Maurice Pirenne, une introduction (1)

Maurice Pirenne

Maurice Pirenne
Le pot d’onguent, 1966
Pastel sur papier, 24,7 x 19,9 cm (encadré 27 x 22 cm)
Signé et daté au centre, en bas.

L’exposition consacrée à Maurice Pirenne, accessible dès ce dimanche 16 août, regroupe une quarantaine de pastel et d’huiles provenant de collections privées. En guise d’introduction à cette exposition, nous avons sélectionné une série d’extraits de textes écrits par divers auteurs depuis le décès du peintre : André Blavier  fut un proche de l’artiste et un ardent défenseur de son oeuvre. Il a commis entre 1954 et 1994 divers textes sur l’œuvre et l’univers pirennien. Ceux-ci, comme un work in progress, se recoupent et s’enrichissent au fil des versions. Nous avons choisi une notice de 1979, rédigée à l’occasion d’une exposition organisée à Liège.

« Pour n’avoir rien tant cherché que l’éviter, Maurice, Pirenne est un grand peintre moderne. Si l’on entend par peinture moderne non quelque rupture fracassante, exhibitionniste (la nouveauté formelle émousse tôt les effets et semblables ruptures ne font souvent qu’exploiter, en les répétant, l’une ou l’autre fracture opérée par dada), mais un frémissement qui atteste, à travers la simplicité voulue des thèmes, une participation strictement contemporaine à l’essence d’un monde, le nôtre, immédiat et pourtant mystérieux. Un monde qu’il s’agit de restituer de l’intérieur, dans sa plénitude faite à la fois d’opacité et de transparence.

Un monde dont il ne s’agit pas de contester l’évidente absurdité, non plus que d’en exalter la possible harmonie, mais seulement de le transcrire, intégralement.

Rien n’est plus beau qu’une pomme de terre, citait volontiers Pirenne. Tout est aussi beau, mais rien n’est plus beau … A ce point d’équivalence, d’acceptation sans résignation, défi ni naïveté, la notion de beauté, fût-elle assise sur les genoux d’un quidam, devient ontologie – ou tautologie fondamentale.

Ainsi, pour un œil sensible et intelligent, ou même, sensible seulement (mais je ne crois pas que la sensibilité puisse aller sans un zest de lucidité), Pirenne est non pas des siècles de Vermeer ou Chardin, qu’il disait essayer d’imiter, « en amateur »; ni même contemporain (né en 1872) d’un De Braekeleer organisant trop joliment ses motifs : il est de notre siècle XX. Ce petit vingtième (le dernier?), qui affiche avec tant de bruit et de fureur ses contradictions (il y en eut d’autres avant les siennes, ou les mêmes – le propre du séculier étant d’être séculaire) : son technocratisme effaré, ses nostalgies perversement rétro, ses pastorales bottées, son arrogance et ses manques d’énergie … Sexe, sectes, nerfs, terre, textes et prétextes.

(…)

L’émotion naît ici de la remise en place de l’homme dans un univers que le plus banal objet finit par exprimer tout entier; elle naît de l’idéale innocence du réel absolu ; l’effort même s’instaurant en durée immobile pour aboutir, comme au Livre de Mallarmé, à ces irrécusables natures mortes des quinze dernières années.

Pirenne a son parti pris des choses, de celles des choses qui frappaient directement son oeil, sans l’intermédiaire du symbole, du délire, de l’extase, de la volonté démonstrative ou de n’importe quel système. Et nous sommes confondus devant l’acuité de la vision qu’il en prend, la sensibilité tactile de son regard, l’intimité critique (d’un intimisme cosmique) et la méditation qui marquent son rapport à et avec l’objet. Confondus devant la finesse et l’efficacité de ses moyens, qui enserrent et cernent l’apparence jusqu’à lui faire, littéralement, cracher l’être ». (André Blavier, préface à l’exposition Maurice Pirenne, galerie Valère Gustin, Liège, 1979.

Maurice Pirenne

Maurice Pirenne
La pomme, 1953
Pastel sur papier marouflé sur panneau, 21 x 17,5 cm (encadré 23 x 20 cm)
Signé et daté en bas à droite

Guy Vandeloise, dès 1969, élabore une première monographie d’envergure. Guy Vandeloise, « Maurice Pirenne, avec des fragments de lettres de Noël Arnaud, Marcel Havrenne, René Magritte, Roger Rabiniaux, Maurice Rapin, Clovis Trouille, une postface d’André Blavier et des Extraits de la Poubelle de Maurice Pirenne », Temps Mêlés, Verviers, 1969.

(…) Mais revenons au départ de la réflexion de Maurice Pirenne : il considère qu’il faut laisser la nature entrer en soi au point d’être absorbé par elle, afin d’acquérir une vision du monde dont l’infini soit le seul étalon. Dès lors toutes choses, de la plus infime à la plus grande, revêtent même mesure et même importance. Et Pirenne de citer un ancien peintre chinois qui, en contemplation devant une pomme de terre, énonçait : «Rien de plus beau que cette pomme de terre ; tout est aussi beau, mais de plus beau il n’y a rien». C’est que la chose apparemment la plus banale est immédiatement transcendée – pour qui sait la voir – par l’infini qu’elle recèle. Dans cette perspective, le « problème » du peintre n’est donc pas d’« inventer» la nature ou de n’en rendre que le reflet, mais bien de mettre chaque fois tout l’univers dans l’objet représenté. Nul doute que, pour arriver à pareil résultat, il fallut à Pirenne un courage certain. Il s’appliqua en effet à mieux voir les choses, dessinant sans relâche chaque objet dans ses moindres détails, comme en témoignent les nombreux carnets de croquis conservés. De l’analyse, il passa ensuite à une synthétisation de plus en plus poussée, synthétisation qui a pour but moins de supprimer le détail que de le soumettre à l’ensemble, et d’arriver de la sorte à une conception de plus en plus infinie de l’objet. On peut affirmer, avec André Blavier, que Maurice Pirenne « est passé maître en cette dialectique oculaire », qui consiste à aller de l’analyse à la synthèse sans sacrifier aucun élément de l’analyse. Alchimie difficile et périlleuse, dans laquelle Pirenne parvint, en se confondant avec l’objet en ses moindres détails, à retrouver en cet objet l’essence de l’univers.(…)

(…)La conception que Pirenne se fait de la création artistique postule, évidemment, une véritable philosophie, ou mieux, une forme de sagesse qui ne s’obtient qu’avec l’âge. Pirenne a d’ailleurs écrit : « L’enfant joue, le jeune homme s’agite, l’homme mûr agit. Le vieillard se retire à l’écart, les regarde, et sourit ». Mais pour en arriver là au crépuscule de l’existence, il faut avoir possédé, auparavant, ces qualités si rares, si difficiles et si essentielles que sont le goût de la liberté, et la faculté de douter qu’elle implique. Et si «rien n’est fatigant comme la liberté », il faut cependant la vivre jusqu’à « douter de tout, même de l’impossibilité des miracles ». Le résultat de semblable attitude? Progresser, s’élargir c’est-à-dire. .. approfondir le mystère et « alimenter son doute». Si cette philosophie conduisit Maurice Pirenne aux œuvres capitales dont il nous reste à parler, elle l’amena aussi à une méfiance telle, à l’égard du succès, qu’elle risque de faire perdre à l’homme une part de sa liberté, et de « diminuer la spiritualité de qui l’obtient ».(…)

(…) C’est ainsi qu’après avoir peint à l’extérieur (paysages, scènes – animées ou non – de la ville), le peintre verviétois s’est reclus en sa maison, puis dans sa chambre, pour nous communiquer, à travers l’objet le plus banal, sa pleine vision du monde. Au début (de 1950 à 1960 environ), l’objet point de départ (bouteille, miroir, pierre, boîte d’allumettes, robinet, fruit … ) est livré dans sa solitude mais aussi dans son essence, et comme dit André Blavier, dans son immédiateté. En effet, « aucun système, aucune rouerie. Pirenne n’a jamais répété ou élargi une trouvaille née du hasard ou de la réflexion. Sa vision personnelle suffisait à enserrer et cerner l’apparence, jusqu’à ce qu’elle crachât l’être, sans le secours de quelque expérience (ou expédient?) extra-picturale. Dans un monde qui nous échappe par tant de pratiques mystiques, Pirenne suscite à l’être ceux des objets les plus dénués d’existence.(…)

(…) Et nous arrivons aux pastels que Pirenne réalisa entre 1960 et 1967. OEuvres absolument exceptionnelles, où l’objet quotidien – qui toujours sert de point de départ – perd sa forme extérieure pour devenir le signe même de l’objet. Le passage règne alors en maître, l’objet se confondant avec le fond dans la presque totalité de son contour, pour se mettre à vivre, intensément, dans la tache de lumière souvent phosphorescente qui le définit, en le résumant, dans son essence. C’est ainsi que la lumière intérieure qui semblait créer l’objet dans les pastels antérieurs se condense en un seul point, d’une intensité d’autant plus grande qu’elle est plus réduite en surface.
Le passage entre le motif et le peintre qui le voit d’une part, entre le motif vu par le peintre et le monde extérieur d’autre part, s’accomplit en se perdant dans l’infini – « seule réalité » – condensé dans le signe.