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Maen Florin, Playing at being human, Hof Van Busleyden, Mechelen (1)

Playing at being human, exposition monographique de Maen Florin à Malines – Mechelen se décline en trois lieux distincts. Au Garage, centre d’art contemporain, en l’église Saint Jean et à la Cour de Busleyden, ce magnifique  palais renaissant. Jérôme van Busleyden (vers 1470-1517) appartient à une riche et ancienne famille de Bauschleiden au Luxembourg. Il s’installe dans la capitale bourguignonne de Malines, où il devient membre du Grand Conseil en 1504. Il revêt aussi de hautes fonctions au sein de l’Eglise en divers endroits des Pays-Bas et de France. Emissaire de Charles Quint, il voyage en 1517 pour préparer l’ascension au trône du jeune souverain en Espagne, mais meurt d’une infection pulmonaire à Bordeaux. L’humaniste Erasme fonde avec l’argent que lui a légué Jérôme de Busleyden le Collège-des-Trois-Langues de Louvain, où même les moins fortunés peuvent apprendre le latin, le grec et l’hébreu, les trois langues dans laquelle est écrite et traduite la Bible.

Au Musée Hof Van Busleyden, les oeuvres de Maen Florin, intégrées dans les collections permanentes, entrent en dialogue avec le passé, et ne font plus qu’un avec l’environnement dans lequel elles sont exposées. En pleine résonance, multipliant les rapprochements formels, déclinant dès lors le langage plastique et visuel, thématiques, ou nous permettant de tisser des liens, d’enrichir le sens des unes et des autres.

Maen Florin On the Wall XIV,  2017, h.86 cm, céramique, polystyrène, métal, bois. Photo : Steven Decroos

Tel un quarante sixième édile, ce buste chevillé au mur, portant haute fraise piquée de grandes épingles dialogue silencieusement avec les quarante-cinq hommes du tableau voisin, tous vêtus de rouge écarlate. Ils constituent le Parlement de Malines, la plus haute autorité juridique des Pays-Bas. Cette Cérémonie d’ouverture, présidée par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire qui créa ce Parlement, est attribuée à Jan Cossaert, artiste malinois qui la peignit, pense-t-on, en 1587

Maen Florin On the Wall XIV,  2017, h.86 cm, céramique, polystyrène, métal, bois. Photo : Steven Decroos

Les yeux clos, l’oreille attentive, peut-être est-il également et très secrètement à l’écoute du Jugement de Salomon, rapporté dans le Livre des Rois, et rendu, là, tout près de lui, au détour d’une cimaise. Le tableau est l’œuvre de Michel Coxcie, répondant à la commande des magistrats de Bruxelles.  Il était de coutume au seizième siècle d’accrocher des représentations du fameux jugement de Salomon dans les salles des tribunaux. Elles servaient aux juges d’exemple d’une sentence sage et ingénieuse qui débouche sur la vérité et la justice.

Maen Florin, Albino 2017 h.45,5 cm, céramique. Photo : Steven Decroos

Albino. Maen Florin pose son Albino non loin de cette tapisserie représentant un épisode de la Conquête de Tunis, menée par Charles Quint en 1535. Cette tapisserie appartient  à une série de douze ; c’est la plus coûteuse commande artistique passée par Charles Quint, affirmant haut et fort sa stature de grand défenseur de la Chrétienté.  Les cartons ont été conçus par Jan Cornelisz, Vermeyen et Pieter Coecke van Aelst, et les tapisseries ont été tissées dans l’atelier bruxellois de Willem de Pannemaker. Oui, les céramiques de Maen Florin  sont de différentes races et typologies humaines, chacune avec ses particularités physiques. L’albinisme est une maladie rare, néanmoins plus fréquente en Afrique que dans d’autres parties du monde. Du fait de leur apparence physique et de superstitions locales, les Albinos sont encore aujourd’hui persécutés dans certains pays d’Afrique subsaharienne, victimes de croyances archaïques. Ce rapprochement entre la sculpture de Maen Florin et cette tapisserie m’évoque la puissance des uns, la fragilité des autres, l’obscurantisme, la violence, les exactions menées au nom des croyances et religions. Je repense du coup à cette réflexion de Stefan Hertmans à propos des céramiques de  Maen Florin, citation que l’artiste a mis en exergue dans l’une de ses récentes publications : « Maen Florin nous prend en otage au moyen d’un raffinement psychologique, d’une impression de lucidité coupable. Pourtant son travail n’est jamais moralisateur : la morale entraîne toujours une simplification de la psyché. Maen Florin, en revanche, nous montre la complexité poétique de l’imagination aussi bien que de l’apparition troublante ».

Maen Florin On the Wall VII, 2016-2017, h.90,5 cm, céramique, polistyrene, carton, sangles d’arrimage, bois. Photo : Steven Decroos

Hertmans poursuit « C’est ce qui rend ses œuvres vulnérables et toutes-puissantes ; elles attirent notre regard, l’esquivent, provoque une interaction déstabilisante entre notre attention et leur apparition inattendue ». Le grand buste d’homme noir semble pourtant trouver une place naturelle auprès de cette ancienne mappemonde, tout proche à traverser le miroir vers d’autres antipodes. Cuirasse sanglée de conquistador, mais fragile comme un nid d’abeille, fraise démesurée telle celles qui finiront par faire l’objet de moqueries populaires, caricature burlesque de la richesse des Grands d’Espagne ; il est le maître et l’esclave à la fois.  Puis ce visage empreint de tous les voyages intérieurs. Jamais nous ne percerons les secrets de toute son expressivité. « La honte est exposée sans fioritures, écrit Veerle Van Duurne. La souffrance devient reconnaissable. Même lorsqu’un buste est plus « habillé », la composition comme le matériau renforcent l’éloquence de la ta tête ». Oui, mais, relisant l’histoire l’occidentale, qui donc éprouve ou devrait éprouver, ici, ce sentiment de honte ?