Archives mensuelles : novembre 2016

Jacques Charlier, To be in the know or not, Ian Wilson, 1976

Jacques Charlier

TO BE IN THE KNOW OR NOT, IAN WILSON, 1976

«  C’est à partir de la fin des années 1960 à New York au contact d’artistes qualifiés de conceptuels comme Joseph Kosuth, Robert Barry ou Lawrence Weiner avec lesquels il eut de nombreux échanges, que Ian Wilson initie un travail essentiellement basé sur l’utilisation du langage. En 1968, une de ses premières pièces consiste à prendre le mot « temps », pendant toute la durée de l’année en cours, comme «objet» de recherche. Ainsi, allant à un vernissage dans une galerie, si quelqu’un lui demandait ce qu’il faisait en ce moment, il répondait qu’il était intéressé par le mot temps ou encore, si on l’interrogeait sur le fait de savoir comment le temps pouvait être le sujet de ses créations, il avançait « en tant qu’il est parlé, “temps” ». 1 « Pour Ian Wilson, explique Ghislain Mollet-Viéville, l’art conceptuel prend les principes de l’abstraction visuelle pour les appliquer au langage qui lui semble le moyen d’expression le plus informel. Sa volonté de décrire des concepts sans référence physique ou visuelle l’amène à avoir pour point de départ le connu et l’inconnu ». Ainsi peut-on lire, par exemple, dans la « Section 22 », 9 feuilles tapuscrites, datées de 1978 : « The unknown is known as unknown. That character of it that is known as unknown is known ». (Collection Ghislain Mollet-Viéville). Sur le carton d’invitation de la Discussion que Ian Wilson tient au Van Abbemuseum d’Eindhoven, le 3 juin 1983, est imprimé cette proposition ô combien sibylline : « that which is both known and unknown is what is known that which is both known and unknown is not known as both known and unknown whatever is known is just known ». 2 Vous me suivez ?

« Ian Wilson souligne qu’il n’est pas un poète et qu’il « considère la communication orale comme une sculpture ». L’artiste l’affirme plus clairement encore dans les discussions avec des interlocuteurs divers qu’il organise en les préparant à partir de 1972. Aucun enregistrement ni aucune prise de notes ne sont autorisés au cours de ces échanges qui se déroulent en un temps limité (généralement une heure) et avec une assistance restreinte (le nombre de places disponibles pour prendre part à l’œuvre est lui aussi fixé). Un certificat signé par l’artiste atteste que la pièce a bien été réalisée. L’absolu, sa définition et sa quête, sont bien souvent au cœur des échanges. En réduisant l’art à sa dimension verbale – « tout art est information et communication », avance I. Wilson qui confirme avoir « choisi de parler plutôt que de sculpter » – l’artiste évite l’assimilation de la création à la fabrication d’un objet, ouvrant alors la voie à ce qui, en 1968, a été qualifié par Lucy R. Lippard et John Chandler de dématérialisation de l’œuvre, phénomène marquant l’art de l’époque »3. « Le concept mis en place par Ian Wilson, continue Ghislain Mollet-Viéville, se veut séparé de la connaissance du monde extérieur pour mieux se concentrer sur lui-même. Ce qui lui parait important à travers ses discussions c’est la prise de conscience que l’on est et que cette connaissance sans dimension ni forme, aille au delà de l’espace et du temps pour traiter non pas de l’idée en tant que tel mais du degré d’abstraction de cette idée ». 4

Les « Discussions » que l’artiste new-yorkais tient dans les musées, les galeries ou chez les particuliers sont évidemment du pain béni pour Jacques Charlier, qui croque dès lors Ian Wilson en 1976. Et l’on remarquera le parallèle qui existe entre les Photos – Sketches et cette série de dessins consacrés à l’artiste new-yorkais. Une suite en six planches, comme un « Dessins – Sketch », qui, d’abord, contextualise la « Discussion » à venir (la carafe, le verre d’eau du conférencier). Ian Wilson, ensuite, se concentre, se mesure et, Socrate des Temps Conceptuels, plonge dans sa propre pensée. Le verbe enfin surgit, « The Know » en premier, « The Unknow » pour suivre, enfin la « Discussion », comme une logorrhée. Jusqu’au moment où l’un des spectateurs invisibles intervient et demande à l’artiste : « Why do you look right and left before you cross a street ? ». Moment d’affolement et d’interrogation dans le regard de Wilson qui finit par répondre : « Yes ! That’s really a good question ! ». Le voilà qui redescend des cimes absolues, avant de traverser la rue.
A nouveau, il y a bien des choses derrière le stéréotype qui déclenche le rire, ce sens commun entre rire et sérieux, le sérieux de Wilson et le rire de Charlier. L’humour justement associe toujours le sérieux au comique. Et l’art de Wilson est le principe même d’une démarche très sérieure, pas même Charlier n’en doute. Mais celui-ci sait que rire de se prendre au sérieux, c’est prendre au sérieux ce rire démystificateur.

1 Ian Wilson, cycle Rolywholyover, septième et dernier épisode, Mamco, Genève, 2009

2 Oscar van den Boogaard, Interview Ian Wilson, Jan Mot Gallery Newspaper 32, May-June 2002

3 Mamco, Cycle Rolywholyover, ibidem.

4 Ghislain Mollet-Viéville, ma collection au Mamco, Ian Wilson, Section 22, sur son site internet.

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
To be in the know or not, Ian Wilson, 1976
Encre sur papier, 6 planches x 29,7 x 21 cm

Charlotte Lagro, revue de presse

Lu  à propos de la résidence de Charlotte Lagro aux RAVI en 2015, sous la plume de Céline Eloy

RAVI

RAVI

Dans Residences Ateliers Vivegnis International, catalogue 2015-2016, bulletin des musées de la Ville de Liège, hors série, n°45, octobre 2016

Jacques Charlier, Photos – Sketches, Sous l’arbre, L’art c’est naturel, L’Arrrttt, L’idée

SOUS L’ARBRE

– Il y a des gens que l’on comprend aisément…
– Y en a d’autres qui font de l’art facilement
– Dans n’importe quelle circonstance, avec n’importe quoi
– Comme ça. Pouff !
– N’importe où. Là par exemple…
– Doit y avoir un truc…

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Sous l’arbre, 1976
Photos Sketch, 6 photographies couleurs rehaussées à l’encre, (1) x 50,5 x 70,5 cm.

L’ART NATUREL

L’art ?
Quoi de plus naturel

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
L’art naturel, 1974-77
Photos Sketch, 4 photographies couleurs rehaussées à l’encre, (1) x 50,5 x 70,5 cm

L’ARRRT
Photo-sketch 1974-77

-AAAAAAAAAAA
-RRRRRRRRRRR
-TTTTTTTTTTT
– Et quand c’est bien mûr, ça finit par tomber

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Arrrt, 1974-77
Photos Sketch, 4 photographies couleurs rehaussées à l’encre, (1) x 50,5 x 70,5 cm

L’IDEE

– L’idée
– la réflexion
– L’inspiration
– La création

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
L’idée, 1974
Photos Sketch, 4 photographies NB rehaussées à l’encre, (1) x 50,5 x 70,5 cm

Jacques Charlier, Photos Sketches & Hard Music, revue de presse

Lu dans le Supplément Arts de La Libre, ce vendredi 25 novembre, sous la plume de Claude Lorent

La Libre

Jacques Charlier, Photos – Sketches, La Piscine, L’ Insomnie, Pensant à l’Art

LA PISCINE

– Art à l’horizon !
– Ouf je commençais à m’inquieter sérieusement
– Maintenant il ne me reste plus qu’à attendre
– Que l’inspiration me tombe dessus
– Dans le calme, la sérénité
– Hélaaaaa
– J’ai une idée terrible
– Géniale
– d’une profondeur
– enfin, pas trop quand même
– ouais tout compte fait
– J’suis plus trop sûr

Jacques Charlier
La piscine, 1976
Photos Sketch, 12 photographies couleurs rehaussées à l’encre (12) x 30 x 40 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

L’INSOMNIE

– Dans le temps, quand je rêvais d’art, je n’arrivais pas à dormir
– Alors, toutes les nuits, je comptais des moutons
– Et j’avais beau me tourner et me retourner sur tous les côtés
– Les moutons m’obsédaient et mes yeux restaient grands ouverts
– Une nuit, j’ai commencé à compter tous ceux qui ne s’endormaient pas à cause de l’art
– Depuis je fais de l’art pour insomniaques.

Jacques Charlier

L’insomnie Photos - Sketch, 1974 - 1977

L’insomnie Photos - Sketch, 1974 - 1977

Jacques charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
L’insomnie, 1974-77
Photos Sketch, 6 photographies couleurs rehaussées à l’encre, (6) x 30 x 40 cm

PENSANT A L’ART

– Pensant à l’art…
– A ce qu’on en dit…
– A ce qu’on en fait…
– A ce qu’il en reste…

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Pensant à l’art, 1974
Photos Sketch, 4 photographies NB rehaussée à l’encre, (1) x 52 x 52 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier, Photos – Sketches, Le Galeriste, Problème de Mur

LE GALERISTE

– Qu’est ce que je fous encore ici ?
– J’aurais pu fermer depuis des heures
– Dring ! Pas possible
– Une commande !
– Allo… oui ? Non… connais pas
– Jamais entendu parler
– Ca va… oui… J’vais le recevoir ton copain, c’est bien parce que c’est toi
– Dans ce boulot faut bien s’refiler des tuyaux
– En attendant je vais m’recycler !
– Toujours aussi rasoir
– Sauf la publicité. Ding dong
– Le salaud ! Il m’a envoyé un artiste !
– C’est à quel sujet ? Hé bien voilà M’sieur… Je…
– J’voudrais bien vous montrer. – Ah non pas question !
– Des choses que je fais depuis quelques temps. – Non ! moi je n’ai pas le temps.
– Juste un petit coup d’oeil ! – Non !
– Zut ! Il l’a posée sur la table
– Plus qu’une chose à faire : faire semblant de jeter un coup d’oeil… – Ca mord !
– Pas mal ceci… Très vide, très pur… – C’est mon dernier !
– Et vous n’avez jamais montré ça nulle part ? – Non !
– Ca vous intéresse ?
– Hélas… Mon programme est complet… – Loupé !
– Mais j’ai un copain que ça pourrait intéresser. Je lui passe un coup de fil. Ting !
– Allo ? Oui ! J’ai quelqu’un ici que tu dois absolument voir !

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

PROBLEME DE MUR

– Je sais… Vous allez encore me dire que l’art est ennuyeux
– Triste, hermétique, pseudo intellectuel, à la gomme, esthétisant, etc…
– Stupidement agressif !
– Ou pas assez révolutionnaire
– Vous vous plaignez ? D’accord mais avouez que c’est plutôt un problème de mur !
– Et qu’un mur nu c’est pas rien !

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Problème de mur, 1974
Photos Sketch, 6 photographies NB rehaussées à l’encre, (6) x 30 x 40 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier, Photos – Sketches, Le Connoisseur, Compter l’Art, Sûr de l’Art

LE CONNOISSEUR

– Non !
– On nous a déjà montré des foutaises mais des pareilles alors !
– Encaisser ça ? Jamais !
– Quoique…
– Il y a un détail qui…
– Non… Ce n’est qu’une impression…
– Et tout le monde sait ce que valent les impressions…
– Et si c’était tout bêtement du flair ?
– LE FLAIR ! C’est ça qui compte dans l’Art !
– Mais faut pouvoir expliquer ça aux autres…
– Et dire pourquoi on aime ou on n’aime pas…
– Le type a voulu dire quelque chose mais quoi ?

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Le connoisseur, 1974
Photos Sketch, 12 photographies NB rehaussées à l’encre, (1) x 52 x 52 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

COMPTER L’ART

– La première ça marche toujours… On s’intéresse
– La seconde on se dit : non c’est vraiment trop con !
– On s’énerve ? Je m’obstine !
– Imperturbable…
– Ca pourrait durer des heures…
– Je me demande comment ceux qui déchiffrent l’art tiennent le coup?

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Compter l’art, 1975
Photos Sketch, 6 photographies couleurs rehaussées à l’encre, (6) x 30 x 40 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

SÛR DE L’ART

– J’suis pas tout à fait sûr que ce soit de l’art ?
– Si ! C’en est !
– Hummm ???
– Un peu simpliste, trouvez pas ?
– Et trop…
– Tant pis c’sera pour une autre fois !

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Sûr de l’Art, 1974
Photos Sketch, 6 photographies NB rehaussées à l’encre, (6) x 30 x 40 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

 

Jacques Charlier, Photos – Sketches, 1974-1976, le roman-photo

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Pensant à l’art, 1974
Photos Sketch, 4 photographies NB rehaussée à l’encre,
(1) x 52 x 52 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier
L’idée, 1974
Photos Sketch, 4 photographies NB rehaussées à l’encre,
(1) x 50,5 x 70,5 cm

INTERLUDE

Quatre photographies d’un clown, perruque blonde décoiffée, lunettes, gros nez et moustaches postiches, quatre faciès aux mimiques idiotes et hilares. Et quatre bulles pensives comme dans les planches de bédé. Le clown réfléchit, – mais oui, il réfléchit – « pensant à l’Art, à ce qu’on en dit, à ce qu’on en fait, à ce qu’il en reste ». C’est cinglant et plus critique que désenchanté, et cela reste assurément d’actualité. Le clown, c’est Jacques Charlier qui se met lui-même en scène et ce « Pensant à l’art », titre de la saynète, est l’un de ses « Photos – Sketches ». Entre 1974 et 1976, il en réalisera une quinzaine que trois galeries, – avec courage -, montreront entre 1976 et 1978, Kiki Maier Hahn à Düsseldorf, Eric Fabre à Paris et MTL à Bruxelles.1

Il y a quelques pages qui rendent compte de ces « Photos – Sketches » dans la première importante monographie consacrée à Charlier, « Dans les règles de l’Art »2, parue en 1983, quelques pages qui ne semblent pas trouver leur place dans l’ouvrage, comme si le terrain, tout à coup, entre « Paysages Professionnels » et « Photographies de Vernissage », devenait fort glissant. D’ailleurs le chapitre consacré à ces saynètes photographiques s’appelle « Interlude ». Et souvenons-nous, l’interlude, à la télévision, c’était une émission courte, souvent muette, diffuser pour meubler un trou dans la grille de diffusion ou pour pallier à un problème technique. C’est sûr, il y a là comme un trou dans les règles de l’Art. D’ailleurs lorsque Charlier montre ses « Photos – Sketches » à Bruxelles en 1978, il titre son exposition : « Charlier’s Hebdo ou l’art bidon en roman photo ». Cela sent la satire à plein gros nez postiche. Oui, mais voilà, considérer ces choses, là même, au premier degré, ce serait un peu court. Jacques Charlier a toujours vu plus loin que le bout de son nez, même postiche. Et d’ailleurs, ce chapitre « Interlude », il l’envoie « À l’Art ». Sans hésiter.

Ces « photos – sketches » de Jacques Charlier sont bien des romans photos (ou des photos romans), un art narratif proche de la bande dessinée, une sorte de cinéma du pauvre, en arrêts sur image, à lire dans les magazines, une suite de photogrammes dont le film n’aurait jamais existé, une succession de photographies, agrémentées de textes disposés ou non dans des phylactères, qui conduisent la narration. L’histoire du roman photo, l’analyse du genre, a remarquablement été faite par Jan Baetens, professeur en sémiotique et études culturelles à la KUL à Leuven3. Ce n’est pas notre sujet ici ; mais très significative, quant à ce qui nous occupe, est toutefois l’exergue que Jan Baetens consacre à Roland Barthes dans son ouvrage, isolant une petite réflexion du sémiologue français. Alors que celui-ci s’interroge sur quelques photogrammes de S.M Eisenstein parus en 69-70 dans les « Cahiers du Cinéma », dont il sonde ce qu’il nomme leur sens obvie (ce qui vient au devant de nous) et leur sens obtus (cette réaction émotive face à l’image et aux objets qu’elle contient et leur corollaire signifiant qui bien sûr est son cheval de bataille), Roland Barthes digresse et écrit : « Il est d’autres « arts » qui combinent le photogramme (ou du moins le dessin) et l’histoire, la diégèse : ce sont le photo-roman et la bande dessinée. Je suis persuadé que ces arts, nés des bas-fonds de la grande culture possèdent une qualification théorique et mettent en scène un nouveau signifiant (apparenté au sens obtus) : c’est désormais reconnu pour la bande dessinée ; mais j’éprouve par ma part ce léger trauma de la signifiance devant certains romans-photos : leur bêtise me touche (telle pourrait être une certaine définition de leur sens obtus) ; il y aurait donc une vérité d’avenir (ou d’un très ancien passé) dans ces formes dérisoires, vulgaires, sottes, dialogiques, de la sous culture de consommation ». Roland Barthes écrit ceci en 19704.

Jacques Charlier n’est pas un lecteur de Barthes, et depuis les années 60, il se tourne bien plus volontiers vers les écrits de Jean Baudrillard5, mais dans le contexte ces quelques phrases sont éclairantes. Charlier est déjà mâtiné de bande dessinée. Sa première caricature date de 1969 et son premier portrait de charge (reprenons la terminologie propre aux Salons comiques du 19e siècle car le genre a aussi fait ses classes dans le monde de l’art de cette époque-là) portraiture Marcel Broodthaers. Bien d’autres dessins d’humour et caricatures suivront, tous inscrits dans cette géographie de l’art international. Et très vite, ses planches prendront la forme de bandes dessinées. Ses premiers zizis d’artistes paraitront dans «Articide Follies » en 1975 (ils sont montrés par la galerie Konrad Fischer à la foire de Cologne en 1974 ; « Articide Follies » sera ensuite édité par Herman Daled et Yves Gevaert). En matière d’album bédé, il se commettra en 1977 dans une désopilante « Rrose Sélavy »6, belle interprétation de l’hermétique Grand Verre de Duchamp. En juillet 1975, alors que précisément il produit les « Photos – Sketches », il est naturellement présent –et pas seulement qu’en voisin – à la Neue Galerie à Aachen pour l’exposition « As Pop Art : Roy Lichtenstein» dont il fera des « photographies de vernissage » qu’il n’exploitera pas mais qui figurent bien dans ses archives. Il est assurément captivé par cette série de toiles qu’inaugure Roy Lichtenstein en 1963, cette série de toiles inspirée de bandes dessinées éditées par DC Comics, puisant dans les strips de « Girls’ Romances » ou de « Secret Hearts». Ces œuvres de Roy Lichtenstein l’inspireront d’ailleurs encore récemment. Dès lors pourquoi pas, à côté de la caricature ou de la bande dessinée, plonger dans le roman-photo, lui aussi ? Façon « Nous Deux», cette fois l’artiste lui-même en scène et la photographe Nicole Forsbach qui réalisera les clichés des « Photos – Sketches » derrière l’objectif.

En fait, ce « genre » ne peut qu’intéresser Charlier, parce qu’il est en effet mineur, populaire, qu’il provient des « bas-fonds de la grande culture » pour reprendre le discours un peu pompier de Roland Barthes. Et ne nous méprenons pas, il ne s’agira nullement pour Jacques Charlier de trouver des aspects novateurs, voire d’avant-garde au roman-photo, façon Sophie Calle par exemple, ni même de renouveler le genre, tel que le fit Suky Best dans les années 90, revisitant dans ses « Photo-Love », les déclinaisons mécaniques de la formule du roman sentimental illustré à destination du public féminin. Il ne s’agira pas plus de tourner le roman-photo en dérision. Si charge parodique il y a, elle est sans aucun doute ailleurs, plutôt dans le rapport qu’entretient Charlier avec le futur récipiendaire de l’œuvre. C’est l’indice sociologique qui intéresse Charlier et surtout, la notion de déplacement. Déplacer dans ce petit monde dit de l’art contemporain, qu’il fréquente et où il agit, un genre qui est parfaitement étranger à cette société et ses pratiques, là même où on qualifierait très certainement ce genre de dérisoire, sot, vulgaire et dialogique, pour reprendre la rhétorique barthienne. Jacques Charlier, a déjà éprouvé cette méthode de déplacement et agit comme il le fit pour ses réalités socio – professionnelles, – les documents du S.T.P, les paysages professionnels, la musique façon Elvis du collègue Rocky Tiger, comme il le fit aussi via ses planches de dessins d’humour. Pour Charlier, il s’agira toujours de chercher le potentiel indiciel de ce qu’il met en œuvre, l’indice sociologique révélé par le déplacement de l’objet lui-même, d’amont en aval et inversement, tant dans ce monde de l’art que dans la société en général. Charlier, en plus, s’est toujours refusé à tout style, celui qui permet pourtant cette identification immédiate si attendue par le marché de l’art et s’est toujours promis d’utiliser tous les média, du moment que l’art soit au service de l’idée.

Ce n’est dès lors pas pour rien que Jacques Charlier produit ses « Photos – Sketches » précisément durant ces années 1974-1976. Lorsqu’en 1995, Paul McCarty réalise « The painter », cette vidéo où l’artiste américain s’attaque au mythe de l’artiste-génie7, où il apparaît perruque blonde sur la tête et affublé d’un gros nez postiche (tiens donc), où il met en scène un peintre expressionniste abstrait et toutes les personnes qui gravitent autour de lui, du collectionneur au galeriste en passant par les critiques d’art (tiens donc, encore), il décide de le faire dans un décor digne d’un sitcom, un décor qui singe les grandes émissions populaires de la télé et qui préfigure la télé-réalité. Le parallèle est saisissant : vingt ans auparavant, Charlier s’empare d’un genre inventé dans l’immédiat après guerre, qui connut son heure de gloire dans les années 60 et commence à décliner au milieu des années 70, face aux changements de mœurs et à l’essort de la télévision, un genre populaire qui a bénéficié des puissants moyens de diffusion de la culture de consommation, c’est d’ailleurs bien pour cela qu’il est devenu populaire. McCarthy se met en scène dans un sitcom des années 90, Charlier, avant lui, est devenu, le héros d’un roman photo des années 70. Et tout deux agissent en mettant en scène « l’artiste ». Le parallèle est suffisamment explicite.

A l’époque, on ne pouvait se douter que Charlier possédait un tel potentiel d’autodérision. Jamais, il ne s’était ainsi exposé, jamais il ne s’était mis en scène. Certes, il apparaît bien quelques fois dans les travaux du STP, dans les photographies prises devant la double porte du bâtiment qui abrite le Service, mais c’était, en quelque sorte, au même titre que ses collègues. Alors qu’il a croqué un nombre saisissant d’artistes et d’acteurs du monde de l’art, André Caderé, Marcel Broodthaers, Niele Toroni, Dan Graham, Ian Wilson, Konrad Fischer, Nick Serota, Gerry Schüm, Lawrence Wiener, Françoise Lambert, Gislind Nabakowski, John Gibson, Gian Enzo Spenone, Jean-Pierre Van Thiegem, Barbara Reise et tant d’autres, je ne lui connais aucun autoportrait à charge. Ce sont bien là les premiers, et Charlier fait fort, travesti en clown (et pas même l’Auguste), gros nez postiche, lunettes et fausses moustaches, la perruque s’échappant d’un ridicule bonnet de laine. Charlier a mis en relief des comportements, pastiché les situations, démonté les systèmes et campé des attitudes, il a même même pris le public pour motif. Cette fois, c’est lui qui rentre en piste, qui anime l’interlude entre deux parties du spectacle de l’art et qui annonce au public qui le voit ainsi surgir que sa vie est un vrai roman – photo. Oui, c’est bien lui qui se met en scène et c’est bien de lui qu’il parle dans ces saynètes, lui l’artiste qui se cherche un galeriste, (et celui-ci de toute façon n’aura qu’une envie, celle de virer cet énergumène à qui on ne donnerait pas cinq sous, en refilant la patate chaude à un collègue), qui montre ses œuvres au « connoisseur », qui – dans les affres du doute – cherche l’idée, l’inspiration, qui se questionne sur la réception de ses travaux. « Pensant à l’art », il s’interroge « sur ce qu’on en dit et ce qui en reste ». D’ailleurs « il n’est pas sûr que ce soit de l’art, et tant pis ce sera pour une autre fois ». « L’idée, l’inspiration, la réflexion, la création », voilà la grande question ! « A la première œuvre, on s’intéresse, à la seconde, on se dit que c’est vraiment trop con ; on s’énerve ? L’artiste s’obstine » mais se demande toutefois « comment ceux qui déchiffrent l’art tiennent le coup ! ». D’ailleurs l’artiste se met à la place du « connoisseur » : « Encaisser, ça jamais ! Quoique… Le flair c’est ça qui compte dans l’art. Encore faudra-t-il pouvoir expliquer cela aux autres car le type », l’artiste, « a voulu dire quelque chose, mais quoi ! » Et si tout cela finalement « n’était qu’un problème de mur » ? Voilà la bonne question.

L’art, en tout cas, avant de s’accrocher au mur, cela se bricole, d’abord en synopsis et scenarii, ensuite devant l’objectif, avec quelques accessoires, (et dans un cas, avec la complicité d’un ami avocat qui aurait pu être comédien et qui se glisse le temps d’un shooting dans la peau du galeriste). Ensuite en peaufinant les phylactères de ces courtes saynètes qui pourraient se combiner, n’en faire qu’une seule, suite de lucides truismes dont les stéréotypes déclenchent le rire. C’est cela le rôle du clown, non ? Liesbeth Decan8 fait très justement remarquer que Charlier met en œuvre ses « Photos – Sketches » au moment même où Christian Boltanski entreprend ses « Saynettes comiques » (1974), une œuvre parodique où Boltanski se raconte sur un mode clownesque et où, semblant douter de la solennité de ses précédentes démarches, il réajuste le thème de l’autobiographie à une perspective plus légère et plus humoristique. Certes, tant chez l’un que chez l’autre, Charlier ou Boltanski, il y a cette volonté de surprendre et de mettre le regardeur dans l’embarras, mais chez Jacques Charlier, il y a une dimension différente. Ces saynètes sont autobiographiques dans la mesure où elles témoignent avant tout de ses préoccupations du moment, qui d’ailleurs ne le quitteront plus : il se représente dans le rôle de l’artiste, lui comme tout autre, au cœur même de « l’intrigue »9, au sens de la complication, de l’embrouillement, de l’imbroglio qui tisse les relations qu’entretiennent les acteurs de l’art, qu’ils soient artistes, promoteurs, questionneurs, regardeurs, collectionneurs, une intrigue qui, de l’extérieur, peut en effet sembler très comique. Car l’Art pour Charlier est son objet lui-même, mais aussi et surtout, cet ensemble tactique relationnel, qu’il n’a de cesse de démystifier.

Il y a en fait deux séries distinctes dans l’ensemble des « Photos – Skeches », une première réalisée en intérieur, en studio j’allais dire, et en clichés noir et blanc. Durant les étés 1975 et 1976, Charlier réalisera plusieurs pièces en extérieur, à la campagne, et cette fois en couleurs. « L’art, quoi de plus naturel ? » déclare le clown entouré des animaux de la ferme. Il fréquente les moutons, décide du coup de faire « de l’art pour insomniaques », croise un troupeau de vaches, « des vraies » vaches auprès desquelles il entreprend « des travaux d’approche», ce qui lui semble plus simple que « d’approcher un collectionneur », s’exerce à l’art équestre, sieste sur la branche d’un arbre, attendant que le fruit de ses réflexions « soit mûr », constate assis sous cet autre feuillu « qu’il y en à d’autres qui font de l’art si facilement, qui trouvent leur inspiration, là » par exemple pointant le doigt sur le paysage lui-même. Avant de plonger dans une piscine, bonnet sur la tête, afin d’y trouver « l’idée terrible et pleine de profondeur », (et il est piquant de savoir que cette piscine dans laquelle le clown boit la tasse appartient à une galeriste hospitalière), il pointe une longue vue marine sur le paysage de bocages que surplombe la piscine. « L’Art est à l’horizon ! ». Tout cela nous renvoie à ces autres images que Charlier réalise en 1970 lorsqu’il décide de peindre un arbre dans le sens littéral du terme -, au latex (toutefois avec l’aide d’un compresseur) quinze jours avant le début de l’automne, images qu’il a titrées « Paysages Artistiques »10. Oui, Charlier campe dans son réel et dans son environnement avec lequel il interagit. Et pour ma part, devant son roman photo, pour en revenir à Roland Barthes, je n’éprouve aucun trauma du signifiant. Même léger.

Jacques Charlier

Jacques Charlier
L’art naturel, 1974-77
Photos Sketch, 4 photographies couleurs rehaussées à l’encre,
(1) x 50,5 x 70,5 cm

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Sous l’arbre, 1976
Photos Sketch, 6 photographies couleurs rehaussées à l’encre,
(1) x 50,5 x 70,5 cm

1 Notice catalographique. Dans l’ouvrage « Dans les Règles de l’Art », paru en 1983 aux Editions Lebeer-Hausman, Jacques Charlier publie une liste qu’il qualifie de « complète » des photos sketches. On y compte 13 œuvres. Tout récemment, Liesbeth Decan, dans « Conceptual, surrealist, pictorial. Photo-based art in Belgium » en annonce « environ une vingtaine ». Suite à mes recherches (atelier, publications, salles de vente, photos d’archives d’expositions), j’en compte 16. Jacques Charlier évoque comme période de production les années 74-77. Liesbeth Decan évoque les dates de 74- 79. En fait, je n’ai pas trouvé d’œuvres datées d’après 1976, date à laquelle Jacques Charlier montre une large sélection des Photos Sketches à la galerie Kiki Maier-Hahn à Düsseldorf. L’année suivante, il les montre à Paris, à l’invitation d’Eric Fabre. Jacques Charlier se souvient qu’il réalise une série en noir et blanc durant l’hiver 1974. Les séries en extérieur seront faites durant les deux été suivants. Constatation surprenante faite lors de la découverte des images d’archives d’expositions, les Photos – Sketches sont d’abord montrés rehaussés de textes en allemand. A Düsseldorf, une seule œuvre semble faire exception, une série de six clichés, œuvre non titrée, non reprise à l’inventaire dressé par Charlier, pourtant montrée à Paris en 1977, et qui nous montre l’artiste approchant un groupe de vaches dans un pré en constatant que le travail d’approche des ruminants est plus facile que ceux en usage dans le monde de l’art. Celle-là, tant à Düsseldorf qu’à Paris est montrée avec des textes rédigés en français. La série des œuvres montrée en Allemagne semble avoir entièrement disparu. Elles ne sont pas encadrées, simplement contrecollées sur carton, accrochées ainsi à même le mur. Chez Eric Fabre, toutes les séries sont encadrées. Pour les deux expositions, Jacques Charlier a choisit le format 30 x 40 cm. Il produira, pour la plupart deux séries, dont un exemplaire plus petit et plus maniable, développant les photos au format 7 x 9 / 7 x 11 cm. Les rehauts de textes sont bien sûr apposés dans tous les cas après tirage des clichés. En 1978, Jacques Charlier est invité pour une exposition collective à l’Actual Art Gallery à Knokke. L’exposition est titrée « L’Art se met à table » et se déroule du 17 mars au 28 avril. Lennep et Schwind y participent également. Charlier répond directement à la thématique de l’exposition, en sélectionnant parmi ses Photos – Sketches, la série titrée « L’art à table », reproduite dans l’ouvrage de 1983. Enfin, toujours en 1978, les Photos Sketches sont montrés à la galerie MTL, à l’invitation de Gilbert Goos qui a repris la galerie de Fernand Spillemaekers, à Bruxelles. L’exposition est titrée : « Charlier’s hebdo ou l’art bidon en roman photo ». Pour l’instant, nous ne disposons malheureusement pas d’images d’archives de cette exposition. Notons, finalement, que la toute première apparition publique d’un Photo – Sketch remonte à 1975. Charlier offre en effet une version « domestique » de « Problème de Mur » à Jean Claude Garot, fondateur du Journal POUR, à l’occasion de la campagne de soutien organisée en faveur du journal en 1975, campagne de soutien qui donnera lieu à l’organisation de l’exposition Je/Nous au musée d’Ixelles. En témoigne le catalogue publié par Piaza à Paris en 2014, Protest, Art + Design, N°40. La série des Photos – Sketches se compose ainsi : – Le connoisseur, 1974. NB , – Sûr de l’art, 1974. NB, – Le galeriste, 1974. NB, – Problème de mur, 1974. NB, – Pensant à l’Art, 1974. NB, – L’idée, 1974 NB, – L’Art à table, 1974-77 NB, – Compter l’art, 1975 C, – Sous l’arbre, 1976 C, – La piscine, 1976 C, – Le poker de l’art, 1974-76 C, – L’Art naturel, 1974-76 C, – L’aaarrrttt, 1974-76 C, – L’art équestre, 1974-76 C, – Insomnies, 1974-76 C, – Travaux d’approche (titre provisoire), 1974-76 C
2 Jacques Charlier, Dans les Règles de l’Art, Editions Lebeer-Hossmann, Bruxelles, 1983.
3 Jan Baetens, Pour le Roman-photo, Les impressions nouvelles, Bruxelles, 2010.
4 Roland Barthes, Le troisième sens. Notes de recherches sur quelques photogrammes de S.M. Eisenstein, dans Roland Barthes, l’Obvie et L’Obtus. Essai critique 3. Paris, éditions du Seuil, 1982. Ce texte a été publié pour la première fois dans Les Cahiers du Cinéma, juillet 1970.
5 Dans Jean-Michel Botquin, Zone Absolue, Une exposition de Jacques Charlier en 1970, L’Usine à Stars, 2006.
6 Publiée grâce au soutien de AAP, une association d’amateurs d’art qui gravite autour de la galerie Vega à Liège et qui acquiert les planches originales de la bande dessinée
7 Dorothée Dupuis dans, Collection art contemporain – La collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, sous la direction de Sophie Duplaix, Paris, Centre Pompidou, 2007
8 Liesbeth Decan, Conceptual, Surrealist, Pictorial, Photo-Based Art in Belgium (1960s – early 1990s), Leuven University Press
9 Je reprend a dessin ce terme que Barbara Reise applique au travail de Charlier : Ooidonck 1978 projekt, Belgische Kunst 1969-1977. Comité de travail : Fernand Spillemaeckers, Marc Poirier dit Caulier, André Goemine. Documentation rassemblée par Marc Poirier dit Caulier, p.53 et sv.
10 Voir dans Les Règles de l’Art, 1983, p.162 et Liesbeth Decan, op.cit, p. 62.

Emilio Lopez-Menchero, le Bruxelles des révolutionnaires, book

Dans « Le Bruxelles des révolutionnaires de 1830 à nos jours », tout récemment paru aux CFC Editions, Adrien Grumeau, revient sur quelques interventions urbaines menées à Bruxelles par Emilio Lopez Menchero, La Pasionaria, l’Homme Bulle et le Check Point Charlie

L’ouvrage

Bruxelles est actuellement la ville du monde où se déroulent le plus de manifestations : de toute l’Europe les mécontents de la « politique de Bruxelles » y convergent.
Ces manifestants seraient bien étonnés de découvrir que cette ville n’est pas seulement cette capitale décisionnelle de l’Europe mais un lieu où de nombreux révolutionnaires ont résidé (comme Marx) ou sont passés (comme Lénine). Bruxelles porte aujourd’hui les traces des cultures subversives qui s’y sont succédé, des communards exilés aux artistes du street art.
Le livre s’interroge sur les espaces et les lieux qui, au fil des ans, ont accueilli des révolutionnaires ­­­– belges et étrangers – et leurs activités. Il met aussi en relief les interactions entre la géographie sociale de Bruxelles et la pratique politique transgressive.

Les auteurs

Anne Morelli est historienne et professeur à l’Université libre de Bruxelles. Ex-directrice du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité de l’ULB, elle est à l’origine de cet ouvrage collectif placé sous sa direction.
Pour ce volume, Anne Morelli a réuni plusieurs universitaires et spécialistes dans leur domaine : Frédérique Bianchi, Francine Bolle, Jean Boterdael, Nicoletta Casano, Bernard Dandois, Chloé Deligne, Edward De Maesschalck, Guy Desolre, René Fayt, Anne Frennet-De Keyser, Jacques Gillen, Idesbald Goddeeris, José Gotovitch, Adrien Grimmeau, Jean Houssiau, David Jamar, Luc Keunings, Mazyar Khoojinian, Jorge Magasich, Danielle Orhan, Pelai Pagès i Blanch, Jean Puissant, Benoît Quittelier, Francis Sartorius, Hans Vandevoorde, Raoul Vaneigem, Els Witte

Anne Morelli, dir.
Le Bruxelles des révolutionnaires de 1830 à nos jours
CFC Editions
ISBN : 978-2-87572-019-1

Jacques Charlier, Konrad Fischer, 1975

Jacques Charlier

On l’oublie parfois, mais à l’origine Konrad Fischer était peintre, signant ses tableaux Konrad Lueg, du nom de sa mère. Il étudie à l’académie des Beaux Arts de Düsseldorf, ses camarades d’atelier ne sont autres que Manfred Kuttner, Sigmar Polke ou Gerhard Richter. C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’il organise en 1963 dans un magasin du centre de Düsseldorf « Ling with Pop. A demonstration for Capitalist Realism », première apparition publique des deux artistes. « Living with Pop » est une exposition alternative au « white cube » de la galerie d’art, contestant d’ailleurs le rôle de celle-ci. Cela n’empêchera pas Fischer de devenir lui-même galeriste, inaugurant avec son épouse Dorothée et la complicité de Carl André un espace d’exposition au 12 de la Neubrückstrasse dès 1967. Le lieu s’appelle simplement « Chez Konrad Fischer ». Il invitera ainsi au fil du temps toute l’avant garde internationale à Düsseldorf. Dresser la liste des expositions qu’il organise revient à établir une véritable encyclopédie de l’art conceptuel et minimaliste de ces années-là. Bruce Nauman, Carl Andre, Donald Judd, Dan Flavin, Sol LeWitt, Hanne Darboven, Richard Long, Robert Ryman, Robert Mangold, Bernd et Hilla Becher, Jan Dibbets, Gilbert & George, On Kawara, Piero Manzoni, Joseph Beuys, Giuseppe Penone ou Mario Merz passeront par là.

Konrad Fischer exercera également des activités curatoriales. Contestant l’esprit très national de la première édition de la foire de Cologne en 1968, il crée Prospect la même année, y invitant artistes et galeristes internationaux. La première édition se déroule à la Kunsthalle de Düsseldorf. En 1969, Fischer organise la légendaire exposition « Konzeption/Conception. Documentation of Today’s Art Tendencies » au Städtisches Museum de Leverkusen. « Prospect 1971 », l’année même où Jacques Charlier propose son film collectif à la Biennale de Paris, est exclusivement dédié à la photographie et au film d’artiste. L’édition de 1973 sera consacrée à la peinture. Enfin, « Prospect/Retrospect  Europa 1946-1976 », projet ô combien ambitieux, clôturera la série en 1976.

C’est cet itinéraire que Charlier évoque en dix planches, les débuts de Konrad Lueg, à la fulgurante ascension de Konrad Fischer, génial businessman, galeriste pointu et homme de pouvoir, jusqu’au sacre du Konrad Kaiser régnant sur le temple de l’Art. Cette série de dessins est tracée en 1975, quelques temps avant « Prospect/Retrospect », dont bien sûr on parle déjà beaucoup dans les milieux informés. Fernand Spillemaekers de la galerie MTL, avec lequel Jacques Charlier collabore, fulmine et se promet de prendre position, d’éditer une publication, d’ouvrir la polémique. Il en a déjà le titre, cela s’appellera « Retro/Suspect ». Spillemaekers ne passera pas à l’acte, mais son projet de titre cinglant n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd : dans les dessins de Charlier, c’est un monumental « Retro/Suspect » qui occupe le fronton du temple de l’Art de Kaiser Konrad.

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier

Jacques Charlier
Konrad Fischer, 1975
Encre sur papier, 10 planches, 29,7 x 21 cm, 1975