4 avril 2012

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Jacques Lizène participe à l’exposition « Les Maîtres du Désordre » que Jean de Loisy a conçue pour le musée du Quai Branly à Paris.

Dans la plupart des cultures, des traditions mettent en scène des forces contraires qui se disputent le monde en un combat nécessaire et sans fin. Tout ordre, y compris l’ordre divin, est fondamentalement imparfait, limité, menacé d’implosion. Cette conscience du désordre semble être commune à toute civilisation et les forces perturbatrices, nécessaires à l’équilibre de l’univers et à sa continuité.

Articulée en trois grandes sections, l’ordre imparfait, la maîtrise du désordre et la catharsis, l’exposition analyse la notion de désordre à travers les différents modes de négociations mis en place pour le contenir.

L’exposition s’intéresse aux figures du désordre, inscrites au panthéon de nos croyances et des cultures, de Dionysos à Seth Typhon, et aux techniciens, chamanes et autres intercesseurs ici appelés « maîtres du désordre », chargés des négociations avec les forces du chaos. Dans ce compromis permanent entre turbulence et raison, les rites sont le mode privilégié de négociation avec les puissances qui gouvernent les sociétés humaines. Parallèlement à ces rituels sacrés, les fêtes, bacchanales, carnavals ou fêtes des fous semblent être l’autre moyen, profane, qui autorise le déchaînement des pulsions transgressives.

Les maîtres du désordre met en scène des objets, des costumes, des représentations issus des grandes collections anthropologiques mais aussi des oeuvres d’artistes contemporains dont Annette Messager, Jean-Michel Alberola ou Thomas Hirschhorn.

Jean de Loisy, dans l’introduction du livre qui accompagne l’exposition écrit :

L’Occident désenchanté fut confronté presque simultanément à l’éloignement des dieux anciens, à l’affaiblissement de l’irrationnel et à la découverte des arts primordiaux. Amputé en deux cents ans d’une conception du monde qui le régissait depuis le temps des cavernes, l’art moderne naissant, encore accompagné en ses débuts par les sorcières de Goya, les formes primordiales de Redon et les masques d’Ensor, se détourne d’abord, puis retrouve, capte à nouveau les intuitions et le sens des mythes de sociétés parfois révolues. Si, de l’aube du XXe siècle à aujourd’hui, l’intérêt des artistes pour les arts dits « premiers » ne s’est jamais démenti, de l’expressionnisme allemand à Joseph Beuys, de Picasso à Barnett Newman, de Pollock à Cameron Jamie, on a eu tort de n’y voir qu’un enrichissement de l’histoire des formes. La fréquentation avérée, continue, des poètes, des écrivains, des essayistes et des peintres avec les ethnologues du XXe siècle, le mélange des genres et des activités des uns et des autres, éclaire de manière éloquente le sens profond, la responsabilité dont se charge ainsi l’art depuis presque deux siècles. La quête que conduisent ces grands artistes est une recherche sur l’humain, une traversée des significations de l’expérience individuelle ou collective, bref, selon une procédure particulière, une anthropologie. C’est à ce titre qu’une exposition dans un musée d’« art premier » peut-être nourrie par l’intervention des artistes d’aujourd’hui. C’est dire que leur présence dans ce projet, où ils accompagnent la présentation d’objets rituels de cultures pour la plupart apparentées à l’animisme, n’est pas convoquée parce qu’ils seraient des sortes de mages ou de chamanes contemporains. Absolument pas. Ils sont présents en tant qu’ils explorent, comme des chercheurs, comme des poètes, les thèmes constitutifs de la conscience humaine.

De Loisy poursuit, à propos des bouffons, des clowns sacrés, de Paul MacCarthy et de Jacques Lizène :

Dans la thermodynamique cosmique du couple infernal ordre-désordre, ce tandem indissociable, odieux dès qu’il se déséquilibre, morbide, totalitaire par excès d’ordre, furieux destructeur, entropique par excès de désordre, toute l’organisation psychosociale de la vie des communautés doit traiter de cet équilibre nécessaire. L’effroi, la sensation du chaos, qui désorientent celui qui se soumet à la cure et permettent par le désordre de rétablir peut-être l’ordre du corps, a aussi à dire, à faire dans les rites sociaux qui revitalisent l’organisation collective. Si les rites religieux concourent à créer de la cohésion entre les fidèles, les rites cycliques, qui instaurent des périodes d’inversion, montrent comment la création est une recréation, comment le désordre régénère l’ordre et le rend supportable à nouveau.

Le grand charivari est une ruse d’hiver qui se développe à l’intérieur du système rituel et symbolique de la société. Les délires, les excès, le grotesque ou l’absurde sont une inversion mais pas une subversion. De fait, une remise en mouvement de l’ordre qui, comme la succession des saisons, ne manquera pas de se réinstaller.

Demeure au plus près du pouvoir médiéval une figure de transgression institutionnalisée du désordre, un envoyé du monde  l’envers, un personnage présent dans de très nombreuses sociétés hiérarchisées, le bouffon, le pitre. Différent du trickster, dérisoire et burlesque parfois, redouté car porteur de vérité, libre de sa parole, incarnation de la nécessité du politiquement incorrect, personnage à la formidable fortune littéraire et picturale, il reste un modèle structurel encore présent dans nos sociétés sous des formes évidemment très laïques que certains humoristes endossent, mais aussi dans le rôle le plus éminent de certains artistes. Notons déjà, que d’une manière plus générale, à un niveau magique ou parfois mystique particulier, ces turbulents qui incarnent la possibilité du désordre apparaissent dans de nombreuses sociétés traditionnelles. Leurs conduites qui semblent aberrantes ont une vertu cathartique et permettent aux insultés de supporter des critiques ou des moqueries qui, si elles venaient d’autres, seraient des offenses terribles. On les appelle ici les contraires, clowns sacrés, fous de Dieu, bouffons rituels. Ces noms désignent des réalités diverses, les uns sont au-dessus de tout, les autres déploient des efforts pathétiques pour être à la hauteur, ainsi que les distingue Jean-Paul Colleyn.

Certains artistes aujourd’hui, Jacques Lizène ou Paul MacCarthy par exemple, endossent un rôle semblable. Grotesques, triviaux, ils tendent au regardeur le miroir dans lequel se reflètent les travers de la société. L’indécence ne les gêne pas puisque c’est la nôtre, ils sont les personnages libres qui déjouent les tentatives coercitives du consensus. Ce sont les nécessaires figures transgressives qui réaniment le jeu sans fi n du chaos et de la règle. Ils permettent à l’art contemporain de remplir l’une de ses fonctions majeures dans notre société moderne : mettre en turbulence les convictions, rejouer ce qui paraît acquis, élargir notre champ de conscience, faire exploser les règles convenues.

Du 11 avril au 29 juillet au Musée du Quai Branly.
L’exposition sera présentée au Kunst-und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland (Bonn, Allemagne) du 31 août au 2 décembre 2012 et à « La Caixa » Foundation (Madrid, Espagne) du 7 février au 19 mai 2013.

 

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