17 octobre 2017

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Jacques Lizène participe à l’exposition Het Vlot – The Raft organisée au musée d’art contemporain d’Ostende et en divers lieux de la cité balnéaire. Commissaire de l’exposition : Jan Fabre. Vernissage ce 21 octobre.

Théodore Géricault

Theodore Géricault, Le radeau de la Méduse (quatrième étude), 1819 – 1820. (c) Angers, Musée des Beaux-Arts

Jacques Lizène

NAUFRAGES DE REGARD

On sait, à propos de Jacques Lizène, combien les premières années de création ont été fécondes. Certes, le terme semble inapproprié puisque le petit Maître décide dès 1965 de ne pas procréer, position qu’il confirme en 1970 par sa « Vasectomie (sculpture interne) », l’une des fondation même de tout son Art d’Attitude, mais il en est ainsi : en une douzaine d’années, Lizène conçoit un impressionnant corpus d’idées qu’il ne cessera de décliner en remakes et remakes de remakes. Même les années passées à l’Académie de Liège furent inventives et fertiles, plus imaginatives sans doute dans les couloirs que dans l’atelier, mais qu’importe dès le moment où l’on a délibérément choisi la voie de la Médiocrité et de l’Art sans Talent. Jacques Lizène a longuement fréquenté les plâtres d’antiques qui hantent les couloirs de l’Académie ; bon nombre sont moulés en deux parties. Ce sera le fondement même de son Art syncrétique, qu’il conçoit en 1964 : « croiser toute sorte de choses, des animaux, des visages, des architectures, des arbres, des voitures, des chaises, des sculptures ». Depuis, il ne cesse de pratiquer l’accouplement, mais il altère, outrage, transgresse, se réjouit de la disharmonie et s’enthousiasme même, à l’occasion, de rendre celle-ci non perçue. Il génétise des visages qui se transforment en masques et renoue ainsi avec le grotesque, l’anormalité, ce que l’histoire de l’art positiviste a d’ailleurs longtemps refoulé. L’art syncrétique l’amène très vite à l’interrogation génétique, à la sculpture génétique. Le sexe, la mort, la génétique hantent l’œuvre lizénienne depuis ses débuts.

Longtemps, ces projets de sculptures sont restés minables dessins ou médiocres collages, de préférence photocopiés. Il faudra attendre la fin des années 90 pour que le petit Maître fasse découper chaises et mobiliers. Ainsi compose-t-il d’improbables croisements en « sculptures nulles » (1980) : Jacques Lizène orchestre des rencontres incongrues, organise des collisions d’éléments disparates et ajuste les télescopages. Dans un grand charivari de brocante, il découpe les chaises, en croise tous les styles. Sièges croisés, chaises boiteuses, ce sont des objets idiots, donc singuliers, métissés, allant par paire, comme des chromosomes. Avec lui, les chaises se posent rarement au sol; au contraire, elles dansent, gondolent, dorment assises. Projets déjà tracés dès 1964, ce sont des corps déglingués, au bord de la chute, aussi dégingandés que le petit Maître en sa « Danse Nulle » (1980). Ce sont des corps absents et disséqués, des ossatures, des armatures, ce qui n’est pas sans rappeler l’Art spécifique des années 67-70, cette interrogation sur la spécificité du médium. Lizène découpe les meubles. Joyeusement, le mobilier sombre et vacille. Le désastre est jubilatoire. Commodes et buffets s’hybrident de la même façon, dans l’inachèvement d’une submersion, d’un engloutissement ; c’est un continuel Naufrage de regard (2003). Petit maître (1969) d’Art nul (1966), il déséquilibre le mobilier, pose sur les meubles des natures mortes dites à la maladresse (1974), les accompagne de marines chavirées (1970) et craquelées (1964). « Le principe du bricolage, note l’ethnologue Bertrand Hell, est ontologiquement liée à la fonction du maître du désordre. Mais ce principe ne gouverne pas uniquement la forme et l’enchaînement des rites. Il conduit à également maintenir ouvert le système de représentations de l’invisible. Celui-ci ne peut être pensé comme un monde figé, immuable. Dans leur art du bricolage, les maîtres du désordre savent manier plusieurs ficelles. Il en est une qui détonne tout particulièrement au regard de notre conception occidentale du religieux, à savoir le rire »1. Le rire lizénien est le redoutable moteur de son œuvre. (Jean-Michel Botquin)

1 Bertrand Hell, Les Maîtres du Désordre, Quai Branly, Paris, 2012.

Jacques Lizène

SHIPWRECKS OF GLANCES

Whatever we may know of Jacques Lizène, we know how fruitful his first creative years have been. Admittedly, the term seems inappropriate, since the small-time Master decided in 1965 never to procreate, a position he confirmed in 1970 with his «Vasectomie (sculpture interne) » (Vasectomy (internal sculpture)), one of the most fundamental works in his oeuvre of Art with Attitude, but the fact of the matter is that Lizène, in a dozen years, will develop an impressive body of ideas which he will continue to expound through remakes and remakes of remakes. Even the years at the Liege Academy were fertile and inventive, probably more imaginative in the hallways than in the studio, which is of no importance as soon as one deliberately chooses the path of Mediocrity and Art without Talent. Jacques Lizène for a long time visited the plaster casts of antiquity that haunt the halls of the Academy, a large number of which are moulded in two parts. This is the very principle that underlies his Syncretic Art, conceived in 1964: « to cross all sorts of things, animals, faces, architecture, trees, cars, chairs, sculptures. » Since then, he will continue to practice mating, incessantly, but he alters, offends, transgresses, welcomes the disharmony and even takes delight, on occasion, in rendering it imperceptible. He geneticises faces that turn into masks and in this way connects with the grotesque, with abnormality, which incidentally has long been repressed by positivist art history. Syncretic Art will quickly lead him to the genetic interrogation, to the genetic sculpture. Sex, death, genetics have haunted the Lizènean oeuvre since its inception.

For a long time, these sculpture projects remain lousy drawings or mediocre collages, preferably photocopied. This makes sense when, additionally, one assiduously practices procrastination. It was not until the late 90s that the small-time Master began cutting up small chairs and furniture. In this way, he creates improbable crossings and worthless sculptures (1980): Jacques Lizène composes incongruous meetings, organizes crashes between disparate elements and adjusts their collisions. In a large pandemonium made up of flea market items, he cuts up chairs, crosses all kinds of styles. Crossed chairs, rickety chairs, these objects are stupid, and thus singular, hybrids, crossbred in pairs like chromosomes. In his case, chairs are rarely placed on the floor; instead, they dance, buckle, or stand asleep. Already worked out in 1964, these projects are ramshackle bodies, on the verge of collapse, as gangly as the small-time Master and his « Danse Nulle » (Worthless Dance) (1980). They are absent and dissected bodies, skeletons, frames, reminiscent of the Specific Art of 67-70 in the way they question the specificity of the medium.

Lizène cuts up furniture. Happily, the furniture collapses and wobbles. The disaster is exhilarating. Dressers and buffets are hybridized in the very same way, in the incompleteness of a submersion, an engulfment; it is an everlasting Shipwreck of glances (2003). The small-time Master (Petit maître) (1969) of Worthless Art (Art nul) (1966), discomposes furnishings, places still lifes dedicated to clumsiness on the furniture (1974), matches them with cracked (1964) and overturned marines (1970). Operating within a startlingly self-referential system, Lizène turns projects, proposals, and worthless ideas – each and every single one always clearly connected to its date of conception – into unbridled devices. « The principle of tinkering, remarks anthropologist Bertrand Hell, is ontologically related to the function of the master of disorder. But this principle does not only govern the form and sequence of rites. It also serves to keep open the system of the representation of the invisible. This can be thought of as a frozen, immutable, world. In their makeshift art, the masters of disorder know how to pull several strings. There is one that particularly stands out with regard to our Western concept of religion, and that is humour « 1. The Lizènean humour is the formidable engine of his oeuvre. (Jean-Michel Botquin)

1 Bertrand Hell, Les Maîtres du Désordre, Quai Branly, Paris, 2012.

Jacques Lizène

Jacques Lizène
Le Radeau médusé, 2011
Meuble découpé 1964, cadre penché et morcelé 1970, art syncrétique 1964, croiseur croisé frégate, naufrage de regard en sculpture nulle, remake 2011.
Technique mixte, 145 x 40 x 110 cm.

Jacques Lizène
Peinture nulle, 2011
Toile morcelée, art syncrétique, sculpture génétique culturelle, cadre penché, en remake 2011. Technique mixte sur toile trouvée, 140 x 145 cm.

Jacques Lizène
Danse Nulle 1980, en remake, avec tombé de l’image. 2003
2003, couleurs, son, 0’17. Production AVCAN.

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