementaire , ou qu’il «warholise» ministres et autres célébrités, Jacques Charlier est, avec une saisissante labilité parodique et un sens critique aiguisé, un observateur attentif tant du microcosme du monde de l’art que de la société dans laquelle il agit. Naguère directeur des Zones Absolues, fondateur d’un Centre International de Désintoxication Artistique, pourfendeur d’idées reçues, d’anachronismes et incongruités, l’artiste vit et travaille en Wallagonie, ce pays où fleurissent les fronts de libération des chiens et des trottoirs, des coqs et des tilapias. En Wallagonie, il est de bon ton de fréquenter les centres de la lèche et de la brosse à reluire, les sociétés anonymes des bières et du tir aux pigeons, les comités de la tarte au riz et des marchés de Noël. Sans cesse à la recherche de la meilleure adéquation entre l’idée et le médium, Jacques Charlier privilégie une approche pluridisciplinaire. C ‘est un caméléon du style, un activiste «non exalté », un lecteur attentif de Jean Baudrillard comme de Paris Match qu’il parodie lorsqu’il s’agit d’éditer ses propres travaux. De cette société de l’art contemporain, il est très vite devenu, dès le la fin des années 60, l’observateur agissant des us et coutumes. Avec érudition et labilité, ses récents «Cent sexes d’artistes» en témoignent. Avec humour et bon sens, lorsque Sergio Bonati, son hétéronyme, déclare : «En Art pour être le premier, il est vivement conseiller d’être le suivant ». Ses caricatures, textes, bande dessinées, ses photographies de vernissages sont à la fois une la chronique d’une époque, un regard amusé, mais sans complaisance sur ce fort remuant microcosme, un abrégé des pratiques d’avant-garde, un démontage des discours théoriques qu’il détricote allègement, une critique permanente de la Curie et de l’incurie artistique.

«Des symbolistes à Charlier, écrit Yves Randaxhe, en passant par Duchamp (et naturellement Magritte), on osera aussi tendre un fil rouge qui va de l’ambition annoncée par Jean Moréas dans le Manifeste du Symbolisme de «vêtir l’idée d’une forme sensible» à la volonté duchampienne de «remettre la peinture au service de l’esprit», jusqu’au projet sans cesse réaffirmé du Liégeois de «mettre l’art au service de l’idée». C’est clair, l’héritage d’Ensor, de Rops ou de Magritte, le compagnonnage vécu avec Marcel Broodthaers, cela ne compte pas pour du beurre. Le doute, le décor, la pompe, car la peinture pompière a ses lettres de noblesse, le pamphlet, le simulacre sont autant d’armes redoutables. 

Werner Cuvelier, Zonder titel (sans titre), 1996, mousse rigide et polystyrène, enduits. 119 x 10 x 10 cm
Werner Cuvelier, Zonder titel (sans titre), 1996, mousse rigide et polystyrène, enduits. 119 x 10 x 10 cm
Werner Cuvelier, Zonder titel (sans titre), 1996, mousse rigide et polystyrène, enduits. 119 x 10 x 10 cm

Werner Cuvelier produit une œuvre d’une grande richesse, qui prend souvent sa source dans le classe- ment, le catalogage et l’inventorisation de toute une série de faits et de données. Il réalise d’une part des graphiques basés sur des statistiques et des données primaires. D’autre part, il créé un travail géométrique, découlant de traitements formels issus du nombre d’or. À partir de ces deux angles, émergent des peintures et des sculptures, mais aussi des carnets d’esquisses et de notes, qui constituent une recherche incessante de la mise en images d’ordres, de structures et de col- lections. La méthode et la technique de la collecte, du traitement, de l’interprétation et de la présentation de carrés et de cercles apparaissent dans des tableaux d’aperçu, des graphiques et des figures telles que des histogrammes, des diagrammes en bâtons et desgraphiques linéaires. Cette approche scientifique, la répartition rigoureuse des lignes et l’activation res- trictive de telles procédures constituent le moteur du développement de son langage visuel. Si ces ordon- nances semblent mettre des éléments en lumière, les séries génèrent également une expérience esthétique propice à une forme de résilience.

Werner Cuvelier, Zonder titel (sans titre), 1996, mousse rigide et polystyrène, enduits. 94 x 9,5 x 9,5 cm
Werner Cuvelier, Zonder titel (sans titre), 1996, mousse rigide et polystyrène, enduits. 94 x 9,5 x 9,5 cm
Werner Cuvelier, Zonder titel (sans titre), 1996, mousse rigide et polystyrène, enduits. 94 x 9,5 x 9,5 cm

Werner Cuvelier, photographie et art conceptuel, les images de l’exposition

Werner Cuvelier
Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973 
fotografie Fred Vandaele
80 diapositives
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 60 planches de doubles photographies, 40,5 x 66 cm,
technique mixte, photographie et encre de chine, 1981
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 60 planches de doubles photographies, 40,5 x 66 cm,
technique mixte, photographie et encre de chine, 1981
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 60 planches de doubles photographies, 40,5 x 66 cm,
technique mixte, photographie et encre de chine, 1981
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 60 planches de doubles photographies, 40,5 x 66 cm,
technique mixte, photographie et encre de chine, 1981
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 60 planches de doubles photographies, 40,5 x 66 cm,
technique mixte, photographie et encre de chine, 1981
Werner Cuvelier
S.P. XXXV. Bruggen van Gent,
technique mixte sur papier, 25 x 81,5 cm, 1981
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 2e version,
technique mixte, photographie et encre de chine, 1981
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 2e version, 1981
Série III : Canal Gent – Terneuze – 6 planches
photographies NB 36 x 227 cm
Werner Cuvelier
Statistic Project XXXV, Bruggen van Gent, 2e version, 1981
Série II : les ponts sur la Lieve – 5 planches
photographies NB 36 x 172,5 cm
Werner Cuvelier,
Statistic project XVL, Ponti di Firenze, 1986. 
Photographies NB, technique mixte, collage, encre de chine, 23,5 x 80 cm
Werner Cuvelier,
Portes d’Espagne,
photographies NB, technique mixte, collage, crayon,
montage après 1998, prises de vue : années 70
Werner Cuvelier
S.P. XXII, Dolmens et menhirs de France, 1975,
crayon sur papier, (24x) 70 x 70 cm
Werner Cuvelier
S.P. XXII, Dolmens et menhirs de France, 1975,
crayon sur papier, (24x) 70 x 70 cm
Werner Cuvelier
S.P. XXII, Dolmens et menhirs de France, 1975,
crayon sur papier, (24x) 70 x 70 cm
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Technique mixte, dimensions variables 
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Tableau 1. photographies couleurs, 90 x 220 cm
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Technique mixte, dimensions variables 
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Technique mixte, dimensions variables 
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Technique mixte, dimensions variables 
Werner Cuvelier
SP XXVII Relaciones, Espana, Verano 1978.
Technique mixte,, dessins et photographies couleurs. 17 dessins 70 x 70 cm
Werner Cuvelier
SP XXVII Relaciones, Espana, Verano 1978.
Technique mixte,, dessins et photographies couleurs.
Werner Cuvelier
SP XXIV Pyramide de Cestius, 1975-1985
Werner Cuvelier
SP XXIV Pyramide de Cestius, 1975-1985
Werner Cuvelier
SP XXIV Pyramide de Cestius, 1975-1985

Werner Cuvelier, photographie et art conceptuel (10), Las Negras, couffins, fourches, nasses et balais

Cortijo à Las Negras, inventaire

A  Las Negras, dans la province d’Almeria, Werner Cuvelier loue durant l’été un cortijo tout simple. Durant les années 70, c’est là qu’il passe ses vacances estivales, c’est là qu’il travaille aussi. Le SP XII, Las Hortichulas, le SP XXXVI, Retrato de L.N, Impressions d’Espagne, ainsi que de nombreux tekenboeken en témoignent. De même cette série de photos, des 6 x 6 noirs et blancs. Werner Cuvelier dresse un état des lieux, liste et photographie une série d’objets qu’il découvre dans la maison : balais composés de branchages, fourche de bois, nasse en osier, couffins de paille, tous ces objets ont trait à la vie agricole et rurale, tous composés de matériaux locaux et naturels. Aujourd’hui, l’inventaire fait figure de catalogue d’un écomusée du temps passé.

Werner Cuvelier, photographie et art conceptuel (9), Impressions d’Espagne

Werner Cuvelier, Impressions d’Espagne, photographies NB, tirages argentiques, 30 x 160 cm

Le titre résonne comme une pièce musicale interprétée par Narciso Yepes : Impressions d’Espagne. Une sensation, un souvenir diffus, une empreinte. En 1974, à Las Negras en Andalousie, Werner Cuvelier photographie méthodiquement le sol qu’il foule. Il réalise durant cde même été le SP XII, Las Hortichulas, une collecte d’objets effectuée durant une déambulation (ramasser quelque chose à portée de main tous les cent pas). On ne sait, si en ce cas, ces photographies procèdent d’un protocole particulier ou si elles sont prises de façon aléatoire. Werner Cuvelier les agence en patchwork, un piécé de textures, des impressions.

Werner Cuvelier, SPXXVII, Retrato de L.N, les documents

Werner Cuvelier, Retrato de L.N, carton d’invitation à l’exposition à la galerie Richard Foncke, 1981
Werner Cuvelier, Retrato de L.N, carte postale, édition galerie Richard Foncke
galerie Richard Foncke, vues d’exposition, 1981
Galerie Richard Foncke, 1981, communiqué de presse

« Retrato de L.N. » Espana – julio/agosto 1980 – S.P. XXXVI

Werner Cuvelier « Retrato de L. N. » ou le portrait d’un village en Espagne en 1980. Dans la première salle, il y a des photographies en couleur de toute la population du village, classées par âge. Sur 129 habitants, 13 clichés sont manquants (complétés par des zones gris uniformes) pour diverses raisons : maladie, absence, service militaire et refus de principe. Sous chaque portrait figure le nom de famille habituel en Espagne (d’abord celui du père, puis celui de la mère), le prénom et l’âge.

Le travail actuel peut être vu dans la pièce suivante : neuf classements: – D’abord le rapport hommes/femmes ; (1) – Puis les âges ; (2) – puis les groupes d’âge ; (3) – les familles ; (4) – les frères et les sœurs ; (5) – les noms de famille ; ( 6 ) – les prénoms ;{7) – l’ordre du hasard, (8) – et enfin un ordre de hasard (9) dans lequel on constate des des inversions et des renversements. Les images (=images) et les textes (=dessins) ont été séparés l’un de l’autre, mais appartiennent toujours ensemble comme image et image miroir.

Pour le catalogue (10), qui fait partie de l’ouvrage, l’ordre alphabétique a prévalui, les personnes qui n’ont pas été photographiées ont été rayées. Les couleurs se réfèrent aux hommes (rouge) et aux femmes (bleu) comme sur les dessins et les chiffres indiquent les âges. Mes remerciements vont à l’ensemble de la population pour sa collaboration spontanée, mais en particulier à M. et Mme Gonzalez-Maes, Mme Emilia Hernandez Garcia et M. Piet Ysabye.

Galerie Foncke, 16 octobre 1981.

Werner Cuvelier

Liste des portraits de LN. Les habitants, leur âge au moment de la prise de vue, le numéro d’ordre du cliché
Retrato de LN, notebook, 1980 (extrait)

Werner Cuvelier, photographie et art conceptuel (8), Retrato de L.N. (1980)

Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, Table 1, 1980
Colour photographs, 90 x 220 cm

SP XXXVI Retrato de Las Negras

L’humain, l’individu, n’est jamais très loin dans la multiplicité des intérêts et préoccupations de Werner Cuvelier. Y compris les caractéristiques physiques de celui-ci, voir même son état de santé. Ainsi décide-t-il, en 1971, de peindre son autoportrait. Et le résultat est pour le moins surprenant : la gouache est géométrique, constituée de rectangles et de bandes de couleurs en registres. Werner Cuvelier a décidé de surveiller son poids, l’observation débute le 27 juillet, elle se termine le 5 octobre 1971. L’œuvre s’intitule Cuvelier’s weight project.[1] Les rectangles colorés représentent les variations pondérales observées au cours de cette période. Trois ans plus tard, en 1974, il revient sur cette notion de portrait. Toujours dans l’expérimentation, il envisage de se faire tirer le portrait par trois photographes différents. Ce sera l’objet du S.P. XXI : se faire photographier dans un style scientifique, puis dans un style proche du reportage, enfin dans un style artistique. Les shootings sont programmés entre le 15 septembre et le 15 novembre 1974.[2] Quelques mois plus tard, il s’intéresse à Santorio Santorio, également appelé Sanctorius, un ami de Galilée, né à Capodistria en 1561, mort à Venise en 1636. Médecin et inventeur, Santorio Santorio est le premier à introduire des mesures quantitatives systématiques de divers paramètres vitaux en médecine. Il est l’un des premiers à pressentir le concept de métabolisme. Inventeur du thermoscope, ancêtre du thermomètre, il se rend compte du réel intérêt que représente la mesure de la température du corps et du pouls ainsi que la quantification des résultats de ces observations. Retour à la question pondérale, il invente une balance qui lui permet, tout en mangeant, de mesurer la quantité de nourriture ingurgitée, convaincu que la santé et la longévité sont liées au maintien d’un poids constant. Se sustenter tout en mangeant, c’est un principe premier de sa Médecine statique. Tout cela ne peut que ravir un amateur d’abscisses et d’ordonnées, de courbes et diagrammes. Dans son Statistic Project XXIII (1975), qu’il consacre à Santorio Santorio, un statement consigné dans son Tekenboek, Werner Cuvelier constate : Peser son propre corps, mesurer sa température, sa pression sanguine, mesurer le rythme cardiaque, considérer toutes mesures humaines : Tout ce qu’un être humain peut exprimer par un nombre. L’humain exprimé en quantité plutôt qu’en qualité.[3]

De quelle nature seront donc les portraits que Werner Cuvelier fera de la population de Las Negras durant l’été 1980 ? Seront-ils scientifiques ? Assurément, ce sont des portraits d’identité, de face et sans profil. Seront-ils de l’ordre du reportage ? Aussi. Ils s’inscrivent tous dans l’action menée par Werner Cuvelier et en sont la trace. Seront-ils, enfin, artistiques ? Certainement pas dans le sens canonique du terme. Ils participeront tous, toutefois, à la conception d’une œuvre d’art et témoignent, à tout le moins, d’une double bienveillance, celle de cette population pour le projet de Werner Cuvelier, celle du regard porté par l’artiste sur cette communauté villageoise.

Mais j’anticipe ; revenons aux prémices. Le village de Las Negras est situé tout au bout de l’itinéraire établi par le SP XXVII, Relaciones (1978). Nous ne sommes pas loin de La Isleta del Moro, dernière étape de ce projet. Nous ne sommes pas plus éloignés de Las Hortichuelas, théâtre du Statistic Project XII (1974). Werner Cuvelier est en terrain connu ; c’est son quotidien estival. Las Negras, où il est en villégiature, est un hameau espagnol appartenant à la municipalité de Níjar, dans la province d’Almería, communauté autonome d’Andalousie. Il est situé dans le parc naturel de Cabo de Gata-Níjar, à environ 50 km de la capitale provinciale, Almería.  D’après l’Institut espagnol National des Statistiques, Las Negras compte 349 habitants (2008). L’évolution du tourisme a généré un afflux important de population étrangère. Il n’y a plus que 47% d’Espagnols à Las Negras.  24% de la population sont des Britanniques, 16% des Italiens, 7% des Allemands, 1% des Français et 5% sont d’origine diverses. En 1980, si j’en crois les statistiques de Werner Cuvelier, ils étaient 129, tous Espagnols. Seuls deux ou trois patronymes ont alors une consonance germanique.

Werner Cuvelier entreprend donc un recensement du village de Las Negras : sa population fera l’objet de ce trente-quatrième projet statistique. Son projet vise à constituer une galerie de portraits, les portraits de L.N – Retrato de Las Negras. Il demande aux habitants du village de pouvoir les photographier, un par un, individuellement et s’intéresse dès lors aux parentèles. Afin de développer la communication avec ses modèles, il compile, dans un notebook[4] qui accompagne le processus, un lexique français – espagnol de termes familiers et familiaux : bisabuelo, bisabuela, abuelo, abuela, padre, madre, hijo, hija, hermano, hermana, hermanostro, hermanastra, tia, tio, sobrino, sobrina, primo, prima, esposa, marido, arrière-grand-père, arrière-grand-mère, grand-père, grand-mère, père, mère, fils, fille, frère, sœur, demi-sœur, tante, oncle, nièce, neveu, nièce, cousin, cousine, épouse, mari.

L’intérêt linguistique, comme dans le cas des Buitenverblijven gantois, est également évident. Le catalogue – catalogo – qui accompagne l’œuvre, édité par la galerie Richard Foncke à Gand[5], présente la liste des habitants alphabétiquement, de Aguado Ruiz Angela à Vincente Montes Maruja. Les noms des habitants masculins sont imprimés en rouge, ceux des femmes en bleu. Werner Cuvelier respecte évidemment le système traditionnel des noms espagnols, un nom qui, au complet, sert dans un cadre juridique, formel et documentaire. Il consigne les appelidos, le premier nom du père,  suivi du premier nom de la mère, les prénoms, nombre et enfin l’âge de la personne au moment de la rencontre. Apparaissent ainsi les familles qui habitent La Negras,  les Belmonte Cicilia, Belmonte Hernandez, Garcia Garcia, Garcia Hernandez,  Garcia Puertas, Garcia Robles, Hernandez Berides, Hernandez Fernandez, etc… Certains de ces noms, une quinzaine, sont biffés : ce sont ceux des habitants que Werner Cuvelier n’a pas pu photographier : des malades, des absents, l’un ou l’autre garçon parti au service militaire, d’autres, enfin, qui ont décliné l’invitation. Werner Cuvelier classe ses photos -couleurs – en registres, et cette fois par âge, du plus jeune, Antonio Ramon Belmonte Cicilia âgé de un an à la doyenne, Maria Puertas Hernandez, 87 ans. Sous chaque photographie, il note les noms et prénoms, l’âge et le numéro d’ordre du catalogue,  y compris sous les rectangles noirs qui figurent les absents. Qu’importe si le nombre de photos ne correspond pas au nombre d’entrées dans le catalogue. Werner Cuvelier a l’habitude de déclarer que l’art se situe aussi là où surgit l’erreur. [6]

On pensera tout naturellement aux Duration, Location et Variable Pieces de Douglas Huebler et tout particulièrement  à la Variable Piece #70 ainsi qu’à l’ambition maximale de son énoncé : L’artiste documentera de manière photographique,  jusqu’à la fin de ses jours mais dans la mesure de ses capacités, aussi exhaustivement que possible, l’existence de chaque personne vivante, afin de produire la documentation la plus authentique et compréhensive qui soit. Huebler pousse le projet documentaire à son comble, tout en affichant ses limites. En anticipant l’échec de ce projet hors norme Douglas Huebler en moque l’absurdité. Son intention, ce rapport au temps et au lieu, se situe en amont de l’œuvre ; l’objet documenté est, somme toute, secondaire, ce qui n’est sans doute pas tout à fait le cas chez Werner Cuvelier. Celui-ci circonscrit son propos, il le limite à cette population d’un village espagnol qu’il introduit en tant qu’acteurs dans le champ de l’art, insistant également sur la notion de portrait.  Je pense, ici, à Jacques Charlier qui introduit ses réalités professionnelles et dès lors ses collègues de travail dans le champ de l’art conceptuel. Je pense également à Jacques Lizène qui, lui aussi, a voulu photographier le plus grand nombre de visage au monde, mais qui s’est très vite arrêté, déclarant, qu’Huebler, justement, s’occupait de l’affaire.

La population de Las Negras est, ici, au cœur du projet. Werner Cuvelier, néanmoins, n’envisage aucune narration à son sujet. Nous nous situons, en effet, dans le champ d’un art sociologique, mais bien loin de toute tentation d’anthropologie structurale, chère aux disciples de Claude Lévi Strauss. Le matériel propre à l’enquête est minimal et suffisant : des noms, des prénoms, des âges, une présence ou une absence hic et nunc.

Tout véritable projet documentaire repose, on le sait, sur l’énoncé d’une hiérarchie. Werner Cuvelier déclinera évidemment celle-ci en fonction de ses propres préoccupations. Il y a d’abord cette première galerie de portraits en couleurs. On pense à celle qu’il constitue pour le Statistic Project XXVI, Coordonnées, cette galerie de peintres, sculpteurs, philosophes, écrivains, architectes, musiciens et scientifiques, tous considérés comme indispensables à la compréhension du développement de la culture occidentale. Les habitants de Las Negras jouissent du même traitement. Werner Cuvelier fera ensuite réimprimer plusieurs jeux des mêmes photographies, mais cette fois en noir et blanc et au format de photographies d’identité. Nous entrons là dans le champ d’une esthétique de l’administration, chère à l’art conceptuel d’ailleurs. Le but est de multiplier les classements, toujours en fonction des seuls renseignements récoltés, d’abord la relation homme-femme, puis les âges, puis les groupes d’âge, les familles, les frères et sœurs, les noms, les prénoms. Deux derniers classements sont parfaitement aléatoire, véritables puzzles, déroutes notariales, tohu-bohu d’une administration bouleversée. Soit neuf variations sur un même thème, neuf transcriptions visuelles de ces données sociologiques, un ensemble de diagrammes, de pyramides, de rangs et colonnes composées, chaque fois, de deux entités distinctes : d’une part les photos d’identités, d’autre part la transcription des données nécessaires à la compréhension du tableau : les noms prénoms et âges des intervenants, recopiés  la main dans des rectangles de mêmes dimensions que les photographies. Au fait, Werner Cuvelier n’a aucune intention d’en tirer des conclusions, aucun projet d’étude scientifique, aucune tentation d’administrer quoi que ce soit. Subsistent, ces pyramides, suites et diagrammes, ces portraits, l’existence de ces gens à un moment donné, en un lieu donné, des visages qui se déplacent en fonction de la place qu’on leur assigne, des hommes,  des femmes, de tout âge, avec lesquels, nous, regardeurs de ces galeries de portraits,  finissons par entretenir une singulière connivence.

[1] Catalogue de vente 76e Veiling Van Langenhove, p.14. N° 104

[2] Tekenboek I, p.25

[3] Tekenboek I, p.28

[4] Notebook Las Negras, archives de l’artiste.

[5] Werner Cuvelier SPXXXVI, Retrato de Las Negras, portraits de Las Negras, catalogue, 4 pages, 27 x 21 cm, 1981, Edition galerie Richard Foncke. Exposition personnelle : Werner Cuvelier, Statistic Project XXXVI. Retrato de Las Negras. Galerie Richard Foncke, Octobre – 8 novembre 1981.

[6] Werner Cuvelier consigne les dates de prises de vue et la pellicule utilisée dans son Notebook. Film 1 le 8 juillet. Film 2 le 18 juillet. 400 asa – 24 DIN 24 prises de vues. Film 3 le 28 juillet 36 vues 21 DIN. Fin du projet les le 1-2-4 aout

Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Mixed media, dimensions variable 
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Mixed media, dimensions variable 
Werner Cuvelier
SP XXXVI Retrato de L.N, 1980
Mixed media, dimensions variable 

Werner Cuvelier, SP XXII Dolmens et menhirs de France, documents

Carton d’invitation de la galerie Elsa von Honolulu Loringhen. 7 – 28 février 1976.
Carton d’invitation de la galerie l’A, rue Trappé à Liège. 12 juin – 30 juin 1981 : Werner Cuvelier, Dessins. Connexions, dolmens et menhirs de France, 1975. SP XXII – Relaciones, Espana – Verano, 1978. S.P. XXVII.
Communiqué de presse galerie l’A, 1981.
Un écrit de voyage formé en été 1975. Deux parties : dessins au mur, photos dans le catalogue. Les dessins : série I : aller ; série II : retour. Ainsi que le titre l’indique, il s’agit de connexions, celles entre dolmens et menhirs en France. Les dessins montrent la route parcourue entre le premier point et le second, le second et le troisième, etc. Les photos de la première série (l’aller) sont prises direction nord-sud, celles de la seconde (retour) en sens inverse. Le format des feuilles comporte 70 x 70 cm pour des raisons d’ordre pratique. La forme carrée a été choisie pour sa neutralité. Le centre des lignes raccordant les points extrêmes correspond au centre de la feuille. Les divisions verticales/horizontales correspondent aux latitudes nord/sud.
Quelques lieux déterminés d’avance ont été visités… Les étapes franchies sont représentées en vol d’oiseau. Seules les lignes droites demeurent. Les seize dessins représentent dix-sept lieux raccordés. On peut repérer ce qui fut raccordé dans le catalogue : un cloitre, une forteresse mauresque, une église romane, une arène délabrée, etc.
photographies NB du SP XXII exposé à la galerie l’A. Deux photographies concernent les itinéraires qui nécessitent plusieurs dessins. Une photographie du catalogue photographique déposé sur la cheminée de la galerie.
Catalogue : Galerie L’A : Rétrospective, janvier 1979-janvier 1986, 50 expositions. Liège, Belgique: Editions Yellow Now; s.l.: Galerie L’A, 1986.
Maquette originale de la page 42 du catalogue précité.
Connexions PS XXII – 1975 : Werner Cuvelier. Dolmens et menhirs de France. Retour 5 – 6
Dessin, photos NB, crayon et encre de chine. 58 x 48 cm.
Liste manuscrite des différents menhirs et dolmens visités. Voyage aller et voyage retour. 1 page. 1975.
Tapuscrit de l’itinéraire aller et retour des Menhirs et dolmens de France. Kilométrages, villes et villages étapes, routes nationales et départementales. Du 2 au 5 juillet 1975 pour l’aller, du 25 au 28 août 1975 pour le retour. 7 pages.
Dessins préparatoires : 48 calques des itinéraires sur cartes routières. Ils constitueront les 24 dessins finaux
Plan de montage des 24 dessins produits. Deux dessins sont nécessaires pour tracer l’itinéraire AVII 12-13, trois dessins pour le RVI -6-7. Crayon sur papier daté de septembre 1975.