Archives de catégorie : Des expositions d’ailleurs / exhibitions artists

Werner Cuvelier, 1970 and beyond, Parts Project, Den Haag, revue de presse

Lu sur le blog Villa Reppublica cette recension de l’exposition de Werner Cuvelier ) Parts Project. Un texte signé Bertus Pieters. Extraits choisis. 

Valérie Sonnier, Le Cabaret du Néant, château de Rentilly

En référence au célèbre cabaret à thèmes installé à la fin du XIXe siècle à Montmartre et qui déployait son ambiance parodique et funèbre en se jouant avec une ironie sulfureuse de situations macabres, le Frac Île-de-France et la Communauté d’Agglomération de Marne et Gondoire présentent, du 8 mars au 5 juillet 2020 au Château de Rentilly, Le Cabaret du Néant , une exposition conçue par la nouvelle filière « Métiers de l’exposition » des Beaux-Arts de Paris, qui associe des artistes contemporains aux chefs-d’oeuvre de la collection des Beaux-Arts de Paris.

Du tragique au parodique en fonction des évolutions de la société et de ses moeurs, des convictions religieuses comme des découvertes scientifiques, le sujet : « souviens-toi que tu vas mourir » parcourt l’art et la littérature. Depuis les fameuses danses macabres apparues au XVe siècle, il n’a cessé d’interpeler publics et créateurs tout en subissant des transformations profondes.

Contemporaine du célèbre cabaret du néant installé en 1892 boulevard de Clichy (Paris 18e) et qui donne son titre à l’exposition, la notion du néant connaît une autre interprétation, une autre vision d’un même abîme, pas moins terrible mais plastiquement inverse ; celle qui, dans le sillage de Mallarmé, conduit à considérer la vie humaine comme « de vaines formes de la matière (…) s’élançant forcément dans le rêve qu’elle sait n’être pas (…) et proclamant, devant le Rien qui est la vérité, ces glorieux mensonges ! ». Le rôle du poète et donc de l’art consisterait ainsi, selon Mallarmé, à tirer l’homme de ce « Rien », comme du fond d’un naufrage, par le jeu suprême de la création.

Le thème du « néant » est décliné en trois parties dans l’exposition :

– Le festin des inquiétudes, partie tournée vers le passé et inspirée à la fois par ce célèbre cabaret et par l’imaginaire d’un Moyen Âge marqué par la fragilité de la vie et la fantaisie occulte. Elle rassemble des oeuvres spectaculaires, d’Albrecht Dürer ou Francisco de Goya à Jean-Michel Alberola, comme autant de Vanités rappelant avec humour et dérision le destin de l’être face à la mort.

– L’anatomie de la consolation, qui nous conduit à travers les découvertes scientifiques et anatomiques des XIXe et XXe siècles avec des oeuvres de Gautier d’Agoty, Géricault… La mort et le vide y sont envisagés sous un angle à la fois plus rationnel et plus immatériel.

– Fin de partie, un espace simultanément vide et trop plein faisant écho à la pièce éponyme de Samuel Beckett, ultime contemplation du vide qui invoque une forme d’ivresse sensible, comme un refus de l’être de succomber à la fatalité de sa propre existence, avec des oeuvres de Marcel Duchamp, Alain Séchas, Hicham Berrada…

Exposition conçue à l’invitation de Xavier Franceschi sur une idée de Jean de Loisy, développée et réalisée par Simona Dvořáková, César Kaci (commissaires résidents aux Beaux-Arts de Paris), Sarah Konté, Yannis Ouaked, Violette Wood, Kenza Zizi (étudiants de la filière « Métiers de l’exposition »)*, sous la direction de Jean de Loisy et de Thierry Leviez, en collaboration avec les équipes du Frac Île-de-France et du Parc culturel de Rentilly – Michel Chartier.

*La filière « Métiers de l’exposition » est une nouvelle filière professionnalisante, proposée aux étudiants de 3e année desBeaux-Arts de Paris, conçue en partenariat avec le Palais de Tokyo.

Jean-Michel Alberola, Ismaïl Bahri, Evgen Bavcar, Hicham Berrada, Christian Boltanski, Xavier Boussiron, Flora Bouteille, Pierre Louis Deseine, Jean Baptiste Désoria, Marcel Duchamp, Albrecht Dürer, Nina Galdino, Matthias Garcia, Gautier d’Agoty, Théodore Géricault, Francisco de Goya, Graham Gussin, Lucien Hervé, Hans Holbein, Jean-Antoine Houdon, Pierre Huyghe, Claire Isorni, Ann-Veronica Janssens, Christian Lhopital, Marc Lochner, Antoine Marquis, Bernhard Martin, Romain Moncet, Damien Moulierac, Alicia Paz, Benoît Pype, Valentin Ranger, Hugues Reip, Bettina Samson, Pierre-Alexandre Savriacouty, Alain Séchas, Valérie Sonnier, Victor Yudaev, Tereza Zelenková …

le château, rentilly. Parc culturel de Rentilly – Michel Chartier, 1, rue de l’Étang, 77 600 Bussy-Saint-Martin.

8 mars – 5 juillet 2020

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent, revue de presse

Lu dans la Libre, cet article de Claude Lorent

et sur le site web de BOZAR

Werner Cuvelier, 1970 and beyond, Parts Project, Den Haag

Werner Cuvelier expose à Part Project à La Haye (Nl), du 16 février au 12 avril. Vernissage ce 16 février de 15 a 18h

In het begin van de jaren 70 van de vorige eeuw wordt Werner Cuvelier (1939, Jabbeke, België) een van de toonaangevende conceptuele kunstenaars van zijn generatie in België. Hij treedt op de voorgrond met een reeks werken – geconceptualiseerd als onderzoek – die “objectieve” data en statistische relaties binnen de mechanismen van culturele productie, distributie en uitwisseling, in visuele vorm willen omzetten. Zijn uiteindelijke doel is niet de productie van het beeld op zich, maar de deconstructie door middel van visuele representaties van de kwantitatieve relaties achter wat hij noemt “het probleem kunst”. Hij ontwikkelt een eigen artistieke strategie voor de organisatie, catalogisering en inventarisatie van allerlei objectieve gegevens die hij gebruikt om het uiteindelijk subjectieve en willekeurige karakter van menselijke gebeurtenissen bloot te leggen. Deze gegevens worden gepresenteerd in diagrammen, boekuitgaven, fotoseries of notities.

In de jaren 80 richt Cuvelier’s werk zich op een meer schilderkunstige weergave van geometrische en rekenkundige verhoudingen als pure minimalistische indexen. In een rijke productie van tekeningen, schilderijen, sculpturen en conceptuele werken, laat Cuvelier zijn onderzoek naar de mechanismen van de menselijke wereld los en richt zich eerder op de conceptuele relaties achter wiskundige constructies zoals de gulden snede of de Fibonacci-reeks.

In zijn recente werken keert hij terug naar de ‘echte’ wereld waarvan hij de objectieve gegevens op een pure schilderkunstige manier presenteert die, verrassend genoeg, vaak hun onderliggende sociaal-politieke structuren blootlegt.

Het werk van Cuvelier zou men als ‘klassieke’ (schilder)kunst kunnen definiëren, maar dan eerder in de betekenis die curator, schrijver, docent Dirk Lauwaert aan dit begrip geeft: “Klassiek is het kunstwerk (of het denkwerk) dat de grootste vrijheid realiseert binnen de strakste vorm. Klassiek is de synthese van norm en vrijheid- van een norm die begrepen, doorwerkt en aanvaard is; van een norm die tot leven is gekomen”.

Charlotte Lagro, De Geschiedenis is voorbij, Gouvernement aan het Maas, Maastricht, vernissage ce jeudi 6 février

Charlotte Lagro. The Day the Clown Cried, 2015. Double channel, loop, HD video, colour, sound, 00:10:40

Trio d’artistes invités au Gouvernement aah het Maas, à l’initiative de la Province du Limbourg : Roger Cremers, Charlotte Lagro,  Marta & Slava. De geschiedenis is voorbij, Metamorphose van de herinnering.  Exposition du 6 février au 12 juin 2020. Vernissage ce jeudi 6 février à 17h30. Performance du mime danseur Dönci Bánki qui collabora avec Charlotte Lagro à la réalisation du film « The Day the Clown Cried ».  Plus d’information à propos de cette oeuvre 

Benjamin Monti, Bye Bye Future! L’art de voyager dans le temps, Musée Royal de Mariemont

Benjamin Monti participe au musée royal de Mariemont à l’exposition « Bye Bye Future! L’art de voyager dans le temps ». Au cours des siècles, de nombreuses visions de futurs alternatifs se sont développées : elles témoignent de notre nostalgie d’un passé «idéalisé», de préoccupations présentes ou des peurs suscitées par la société de demain. L’exposition explore notre fascination pour les déplacements dans l’espace et le temps et la manière dont ils ont stimulé les imaginations des artistes et des écrivains.

Extrait du catalogue 

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (4)

Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cmJ
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Collection Vlaamse Overheid
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm
Collection Vlaamse Overheid
Jacqueline Mesmaeker
Mer, 1978
Technique mixte sur papier, 48,5 x 63 cm

Jacques Charlier, Belgische Avant-garde in Brussel en Oxford, Museumcultuur Strombeek / Gent, les images

Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels

Jacques Charlier, loques et buvards du STP

Fin des années 60 et début des années 70, l’une des pratiques fondamentales de Jacques Charlier consiste à retirer de leur contexte une série de documents professionnels du Service Technique Provincial où il est employé, et plus précisément dessinateur expéditionnaire, afin de les distiller dans le champ artistique, de les y « présenter ».  Bien connus sont les documents dit « essentiellement professionnels », cette documentation photographique, réalisée par A. Bertrand, employé au STP, des documents destinés à l’élaboration de projets d’amélioration de voirie, d’égouttage, de normalisation de cours d’eau, d’implantation de zonings industriels, etc.… Mais ceux-ci ne sont pas les seuls que Charlier extrait de leur contexte. Il y a également ce qu’il nomme les « documents relationnels relatifs à l’univers professionnel », des documents qui témoignent par exemple d’une mise à la retraite ou d’un voyage en groupe à Anvers, offert par la caisse de solidarité du Service.

On pourrait ranger aux côtés de ceux-ci les « signatures professionnelles », une suite de volumes rassemblant les listes de présence du personnel au bureau (de 8h à 16h45) à partir de février 68 et qu’il présente dans différents contextes artistiques, là où l’on cultive justement la signature, mais celle de l’Artiste, ou encore ces célèbres essuie-plumes, ces morceaux de tissus de différentes dimensions dont la destination première fut d’essuyer les plumes de graphos des dessinateurs du Service. Jacques Charlier accrochera ces essuie-plumes en rang serré dans diverses expositions, entre autres à la triennale de Bruges en 1974, avec la collaboration d’Yves Gevaert ou, quelques mois plus tard, au musée d’Oxford en collaboration avec Nick Serota.

Au sujet de ces essuie-plumes, acquis depuis par le musée d’art contemporain de Gand, Gilbert Lascault, professeur de philosophie de l’art à la Sorbonne, écrivait ceci en 1983 : « Vers la même époque, Jacques Charlier (qui se définit comme présentateur de documents) présente dans des lieux culturels de Bruges et d’Oxford des loques : les morceaux de tissu de différentes dimensions ayant servi à essuyer les plumes à dessiner. Ce sont des toiles où apparaissent des taches. Elles peuvent évoquer des recherches non-figuratives. Elles peuvent rappeler la volonté de certains artistes actuels à collaborer avec le hasard. Elles sont présentées non encadrées, non tendues, « punaisées sur le mur en un seul point à hauteur des tables de dessin » : rien n’empêche les spécialistes de l’art d’y voir une réflexion (proche d’autres réflexions artistiques) sur les toiles sans châssis… Jacques Charlier ne peut interdire ce type de lecture. Mais lui, il insiste toujours sur l’origine de ces morceaux de tissu : ce sont des loques, à usage  professionnel, extraites d’un contexte bien précis, sorti d’un service technique dont la fonction est définie.

Une discussion enregistrée entre employés du S.T.P. accompagne l’exposition des loques. L’un des employés se demande : « Peut-on trouver ça beau si on sait d’où ça vient ? » Il est certain que Jacques Charlier espère que l’insistance sur l’origine de ce qu’il montre en supprime la séduction. Indiquer l’origine des images et objets montrés devraient, selon lui, les « désublimiser ». Mais peut-être se trompe-t-il sur ce point. »

Jacques Charlier extrait donc les loques du STP ; il en fera de même avec l’un de leur inévitable corollaire, usuel en ce genre d’environnement professionnel : les buvards. Ou plutôt, afin d’être précis quant à la destination d’origine de ces objets : « les papiers de protection de table à dessin du STP », qu’il retire de leur contexte en septembre 72.  Charlier les découpe en vagues formats A4 et, afin d’affirmer tant leur origine que leur fonction première, y appose une languette de texte frappé à la machine à écrire, une notice identifiant la chose et la date de l’extrait. Cette identification est capitale car, comme les essuie-plumes, ces papiers sont le support des mêmes « recherches non figuratives », des taches, des traits de plume, des ronds de café, des mesures additionnées rapidement griffonnées, quelques notes crayonnées en guise de pense-bête. Tout cela tient du tachisme, de l’écriture automatique, d’une abstraction lyrique contenue, de l’aléatoire, de l’épuisement du motif, du retrait de la figure, bref de papiers à serrer dans un cabinet graphique. Ou alors tout cela tient du labeur quotidien, d’heures et d’heures passées penché sur la table à dessin, le dessin sous-jacent aux tracés de routes et de canalisations. Et dans le fait de Charlier, une pratique à rebours et le contre-pied même de l’appropriation artistique, une mise en doute de la neutralité sociologique de l’objet, une perspective sociale, le contraire même de toute supercherie illusionniste.

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (2)

États d’un moment de la réalité.

Émergence en multiples de ce moment.

Coupure d’un instant en écran.

Multiplication d’écrans juxtaposés.

Juxtaposition : le rectangle coupe l’illusion : plus il devient grand plus il permet

à l’œil d’échapper à ses limites… comme le tableau de Barnett Newman.

Il a peint sur ce rectangle d’Amsterdam toujours du rouge toujours du rouge au pinceau, en couches superposées. Aux deux extrémités un clignotement : un jaune un bleu, comme si l’œil lui-même ajoutait cette complémentaire : le cylindre se referme : vert.

En projetant toujours des oiseaux rien que des oiseaux de la même espèce il se passerait aussi quelque chose de complémentaire, quelque chose qui viendrait de soi-même en plus, d’inévitable, d’irrésistible. Un événement se produit, d’autres surgissent comme des harmoniques en musique.

Il y a d’infinis mécanismes de fascination : prendre un morceau animé d’un champ immense et le multiplier en images poreuses dans une grande boîte — une chambre — où il y a simulacre de la réalité, jeu et promenade — illusion, illusion perverse, jouissance des lieux non reconnus.

États d’un moment de la réalité et émergence en multiples de ce moment.

Toutefois il y a paradoxe, inversement au réel (au réel perspectif) les oiseaux de l’avant-garde sont plus petits que ceux qui volent au loin. Oiseaux qui deviennent production de leurres. Ironie : les plumes soyeuses deviennent fils de soie, résilles presqu’invisibles. Leurs images, mutilées en chaque couche et percutées sur des millions de fils de soie — images trouées d’hexagones.

Seule la toile blanche du fond capte le ciel en trompe-l’œil. Trou infini dans lequel le regard se perd. Les vols multipliés des oiseaux portent leur discours indépendant et transmettent leur propre information, ils viennent de la constellation qui leur est propre.

L’image choisie de la réalité est un phénomène important ?

Elle nous porte au bord de l’univers. Au-delà, un autre inconnu : le vertige.

Captées et puis restituées dans un espace clos sur des couches vaporeuses, les empreintes, les traces d’animaux en vol ainsi projetées et multipliées suintent de fil en fil en couches fluides comme de l’aquarelle.

Je pense à un plafond italien en trompe-l’œil : au fond d’un espace clos de pierres et de plantes on voit, par une grande déchirure qui pourrait être une haute fenêtre ou un toit effondré, des oiseaux voler dans le ciel. Pour les voir ainsi le peintre était probablement au fond d’un espace et parfois cependant on imagine qu’il aurait pu lui-même peindre en volant pour tenter d’être à la hauteur des oiseaux.

À nouveau cela donne un peu le vertige, parce que l’on ne sait pas où se situer — ni situer la place du peintre : il devrait se remuer tout le temps.

Pour cela, idéalement le spectacle nécessiterait un lieu au fond duquel s’emboîterait un autre lieu pour y plonger les projections : à nouveau on ne saurait où se situer, comme dans une cathédrale où l’on se perd entre les espaces imbriqués des colonnes.

Ce qui se passe ne peut être la redondance d’un autre spectacle : ni musique, ni danse, ni théâtre. Seul le bruit mécanique des projecteurs est toléré, au rythme du mouvement des ailes, transformant les oiseaux en sortes de marionnettes.

Vol en associations libres, espaces calmés et mouvants qui changent à chaque instant, rendant impossible la focalisation sur un sujet — il n’y a pas de sujet.

C’est par le début ou la fin une prise de conscience innocente du cinéma : ce qui généralement est relégué comme décor ou support dans un coin de l’image cinématographique devient événement en vedette.

Les oiseaux jouent, les regardants jouent, les circulants jouent et tout bouge, ou se fixe et se revoit. Cette façon de vivre les oiseaux est acquise en mémoire : l’intervention n’est donc que restitution. Plus que le mouvement d’un pinceau, celui des oiseaux ne sinuent-ils pas la vision ?

Jacqueline Mesmaeker

Jacqueline Mesmaeker
Enkel Zicht naar Zee, naar West, 1978
Films 8 mm et 16 mm numérisés, couleurs, son. 
Photos Dirk Pauwels

Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (1)

photo Dirk Pauwels

Jacqueline Mesmaeker  

Les oiseaux

Parallèlement à sa formation en stylisme et son enseignement en Académie des Arts, Jacqueline Mesmaeker poursuivit ses études supérieures à la Cambre (ENSAAV – Bruxelles) de 1974 à 1981 dans les ateliers de Peinture et espace tridimensionnel puis d’Espace urbain. Pour son jury de sortie du premier atelier en 1978, dont Jan Hoet était un des membres invités, elle présenta à l’Hôtel Van de Velde une première version de son œuvre environnementale intitulée Les Oiseaux, qui fit grande impression sur le jury et les visiteurs de l’exposition. Cette première version fut ensuite montrée la même année dans l’exposition La Couleur et la Ville, à Bruxelles, dont j’assumai le co-commissariat et à Liège sur la Meuse dans l’exposition Sur une péniche. Elle comptait environ une douzaine de projecteurs  et fut d’abord montrée dans des espaces ne lui permettant pas d’amplifier son propos.

Lorsque Jan Hoet invita Jacqueline Mesmaeker à la présenter dans le vaste ensemble de son exposition Aktuele  Kunst in Belgïe. Inzicht/overzicht – oveerzicht/inzichtau Museum van Hedendaagse Kunst à Gand en 1979,  elle put donner à son œuvre toute l’ampleur qu’elle souhaitait. 18 projecteurs Super 8 étagés sur 3 niveaux y diffusèrent ses images de mouettes volant dans toutes les directions de l’espace, se reflétant sur un feuilleté d’écrans de soie légère invisibles répartis dans le vaste et haut espace en éventail qui lui était réservé. 

Je garde un souvenir indélébile du choc enthousiaste que j’ai ressenti quand je suis entré dans la salle. J’y suis resté longuement, fasciné par le foisonnement mais aussi la beauté et la diversité de l’ensemble de ses blanches envolées de nuées d’oiseaux et leurs traversées scintillantes de cet espace d’exposition clos, transformé soudainement en un ciel illimité dans sa nuit noire.

Jacqueline Mesmaeker filma ses différentes prises de vues du vol des mouettes depuis le môle de Zeebrugge, le regard tourné vers l’ouest ainsi que le rappelle le titre donné à cette installation :

Enkel Zicht 

Naar Zee

Naar West 

Elle écrivit aussi un long texte d’introduction, où elle précisa autant qu’elle interrogea sa mise en œuvre.

Déjà souvent cité, certains extraits de ce texte, dont sont reprises ici quelques lignes, nous apparaissent aujourd’hui prémonitoires de l’ensemble de son œuvre depuis la années 80, qu’elle poursuit jusqu’à aujourd’hui :

États d’un moment de la réalité.

Émergence en multiple de ce moment

(…)

L’image choisie de la réalité est un phénomène important ?

Elle nous porte au bord de l’univers. Au delà, un autre inconnu : le vertige.

La conclusion de son texte rappelle que cette façon de vivre les oiseaux est acquise en mémoire : l’intervention n’est donc que restitution.

La restitution de la mémoire est en effet restée primordiale dans l’ensemble de travail, que ce soit dans l’expression permanente de son goût pour les livres et la lecture, qu’elle rappelle dans ses nombreuses références à la littérature entre autres française, anglaise ou allemande, interrogeant  Châteaubriand, Paul Willems, Paul Claudel, Peter Handke, Virginia Woolf, Francesca Allinson, pour ne citer que quelques exemples. A chaque fois, elle y  relève des détails inaperçus, faisant allusion aux fondements littéraires de sa perception visuelle, suggérant des traces indicielles, imperceptibles par tous regards de passage, par toute intranquillité impatiente, pour y restitueret développer des propos ou des incidences imprévues,à chaque fois différenciés, soustraits à toute immédiateté d’interprétation.

Le titre qu’elle a donné à l’œuvre exposée à Gand, Enkel zicht /naar zee / naar west n’est pas un simple rappel du lieu des prises de vue. Sans doute, de sa mémoire allusive qui sous-tend son œuvre, découle celle de son hybridité culturelle, à la fois anglaise et française, l’amenant à retisser autant ses sources, curiosités ou attentions aux objets qui meublent son quotidien que les liens ténus de ses empreintes familiales, tels ceux de sa grande tante écossaise qui avait été l’une des infirmières d‘Edith Cavell pendant la première guerre mondiale.

Face à la Mer du Nord, filmant les mouettes, Jacqueline Mesmaeker ne pouvait la contempler comme une simple séparation géographique entre les cultures anglaise et française dont elle s’est constamment nourrie, mais bien comme le lien mouvant des allers et retours des méandres de sa mémoire qui ont constamment enrichi ses œuvres à chaque fois renouvelées, proposant ses différentes relectures d’espaces et de temps, telles par exemple ses deux versions de l’Androgyne : Avion en phase d’approcheetNavire en détressequi rendent compte de ses traversées mentales.

A nouveau remise en œuvre et réexposée en ce début d’année 2020 au centre culturel de Strombeek-Beveren,l’œuvre Les oiseaux, dont la dernière présentation eut lieu à la Vleeshal de Middelburg en 1982,  confirme la permanence de l’approche sensible de la création artistique dont Jacqueline Mesmaeker a fait preuve sans relâche ni concession. 

Michel Baudson, décembre 2019

Jacqueline Mesmaeker
Wide Boat in the North Sea, 1981-2015
Cire sur verre, pastel et fusain sur papier japon
photos Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mythologie du Naufrage, 2015-2020
Impression numérique sur papier, 85 x 57 cm
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
1 + 2 + 3, 2014
Encre de chine sur calque, 36 x 28 cm
Photo Dirk Pauwels