7 février 2012

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– American Cabine 001, 90 x 90 x 117 cm, bois (toit en pente), 2011
– American Cabine 002, 100 x 85 x 48 cm, bois (style saloon), 2011
– American Cabine 003, 160 x 80 x 93 cm, bois (avec tour), 2011
– American Cabine 004, 88 x 48 x 55 cm, bois (cabine), 2011

Les toilettes sont au fond du jardin

Jeroen Van Bergen est un constructeur prosaïque, frénétique par le nombre de ses projets, doué d’un singulier sens pratique. Il érige, il bâtit dans l’espace, à toutes les échelles et se sert de tout matériau. Lorsqu’il s’agit de maquettes, il met en œuvre le carton plume ou la mini brique, ou même aujourd’hui la résine ; et la brique, le bois, la plaque de plâtre, le béton cellulaire dès le moment où le pourcentage de l’échelle augmente. Plasticien, il n’est ni architecte, ni urbaniste mais définit la construction comme une nécessité première. Il rejoint là un architecte bénédictin compatriote, Hans van der Laan, qui dès les années 30 énonça haut et fort sa volonté de retisser des liens entre l’acte technique de construire et notre besoin primitif de définir notre espace environnant. Qu’on s’en souvienne, Ludwig Mies Van der Rohe se déclarait aussi « constructeur ».

Tout comme van der Laan, qui imagina bâtir suivant un nombre plastique et un enchaînement numérique de proportions mathématiques,  Jeroen Van Bergen bâtit en déclinant ses projets sur base d’un même module constitutif. Chez Hans van der Laan, promoteur d’une architecture spirituelle et liturgique, l’unité fondamentale était celle de la « cella », espace individuel d’action, de réflexion et de perception. Chez Jeroen Van Bergen, visionnaire d’une architecture critique et ironique, ce module de base aura les dimensions standardisées des toilettes, telles qu’elles sont fixées par la loi néerlandaise. Sa « cella » mesure 110 centimètres de large, 90 de profondeur, 260 en hauteur. Les dimensions de la porte sont de 210 sur 90 et l’éventuelle petite fenêtre qui permet de jeter un œil sur le monde mesure 45 centimètres sur 70. Voilà la divine proportion modulaire ; triviale, pragmatique, répondant aux standards et aux normes de Neufert. La juxtaposition et la superposition de ce module de base permettront l’extension sans fin du domaine de cette fièvre constructrice. Le système sera global. Jeroen Van Bergen l’applique d’ailleurs à tout programme architectural et urbanistique, qu’il s’agisse de se mesurer à la Burj Khalifa de Dubaï (et même, ceci dit en passant, de surpasser celle-ci de soixante-dix mètres), de construire des baraque à frites, d’évoquer un Manhattan globalis, de lotir la banlieue, de composer un labyrinthe de favélas hygiéniques ou même d’occuper un chantier naval. La fièvre est inflationniste, tout comme l’est ce système appliqué avec une implacable logique. Tout, bien sûr, peut s’appliquer à la norme, et toute norme peut, bien évidemment, être transgressée.

Qui ne se souvient pas des toilettes au fond du jardin ? De ces cabanons constitués de quelques planches  mal jointes, un cœur percé à hauteur de regard, indiquant que ce n’est pas là qu’on range les outils du jardin ? Qui n’a pas fredonné les premiers mots de la chanson de Line Renaud, « Ma cabane au Canada est blottie au fond des bois, on y voit des écureuils, sur le seuil… ». Que les nostalgiques se rassurent, les toilettes au fond du jardin reviennent à la mode. On parle aujourd’hui de toilettes sèches, on vante le compostage et l’économie d’eau ; on évoque les bardages extérieurs huilé à la friteuse d’huile de colza, les litières bio maîtrisées, le montage et le démontage en kit, les normes standardisées. Quant aux « cabanes au Canada », elles sont aujourd’hui bio climatiques, bâties en bois à ossature sectionnelle MOS. Elles sont conçues en DAO, leurs panneaux muraux sont en bois massifs de type MHM ou KLH, le bois a été cultivé dans le respect des normes PEFC, l’isolation thermique est ITE, les solives respecteront bien sûr les règles NFP 06-001  Les normes, les standards sont nombreux et l’attitude ECO bien sûr de mise.

Ces cabanons de fond de jardin sont à l’origine des dernières productions de Jeroen Van Bergen, toujours conçues sur le même module de base, les mêmes normes et prescriptions canoniques, ce standard des water closed, décliné en soupentes et frontons, contrevents, tours et terrasses garnies de leurs garde-corps.  Du fond du jardin, on se transporte au Montana, dans le grand nord américain, en quête des cabanes de trappeurs, de prospecteurs, d’aventuriers solitaires. Ces maquettes, Jeroen Van Bergen les nomme d’ailleurs « log cabins ».  A échelle, posées sur le sol, elles ne sont pas plus grandes qu’une niche pour chien. Reproduites au dixième de ces sculptures, maquettes de maquettes dès lors, installées sur présentoirs, elles pourraient constituer un catalogue tridimensionnel d’abris de jardin prêts à l’installation.  Comme quelques standards à la mode. Vous y rangerez les vélos, les outils du jardin ; vos enfants, désormais trappeurs dans le grand nord,  s’appelleront Robinson. Dites-nous les dimensions désirées, nous fixerons le prix. Et si on ne vous la livre en kit, il vous faudra assembler les poutres préfraisées dans un système de rainure-languette, placer les pignons avec l’aide de votre voisin, clouer les planches du toit sur les entraits, préférer les bardeaux bitumés, ne pas oublier de scier la dent de la poutre la plus basse avant de placer l’encadrement de la porte et veiller à visser la fenêtre dans le cadre et non dans les poutres murales.

Je repense à ces « potagers du besoin » des années de guerre, tapis dans un paysages silencieux, aux « coins de terre » et  « jardins familiaux », ces lopins cultivés en zones urbaines, nés d’un projet social.  Aujourd’hui d’aucuns se battent pour les faire reconnaître au rang d’art populaire, tant l’anarchisme de leurs cabanes et cabanons, principe même de la construction vernaculaire, peuvent être stupéfiants d’imagination. L’art du bricolage de certains jardiniers défie sans vergogne les lois des systèmes constructifs traditionnels. Du n’importe quoi, diront d’autres. Fin des années 80, la municipalité de Villejuif, en France, a voulu mettre bon ordre dans les jardins familiaux du parc département des Hautes Bruyères, en invitant l’architecte Renzo Piano, excusez du peu, à y réfléchir. Et celui-ci a conçu des abris qualifiés « d’esthétiques et fonctionnels », un modèle unique, un module, une sorte d’aile en aluminium recouvrant un cabanon – placard aux compartiments bien serrés. Entre les plates bandes tirées au cordeau, surgit comme un vaste champ d’abribus ; à ces aubettes, il ne manque que les traditionnelles « sucettes – Decaux ».  De la production paysagère spontanée, fruit de l’expression de singularités,  on passe là à un jardin familial qui tend à produire un paysage normé, répondant à une demande standard de paysage.

Les « log cabins »  et « American cabins mini », si normatives, me semblent du coup bien singulières.

– American Cabine 001 mini (échelle 1/10) (toit en pente), 2011
– American Cabine 002 mini (échelle 1/10) (style saloon), 2011
– American Cabine 003 mini (échelle 1/10) (toit à deux versants), 2011
Box dim : 48 x 45 x 38 cm / 45 x 43 x 28 cm

 

 

 

 

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