Jacques Lizène, Repeat / repeat (bis)

La découverte, toute récente, dans les Archives de l’Art Contemporain en Belgique (AACB) de deux documents, nous amène à émettre quelques précisions quant au « Contraindre le corps d’un jeune fille », actuellement présenté dans l’exposition « Repeat/repeat ».  L’œuvre, nous l’avons déjà indiqué, a été conçue pour l’exposition CAP 4 qui se tient au Château Malou en 1973. Les photographies utilisées ont, quant à elles, été prises en 1971. Jacques Lizène abandonne cette œuvre sur place, après l’exposition. Jamais on ne la retrouvera. Ce n’est pas vraiment négligence ou désinvolture de la part du Petit Maître ; ceci participerait même d’une attitude. L’époque est au processus, au concept, et la matérialité de l’œuvre passe au second plan. L’idée subsiste ; elle est dès lors un potentiel de remakes, pratique singulière de Jacques Lizène. Le remake lizénien, ancré sur les principes d’auto-historicité précisément mis en place par l’artiste, est l’un des principaux moteurs de l’œuvre entière, une machine puissante qui fonctionne en parfait circuit fermé, une implacable logique autarcique et endogène, un épuisement complet de l’idée mené de façon idiote, l’artiste répétant inlassablement les mêmes gestes, jusqu’à l’absurdité. Fondé sur l’attitude de l’artiste, le remake cultive donc le rebours, la systématisation, la répétition, l’inachèvement que l’artiste tente – en vain – d’achever. Au réel rebattu sur lui-même répondent des œuvres et des idées en permanence ressassées.

Le Contraindre du Château Malou, appelons-le ainsi, n’échappe par à la règle. Les « Contraindre », et celui-ci particulièrement, font d’ailleurs tous partie d’une geste qui consiste, idée émise dès 1971, à  « Contraindre toute sorte de corps nus ou habillés, y compris des corps de policiers à s’inscrire dans les limites du cadre de la photo ». Jacques Lizène ne contraindra jamais un corps de policier ; ou du moins, il ne l’a pas encore fait.  Dès 1971, Lizène décide également de (faire) photographier des personnages refusant de subir la contrainte des limites d’une cadre d’une photo. En fait, il n’existe qu’une seule photo du genre, cette photo d’une ménagère en Roture à Liège, appuyée sur son balai, contrainte bien malgré elle, par le cadrage imposé à l’image lors du développement du cliché, mais qui, déclare l’artiste, refuse de se laisser contraindre.

Pour cette exposition CAP 4, Lizène décide de réunir ces deux concepts. En guise de contribution au catalogue, il envoie deux photos : celle de la ménagère refusant la contrainte, ainsi qu’un cliché de la jeune fille nue photographiée en 1971, courbant l’échine, contrainte à mi – mouvement par l’objectif de l’appareil photographique. Pourquoi les réunit-il ? Peut-être parce que cela donne la prépondérance à la notion de récit, au structural, au relationnel, au (non) participatif sociétal, toutes idées très en vogue au sein du Cercle d’Art Prospectif. Dans l’exposition, par contre, Lizène ne pousse pas cette logique plus avant. Il propose une sélection de huit photos du « Contraindre le corps nu d’une jeune fille », les dispose en échelle sur deux lattes en bois, ajoute à la base un carton de la même dimension que les photographies en guise de cartel. L’échelle, comme un déroulé cinématographique est posée contre une porte fermée d’un salon du château Malou. Ce n’est donc qu’en 2009, lorsqu’il fut question de rééditer l’œuvre, cette fois en fixant les photographies sur deux cornières de métal, que Jacques Lizène intègre à l’œuvre le portrait de la ménagère non participante à sa geste.

Un second document nous apprend que le 16 novembre a lieu un débat dans l’exposition, animé par Jean-Pierre Van Tieghem. Ce débat est précédé par la projection de deux films de Jacques Louis Nyst. Deux performances sont également prévue, la première, par Jacques Lennep (le Cercle Vicieux), la seconde par Lizène. Une note manuscrite sur le document précise que Jacques Lizène n’aurait pas réalisé sa performance. Je l’interroge à ce sujet :

– Jacques, ne te serais-tu pas rendu à cette soirée débat ?
– Si si si.
– Lennep a ajouté sur le document de l’invitation que tu n’as pas fait ta performance.
– Si si si.
– Mais…
– Je me suis contraint dans le cadre de l’image, à côté de mon œuvre. Mais je l’ai fait tellement vite, que Lennep ne l’a pas vu !
Dont acte et rectificatif.

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CAP4 catalogue

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