John Murphy, Fall upward, to a height, revue de presse (2)

Lu dans H.ART :

H.ART

Vertigineuse exposition de John Murphy

L’exposition de John Murphy {°1945), ‘Fall upward, to a height’, se déploie en deux lieux : à Liège et à Antwerpen. Le carton d’invitation reproduit une photographie d’archive. D’un côté, la danseuse de Flamenco Carmen Amaya bondit tête en bas, de l’autre, le dos de la même image apparait maculé, cacheté, numéroté, documenté. Le recto et le verso du document sont deux œuvres de l’exposition.

Colette DUBOIS

D’un lieu à l’autre, les œuvres se répondent. Un coq noir de Sumatra suspendu au plafond de la galerie Nadja Vilenne entre en relation avec une vitrine dans laquelle, sur la quatrième de couverture d’une revue, on peut voir l’actrice Delphine Seyrig, femme oiseau, vêtue d’une robe blanche bordée de plumes, les bras ouverts (comme les ailes) dans une scène du film d’Alain Resnais, ‘L’année dernière à Marienbad’. Quelques mots manuscrits sont tracés à l’encre noire sur le papier rose : ‘Opened in a Cut of Flesh’.
Chez Objectif Exhibitions, une reproduction de peinture montre un coq blanc suspendu par une patte ; devant lui, dans une vitrine identique, on trouve la même revue et la même image, les mêmes mots, mais tracés à l’envers. ‘Lines Drawn Between 1972 And the Present’, un trait de fusain au centre (mais pas tout à fait) d’une page blanche accroché au mur d’Objectif Exhibitions trouve son pendant dans la vitrine qui contient des partitions vierges chez Nadja Vilenne. Dans chacun des deux lieux, elles ouvrent à des configurations infinies si le spectateur veut bien laisser glisser son regard d’une œuvre à l’autre (à Antwerpen), déambuler et multiplier les points de vue (à Liège), s’abandonner au mélange des temps et des formes.

GESTE DE LA MAIN

Vertigineuse exposition, entre la légèreté de la pensée – sa vitesse, sa rapidité, son adresse – et la pesanteur de la condition humaine. C’est l’acte de créer qui cherche à dépasser cette condition humaine : le geste de la main qui avance sur la feuille avec le crayon ou sur la peau avec le couteau (‘Opened in a Cut of Flesh’). Comme le fil d’un équilibriste, une ligne est sans cesse tendue d’une œuvre à l’autre. Cette tension concentre le risque, le moment, l’évitement ou la plongée dans le vide. Cette chute, c’est le passage d’un univers mental à la prosaïque gravité terrestre. Le fragile équilibre du funambule est sans cesse mis en danger et dans l’exposition de John Murphy cela passe par la délinéation, le trait. Celui du dessin -les gravures de Tiepolo retravaillées à la gouache pour n’en garder que quelques lignes – des personnages ont chuté, un trapéziste s’apprête à le faire. Les portées musicales auxquelles répond magistralement le trait isolé, les mots calligraphiés comme la phrase ‘ln The Midst of Falling, The Cry That Pierce Music’ sous une reproduction d’Adam et Eve chassés du Paradis de Masaccio.
La ligne est peut-être aussi la délimitation entre les deux faces de la feuille, l’intérieur et l’extérieur de la peau, la surface de la feuille de papier regardée du côté de la tranche. Un trait comme une coupure infra mince qui ouvre à de multiples perspectives. Et tout cela passe par la musique : le papier à musique – des portées, des lignes, le mouvement – vitesse d’exécution et/ou partie d’une composition -, la chute – en musique, un ornement. Dans une des ses ‘Leçons américaines’, Italo Calvino écrivait : « Si la ligne droite est le plus court chemin entre deux points inévitables et fatidiques, les digressions en augmenteront la longueur ; et si ces digressions se compliquent, s’emmêlent, s’enchevêtrent au point de nous faire perdre la trace, qui sait si la mort ne nous oubliera pas ».