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Marie Zolamian, Un Automne à Dess(e)ins, Bienvenue (1)

Tandis que les mosaïstes Gino Tondat et Sarah Landtmeters s’activent dans leur atelier, assemblant peu à peu des milliers de tesselles soigneusement choisies  au cœur des carrières de Carrare, Marie Zolamian compile une somme de dessins et documents qui ont accompagné sa réflexion au fil de la conception de cette monumentale mosaïque destinée à accueillir le visiteur au KMSKA, le musée royal des Beaux-Arts d’Anvers. Le musée anversois est, en effet, actuellement en pleine rénovation, un chantier titanesque entamé en 2011, mené par le bureau Kaan Architecten de Rotterdam. Marie Zolamian s’est vu confiée la mission de créer une nouvelle mosaïque pour le péristyle extérieur du musée, sous la grande colonnade de l’entrée principale donnant sur la place Léopold De Wael, une surface de plus de 70 mètres carrés, une première du genre pour l’artiste qui, dès lors, s’est plongée entre les muses, le musée et l’art de la mosaïque. Aujourd’hui, elle cite volontiers le De Ordine de Saint Augustin qui constate que l’accidentel, l’imprévisible, voire l’absurde semble régner sur l’univers, mais que ce chaos devient composition ordonnée pour celui qui sait regarder le système du monde avec un certain recul. L’art de la mosaïque devient alors un dialogue de l’un et du multiple. Tel est son paradoxe : paradoxe de l’unité malgré la fragmentation, de la cohérence de l’ensemble à partir de l’individuel et d’un ordre savamment caché derrière la monotonie apparente des alignement de tesselles. « Mon projet, explique Marie Zolamian, s’apparente à une grande tapisserie posée au sol dont le déroulement temporal et géographique renvoie à la fonction de l’édifice, reflétant l’intérieur à l’extérieur ; comme une introduction au musée. Elle appartient à notre époque qui brasse des histoires et informations en provenance de divers horizons, sans hiérarchie de styles ou de genres. L’histoire y est évoquée comme une suite de combinaisons, faite de conquêtes et progrès, d’évolutions et de rencontres. C’est un voyage dans l’histoire de l’art, combinant l’art de la mosaïque, de la tapisserie et de la peinture, préfigurant un message humaniste de la rencontre et de la célébration du mélange, de l’hybridation, des croisements et du vivre ensemble. Je l’appelle pour le moment Tapis de bienvenue ». « L’ensemble donne à voir une grande scène similaire à une scène mythologique, une vision paradisiaque, poursuit Marie Zolamian. Son centre est la vue topographique de la ville portuaire abstraite et géométrique, une dentelle monochrome blanche. Nous assistons en direct à son enrichissement intellectuel, artistique et environnemental. Au nord l’ondulation des eaux de l’Escaut est accompagnée par deux phénix d’Ensor, un soleil levant, comme le reflet dans l’eau d’une rosace du plafond du péristyle dont la couleur dorée d’origine a été redécouverte lors de la restauration. Au sud, une végétation sauvage, un paysage exotique foisonnant d’eau, de plantes et de rochers rappelle les mosaïques antiques de l’Afrique du Nord. Les fleurs de ce jardin suspendu à nos pieds sont minutieusement choisies et proviennent de plantes observées lors de mes voyages. Une chimère y embarque l’art, la culture, la création, toute une série de motifs observés dans les collections du musée ».

Préfiguration de cette œuvre monumentale qui sera posée dans quelques mois, Marie Zolamian agence dans un désordre soigneusement choisi, plans, croquis, notes, dessins, esquisses qui témoigne des multiples aspects, points de vue et sources du projet bientôt mené à son terme. Bienvenue.

Marie Zolamian, Bienvenue, technique mixte et dimensions variables, 2017-2020

LA CARTE EST LE TERRITOIRE

« En cet Empire, l’Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la carte d’une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l’Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l’Empire, qui avait le Format de l’Empire et qui coïncidait avec lui, point par point ». Ces quelques lignes, profondément métaphoriques, emblématiques même des sciences sociales auxquelles appartient la géographie, rédigées par Suarez Miranda et que reprend Jorge Luis Borgès dans son opus De la Rigueur de la Science me reviennent à l’esprit tandis que je scrute l’esquisse tracée par Marie Zolamian pour le péristyle du Koninklijk Museum voor Schone Kunsten Antwerpen. Oui, la géographie, c’est d’abord de l’imagination, oui la carte portée à l’échelle 1/1 est une utopie, oui, en ce sens, la carte est le territoire même, pour paraphraser le titre du roman de Michel Houellebecq. Elle l’est tant ici, aux portes du Musée, que dans le parcours personnel de l’artiste.

D’origine arménienne, née à Beyrouth au Liban, installée en Belgique, Marie Zolamian pratique un cheminement entre cultures du Nord, civilisations méditerranéennes et traditions orientales, une mise en intrigue de territoires réels et fictionnels, collectifs et personnels. Elle n’a de cesse de vouloir témoigner de l’histoire des autres, abordant les questions d’identité, d’accueil, de mémoire et d’enracinement. Et nous arpentons l’atlas de ses œuvres, erratiquement, sans intention précise, à travers son dédale. C’est là, pour reprendre les mots de Maria Kodama à propos de l’Atlas de Borgès « un prétexte pour enraciner dans la trame du temps nos rêves faits de l’âme du monde ».

Cette carte n’est ici, aux marches du musée, pas n’importe laquelle. Marie Zolamian s’inspire de la carte d’Antwerpen tracée par Virgile Bononiensis en 1565. Colorée à la main, monumentale lithographie imprimée sur  vingt feuilles de papier fabriqué à la main – hand made-, cette lithographie est conservée au musée Plantin Moretus, ce haut lieu fondateur de l’histoire de la diffusion du savoir. Ainsi rend-elle indirectement hommage à cet autre Anversois, Abraham Ortelius (1527-1598) qui rassembla les meilleures cartes maritimes et terrestres de son temps, élabora le premier atlas de l’Histoire, son Theatrum Orbis Terrarum, son Théâtre du Monde. Gillis I Coppens de Diest, qui édita la carte de Virgile Bononiensis, imprima les premières éditions, suivi par Christophe Plantin lui-même. Quarante deux éditions de ce best seller cartographique du monde connu se succédèrent entre 1570 et 1612.

Le Musée lui-même, ce haut lieu de la conservation, d’étude et de diffusion de l’art, de la culture, de leurs histoires intimement liées, n’est-il pas également Théâtre du Monde? Il est au cœur de la ville ceinte de ses remparts ; y entrer, en sortir, c’est franchir l’Escaut. Il fut et reste au cœur de tous les réseaux, lieu de rencontre, de conviction, et de dialogue où les arts et les sciences se renforcent mutuellement. Le plan d’Antwerpen, stylisé par Marie Zolamian, fin réseau de places, de rues et des artères de la ville, est enraciné dans l’histoire de la cité scaldienne comme il nous catapulte au creux même de l’ère du numérique.

Et ce plan est au cœur du monde, inscrit dans une nature foisonnante, à la fois locale et exotique, un tapis végétal, au croisement des arts de la mosaïque, cette haute tradition antique et méditerranéenne, de la tapisserie – que l’on évoque le domaine de la lice, les riches ateliers de nos régions ou le raffinement persan de l’art du tapis -, ainsi que de la peinture, ici, bien sûr, si richement omniprésente. Marie Zolamian y glisse de nombreux motifs, des mains entre autres, référence à la légende fondatrice de Brabo, à l’étymologie du nom de la ville, à son héraldique également, de gueules au château à trois tours ouvertes crénelées d’argent, ajourées et maçonnées de sable, la tour du milieu accompagnée en chef de deux mains appaumées, celle à dextre en bande, celle à senestre en barre, toutes les deux d’argent. Sur mode allégorique, Marie Zolamian s’inspire du patrimoine conservé par le musée, scrute les tableaux et en extrait des mains protectrices, des mains en prière, des paumes ouvertes, des détails infimes qu’elle emprunte à Lucas Cranach l’Ancien, à Frans Floris, au Maître de Frankfurt, à Marinus Van Reymerswale, à Conrad Faber von Kreuznach, à la Sainte Thérèse d’Avila de Gerard Seghers, à la Madone de Jean Flouquet, entourée de ses séraphins et chérubins, au pasteur Eleazar Swalmius peint par Rembrandt ou encore à la Lady Godiva représentée par Jozef Van Lerius. Il y a là même la main de Rik Wouters. Et une mouche qui a quitté la coiffe de l’épouse du Maître de Frankfurt pour voleter aux portes du musée.

Cette cartographie fantasmée du musée et de ses collections s’onirise d’autant plus sur la partie droite de la mosaïque conçue comme un vaste triptyque posé au sol. Oui, dans ce voyage à la découverte de l’art, on peut embarquer avec le rameur de James Ensor, même si la tour de Babel de Jan Breughel a été déposée au fond de la frêle embarcation, même si l’éléphant blanc mendiant de Rembrandt Bugatti danse sur la proue de la barque, défiant toutes les lois physiques de l’équilibre. Et puis, il y a cette chimère monumentale, inspirée d’une gravure de Pieter van der Borcht l’Ancien, animal fantastique habité d’une foule de têtes d’autres animaux, bestiaire illustrant « la difficulté de gouverner les peuples ». Redessinée par Marie Zolamian, cette chimère transporte tant d’autres motifs et détails peints par Rubens, Breughel, Ensor, Wouters, Memling, Ziesel, Van Elst ou Delvaux, des masques et des visages, des fleurs et des animaux. Cette chimère – et c’est bien le sens même de son existence – se transforme en paysage mental, entre imagination et représentation. L’enfourcher  sera l’occasion de contempler la terre depuis un point merveilleux situé hors d’elle, « comme porté soi-même aux ailes du coursier et survolant joyeux les peuples et la terre », pour reprendre les mots du poète L’Arioste. Oui, entrer au musée, c’est survoler la carte et son territoire façon Borgès, embrasser le monde d’un coup d’œil, se fondre enfin, au territoire, cheminant de salle en galerie, saisissant tout par le détail, dans la simultanéité, le passé, le présent et l’avenir, mais aussi tous les possibles.

Jean-Michel Botquin