Marie Zolamian, « Adam oldum, ne istiyorum? – I am a man now, what do you want more? », le livre

L’exposition « Adam oldum, ne istiyorum? – I am a man now, what do you want more? » de Marie Zolamian à la Kunstlerhaus Bethanien de Berlin s’accompagne d’une belle publication qui rend compte des pérégrinations de l’artiste durant cette année de résidence, à la fois dans la capitale allemande mais aussi, et surtout, à Birzeit, en Palestine.

Entre document et livre d’artiste, on y découvrira le texte complet de l’entretien tenu au château d’Abwein avec Mu’az, Nazir, Mazin, Yanis et les autres gamins à qui Marie Zolamian a proposé de devenir les guides du château de leur village. Dessins d’enfants, dessins et toiles de l’artiste, photographies et photogrammes rythment le contenu de l’opus, tandis que Colette Dubois et Andréas Schlaeger apportent chacun une lecture singulière et originale à ces pérégrinations.

Comme tous les vieux châteaux, celui d’Abwein est chargé de légendes et, comme tous les vieux châteaux, ses cheminées, ses escaliers, ses passages plus ou moins secrets ont le pouvoir de faire fonctionner l’imaginaire enfantin. Les histoires que les gamins racontent à l’artiste mélangent tout cela : les faits historiques (la dîme à payer au seigneur), les superstitions (les djinns qui ont pris possession du corps d’une femme), la dureté de leurs histoires personnelles (le grand-père tué par balles, le cousin emprisonné, la justice expéditive des Israéliens). Ce tissage de fantasmes et de réalité devient la seule vérité qui compte : la leur. Lors de l’ouverture de la biennale, la visite guidée a pris la forme d’une performance, « Les cracs des chevaliers »,
que Marie Zolamian a filmée minutieusement. Les gamins occupent l’espace et tiennent la parole, leur jeu prend des aspects théâtraux tandis que l’artiste se met volontairement en retrait. Elle filme la représentation qu’elle a suscitée de façon documentaire et l’objectif de la caméra, recouvert d’un léger voile de sable, accentue encore la distance. « Les cracs des chevaliers » prend aussi la forme d’une pièce sonore dans laquelle les six enfants dialoguent. On peut pénétrer plus profondément dans leurs histoires et y ajouter notre propre couche d’imaginaire.

Quant aux dessins qui ont accompagné le processus, s’ils sont souvent maladroits, ils apparaissent comme autant de cartes mentales des lieux. Tous représentent un arbre dessiné avec soin, des coupoles, des portes et des fenêtres. Dans certains d’entre eux, les éléments sont épars, dans d’autres ils s’organisent comme un plan d’ensemble du château ou encore comme le schéma d’un cheminement singulier.
Les images de la performance, les dialogues des enfants, leurs dessins sont autant de traces que Marie Zolamian a récoltées. En s’emparant des histoires des autres et en se les appropriant, elle fabrique sa propre anthropologie : un tissage de son histoire singulière et de celles qu’elle rencontre au fil de ses déplacements. Partir, s’éloigner des lieux familiers lui permet de s’isoler, de se détacher et, en cherchant à ne plus s’appartenir, elle permet au passé et au présent de s’entrechoquer, à l’ici et l’ailleurs de former un territoire inédit entre fantasme et réalité. En témoignent les dessins et peintures qu’elle a produits lors de son retour à Berlin.

Colette Dubois, Il y avait de l’or ici. (extrait)

Displayed not on a wall, but on a table, side-by-side with many other seemingly disparate drawings, cut-outs and paintings, the works map a narrative that is loose and tight at the same time. In this narrative the individual lines can hardly be regarded as woven to a complete andlinear or conclusive whole. The individual works, in both their similarities and oppositions, suggest a structure of lightly intertwined or slightly overlapping interests that center on concepts of belonging, social relations, common ground and maybe a sense of community. Even formally, hardly a drawing is found on these tables that does not look as if it was torn out of a larger sheet or book. Positioned next to each other, the motifs appear to be struggling with the viewer’s desire to read them in a coherent way, while also presenting a kind of atlas or encyclopedia assembled from idiosyncratic artistic research. The works are displayed with an artistic sensibility that communicates a sense of frailty, of dislocation and fragmentation, but also with a longing for an idea of home.
Here I come back once again to Kafka and his castle. His protagonist arrived in the village to work and gain a sense of meaning from doing so. I would suggest the castle in Marie Zolamian’s work is a portrayal of a global sense of ‘home’, as in the German word ‘Heimat’: a home but also a locality and a cultural place of origin and belonging. Maybe one could regard Zolamian’s works on a different level as a poetic reflection on variations of estrangement that make it impossible to find peace in and with the place we inhabit. What we like to address as home is under stress from political, social, psychological and emotional forces that inhibit our growth, being under pressure while simultaneously applying pressure. By taking the weight of the world on her shoulders, it is Zolamian’s great achievement that she carries it lightly, and delivers it to us with sympathy and poetry. Otherwise, we would look away so as not to see ourselves as both occupying the castle while also being its subject. That may be why we call it home.

Andreas Schlaeger, My home is my castle, extrait

PUBLISHER
Künstlerhaus Bethanien GmbH
Kohlfurter Str. 41-43
First edition of 500
ISBN 978-3-941230-26-2
23 x 16,5 cm, 64 pages, couleurs, 2013