John Murphy, Such are the vanished coconuts of hidden Africa, revue de presse

Lu dans H.ART l’article de Colette Dubois

H.ART

John Murphy : Voyage dans l’espace entre mot et image

La première exposition de John Murphy (°1945), un artiste britannique majeur, à la galerie Nadja Vilenne s’intitule ‘Such are the Vanished Coconuts of Hidden Africa’. Les peintures, les gravures, les installations, les très petits et les très grands formats, les oeuvres très récentes ou plus anciennes forment une nouvelle constellation toute entière axée sur l’idée du voyage conçu comme un défrichement d’espaces inconnus, souvent nichés au coeur de chaque être.

Colette DUBOIS

Le travail de Murphy est constitué d’emprunts utilisés à la manière des ready-mades (cartes postales, affichettes, objets) ou transformés (recadrés, modifiés dans le format, le support ou le médium ). A ces éléments trouvés, l’artiste associe un fragment de texte ; ces quelques mots, souvent partie de l’oeuvre, en deviennent le titre. Ils produisent un jeu dialectique dans lequel l’association, l’intervalle et l’ellipse – trois opérations typiquement cinématographiques et plus particulièrement liées au montage – ont un rôle primordial. Ce qui se passe dans l’entre-deux de l’image et des mots – cette zone spatiale et temporelle où se crée le sens – est précisément ce qui intéresse l’artiste.
L’intervalle, comme l’ont remarqué les cinéastes Dziga Vertov et Jean-Luc Godard ou encore le philosophe Gilles Deleuze, est une affirmation du présent, celui du regardeur tout autant que celui du créateur. C’est donc d’un présent variable qu’il s’agit et qui est toujours à rejouer dans le moment du regard ; le temps – un temps anachronique et toujours renouvelé – devient un matériau formel au même titre que l’image, le papier ou la toile. Chez Murphy, ces intervalles entre mots et image sont présents dans chaque pièce et ils se multiplient dans le rapport entre les différents travaux de l’exposition. En effet, l’artiste envisage chaque présentation comme une nouvelle configuration des oeuvres qui deviennent alors chacune le fragment d’une nouvelle constellation : tout se passe entre l’image et son titre, la relation aux autres images/titres dans un espace qui devient oeuvre à son tour.

‘Such are the Vanished Coconuts of Hidden Africa’ s’organise comme une suite logique à ‘Of Voyage, Of Other Places’, une exposition dans laquelle les pièces de Murphy s’imbriquaient dans celles de la collection du Musée de Trondheim (Norvège). Les deux oeuvres nouvelles, de très grande taille, représentent un rhinocéros, elles sont présentées face à face. Les images, recadrées verticalement, ‘sortent’ du film de Federico Fellini ‘E la nave va’. Dans l’une, le pachyderme se laisse emporter dans une barque (‘Sunk into solitude’), dans l’autre, il est soulevé par des cordes (‘E la nave va’). En contrepoint affirmé, la grande peinture intitulée ‘The Deceptive Caress of a Giraffe’ ne laisse voir que les seules oreilles de l’animal ; en contrepoint discret, une enveloppe adressée à l’artiste porte un timbre représentant deux rhinocéros. Les ellipses, la fragmentation, les recadrages répondent à la puissance poétique des titres. Mais la propriété singulière des éléments empruntés consiste aussi à transporter avec elles tout ce qui appartient à leur source. Ainsi, les deux eaux-fortes représentant le trois-mâts ‘Joseph Conrad’ réfère évidement à un des plus importants écrivains anglais du 20ème siècle, mais aussi à sa qualité marin et sans doute à son roman, ‘Au coeur des ténèbres’, l’odyssée d’une lente remontée du fleuve Congo de la civilisation à la plongée dans une nature dense et inquiétante. La toile ‘…(Vela)’ renvoie à la constellation homonyme, partie de l’immense constellation du ‘Navire Argo’, lequel, dans la mythologie grecque, emportait Jason et ses compagnons à la recherche de la Toison d’or…
Cette remarquable exposition de John Murphy nous invite à voyager dans les intervalles qu’il ouvre pour nous, c’est-à-dire aussi en nous-mêmes.