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Werner Cuvelier, Statistic Project XXVI, Coördinaten, Coordonnées

Les centre d’intérêts de Werner Cuvelier sont multiples, l’art bien sûr, le problème de l’art, son histoire, les sciences, les mathématiques et, lorsque celles-ci sont appliquées, la statistique, mais aussi la géométrie, et la cartographie, la musique, l’architecture – même celle des bordels – la philosophie, la littérature, toute une série de savoirs qu’il sonde, dont il se nourrit au quotidien, et qui surgissent dans son travail. Est-ce cela qui le mènera à la conception du Statistic Project XXVI qui l’occupera durant deux ans, précisément de 1975 à 1977, et même bien au-delà si on lui associe Les Parallélismes qu’il signe en 2016? L’entreprise sera encyclopédique, un grand oeuvre condensé dans un tapuscri (t47) de plus de 300 pages et 200 listes. Les grands personnages sont la table des matières de l’humanité, griffonne Werner Cuvelier sur la couverture du Tekenboek 75.01 qui accompagne le projet. La citation est de Christian Friedrich Hebbel, poète et dramaturge allemand du 19esiècle. Cette table des matière est ici particulièrement dense.

Afin de tenter de comprendre, de façon spécifique, mille ans de culture occidentale48.Werner Cuvelier se propose de dresser pour sept disciplines différentes, des listes de figures historiques indispensables à cette compréhension. Il s’agira pour chacune d’elles, de plus, de déterminer l’ouvrage singulier, l’oeuvre essentielle, celle qui a eu une importance décisive pour le développement de cette culture occidentale. Afin de constituer cette banque de données, il fait appel à des amis artistes et universitaires, sept personnes choisies en fonction de leur domaine de compétences. Willy Coolsaet, philosophe et professeur à l’Université de Gand, dressera la liste des œuvres philosophiques, Bernard Dewerchin listera les architectes. Staf Renier les peintres. Tous deux font partie du groupe des IX, avec qui Werner Cuvelier expose à Deurle, Tournai et Gand en cette même année 1975. Rudolph Boehm s’investira dans le domaine des sciences. Son assistant à l’université, Silvio Seen fournira la playlist d’œuvres musicales. Cis Degand et Benoît Angelet compléteront l’équipe, le premier investiguant le domaine de la sculpture, le second celui de la littérature. Chacun fournira sa liste d’œuvres, 183 au total : 28 œuvres philosophiques, 13 découvertes scientifiques, 30 architectures remarquables, 38 œuvres littéraires, 16 partitions, 46 peintures et 6 sculptures. Oui, dans le domaine de la sculpture, Cis Degand ne retiendra que six œuvres, toutes du XXe siècle, sélectionnant les Ready Made de Duchamp, la Colonne sans fin de Brancusi, un relief de Arp, la Construction Suspendue de 1920 de Rodchenko, le Monument à la Troisième Internationale de Tatlin ainsi que la période Dada de Giacometti. A chacun ses critères, en effet, son jugement, ses centres d’intérêt, ses inclinaisons, sa subjectivité. Et tant pis, par exemple, si Staf Renier ne juge pas Pablo Picasso indispensable. Sans doute ont-ils beaucoup discuté ; oui, mais voilà, la liberté individuelle prime sur tout. Rappelons la question déjà posée à Zaffelare : sommes-nous soumis à l’orientation de ce qui nous oriente ?

Werner Cuvelier compilera les données : date de naissance (pas toujours précisément déterminée) et de décès, nationalité, catégorie, titre de l’œuvre retenue, datation de celle-ci. Soit des informations simples et élémentaires qui lui permettront de multiplier les listes. Il les classe chronologiquement par catégories (7), par nationalité des auteurs (16), toutes catégories confondues (1), ou encore par siècle et toutes catégories confondues (10). La cinquième série est de loin la plus importante (183) : pour chaque auteur ou créateur, Werner Cuvelier considère sa longévité, place sur la ligne temporelle l’œuvre sélectionnée et, entre ces deux balises que sont la naissance et le décès, insère toutes les œuvres citées, dans les sept catégories, qui lui sont contemporaines. Prenons, par exemple, l’italien – et surtout Florentin – Machiavel – Niccolò di Bernardo dei Machiavelli -, classé parmi les philosophes. Il nait en 1469, publie Le Princeen 1513, décède en 1527. Il a 6 ans lorsque Piero della Francesca peint la Madonne de Sinigallia(1475), 23 ans lorsque Christophe Colomb découvre l’Amérique (1492). Bramante érige à Rome le Tempietto san Pietro in Montorio (1502) alors qu’il a 33 ans ; il a 34 ans lorsque Léonardo da Vinci esquisse le sourire de Mona Lisa (1503). Il aurait pu croiser Hieronymus Bosch et découvrir son Jardin des Délices (1504), contempler l’Adoration de la Sainte Trinitéd’Albrecht Dürer (1511). Michelangelo termine les peintures de la Chapelle Sixtine (1512) un an avant la publication du Prince, Grünewald peint le Retable d’Issenheim un an après (1514). Machiavel a 56 ans lorsque Raphaël peint L’Ecole d’Athènes à l’invitation du pape Jules II (1520). Giulio Romano entame la construction du Palazzo del Te à Mantoue (1525) deux ans avant le décès du théoricien de la politique, de l’histoire et de la guerre qui meurt à Florence en 1527. Parcourir ces 183 listes donne le tournis, tant les les hommes, les oeuvres et ouvrages se croisent. Lorsqu’il s’agira d’envisager la traduction visuelle du projet, Werner Cuvelier ne les représentera d’ailleurs pas toutes. Il se concentre sur les 46 peintres, quarante six diagrammes dont la hauteur est égale au nombre d’oeuvres et ouvrages contemporains à la vie du peintre.

Le Statistic Project XXVI s’appelle Coördinaten, Coordonnées : Werner Cuvelier se propose en effet d’assigner à chaque oeuvre ses coordonnées, en abscisse et ordonnées. Ainsi, il trace 33 diagrammes mesurant 55 x 55 cm ; la ligne du temps est en asbscisse, les oeuvres en ordonnée. Chaque point, à l’intersection des deux droites est représenté par un plus, une étoile à quatre branche. 7 diagrammes dessinent la courbe des ouvrages  par catégories, dix par siècle, seize par nationalités des auteurs. L’ensemble est d’un minimalisme exigeant, chaque diagramme très finement tracé au crayon, la courbe s’incurvant en fonction des données enregistrées. Ce sont des pleiades d’étoiles décisives dans l’histoire de la pensée et de la création occidentale. Dans un grand diagramme (105 x 105 cm), Werner Cuvelier reporte l’ensemble des 183 oeuvres classées chronologiquement, toutes catégories confondues ; c’est la courbe ultime en quelque sorte, le condensé, la synthèse. Tous ces diagrammes sont muets, seules quelques dates à peines esquissées les ponctuent. Il n’en va pas de même dans deux autres dessins. Le premier, cartésien, reprend la liste des auteurs. Ici, Werner Cuvelier les nomme en toutes lettres, indique les dates de naissance et de décès, assigne des couleurs aux catégories. Il réitère la chose dans un second, mais cette fois, il fonde son dessin sur le système des coordonnées polaires, système de coordonnées curvilignes à deux dimensions, dans lequel chaque point du plan est entièrement déterminé par un angle et une distance. Surgit ainsi le concept de la spirale d’Archimède. Point, courbe, pôle, spirale, tout ici est métaphore et visualisation de ces grands mouvements de la pensée et de la création. Dans ce dernier dessin, ils ne sont plus 183. 239 auteurs et créateurs y figurent, dont Werner Cuvelier dresse la liste alphabétique en marge de la spirale. Sans doute s’agit-il de reprendre ici une série de personnalités en balance, envisagés dans un premier temps, puis écartés des listes finales. Tiens, Picasso n’y est toujours pas; Victor Horta, Vivaldi ou Zurbaran font, eux, leur entrée au Panthéon.

Enfin, deux dessins, les plus colorés, les plus énigmatiques peut-être, s’appuient sur une vue en perspective, droite dans un premier dessin, en diagonale dans le second, un jeu de carrés et rectangles tenant compte des divers paramètres, alignés sur la ligne temporelle. Ils sont comme des fiches quil faudrait serrer dans leur boite, comme des livres à rangeret classer sur les rayonnages de la bibliothèque ; le réel n’est jamais très loin. On imagine le travail de bénédictin que représente pareil grand’oeuvre, la patience du copiste, les heures passées devant la Remington portative, la consultations des dictionnaires et encyclopédies afin de vérifier les données. Non, en 1975, la Wiki n’existe pas ni même les datas bases.

Werner Cuvelier mettra beaucoup plus de temps encore à rassembler la documentation iconographique qui constitue la troisième partie du projet (t49), une galerie de portraits, les figures de ces figures, 183 photographies format carte postale qui constitueront une frise de dix-neuf mètres de long, des photographies pour les décennies les plus récentes, des portrait et autoportraits peints, gravés, dessinés, sculptés, pour les périodes plus anciennes, repérés dans toute une série d’ouvrages, recadrés afin d’assurer l’échelle des trombines, puis photographiés. Lorsque Werner Cuvelier expose la frise en 1984 à la galerie l’A à Liège, elle n’est pas encore complète.    (50) Quelques cases restent vierges, l’une ou l’autre représente un portrait tiers. En lieu et place d’un portrait de Roger Van der Weyden qu’il ne trouve pas, Werner Cuvelier sélectionne le Portrait d’une Dame peint par le maître vers 1460. Point de portrait de Piero della Francesca ? Voici, à sa place, le profil de Battista Sforza. Deux femmes, les seules de toute la frise : signe des temps, le groupe des Sept n’a retenu aucune femme. Aujourd’hui ce serait très politiquement incorrect.

On peut suivre cette quête iconographique au fil des pages du Tekenboek 75.01. Werner Cuvelier y consigne les références, les sources disponibles ; régulièrement il dresse des listes des portraits manquants, il compare aussi. Faut-il, à propos de Dante Alighieri, utiliser le portrait de William Blake ou privilégier celui de Domenico di Michelino ? Tous deux sont, de toute manière, métaphoriques. Ingres par lui-même ou Ingres par David ? Werner Cuvelier esquisse parfois les visages, à la plume. Thomas d’Aquin, par exemple, tel qu’il apparait dans la fresque de Francesco Triani, reproduit à la page 196 de l’Encyclopedia of Mysticism de John Fergusson. Titien aussi, l’Autoportraitde 1565 conservé au Prado ou Claude Monet, l’Autoportrait au béret de 1896, enfin une part du portrait car Werner Cuvelier n’esquisse que la part éclairée du visage sous le beret.

En fait, ce Statistic Project XXVIse calque au réel même de Werner Cuvelier. Il l’accompagne tous les jours, aujourd’hui encore. Il trouvera un prolongement dans un second projet, Parallellen, Parallelisme(1975-2016)(51). Le point de départ est évident : pourquoi Werner Cuvelier ne pourrait-il pas se permettre ce même exercice subjectif, celui qu’il a proposé à ses sept camarades en 1975 ? Dresser ses propres listes, tracer ses propres itinéraires au travers de l’histoire de l’art et de la pensée occidentale ? Un livre, publié en 2016, concrétise la réflexion, quelques 300 portraits constituant ce canon des indispensables. Le livre présente ,pour chaque figure, précise Werner Cuvelier dans la justification de l’ouvrage, les données de base ainsi que les oeuvres principales (ma sélection) , en les assortissant éventuellement d’une citation de la personne représentéeSeuls les artistes / scientifiques / musiciens / écrivains dont l’oeuvre forme un tout achevé, ont été admis dans mon canon. Ils ont été rangés selon leur date de naissance, le projet s’opposant en cela à un autre, antérieur, où la classification était basée sur la date de l’oeuvre clef.  C’est là que surgissent les parrallélismes, parfois surprenants, constate-t-il : Christopher Wren, John Locke, Baruch Spinoza et Johannes Vermeer s’avèrent tous nés en 1632. Plus récemment, Georges Braque, Nescio, James Joyce, Igor Stravinsky, Karol Szymanowski et Zoltan Kodaly sont nés en 1882. L’ai-je signalé ? Werner Cuvelier classe sa bibliothèque personnelle – et elle est impressionnante –  suivant la date de naissance des auteurs…

Deux remarques encore, l’une à propos de cet ouvrage, l’autre plus générale. Parmi les dernières figures répertoriées, quelques-unes sont si proches : Georges Perec (les listes et les contraintes), Bernd et Hilla Becher (les typologies), André Caderé (le rythme des couleurs, leurs permutations, la liberté de l’erreur), Dan Van Severen et Amédée Cortier (bien évidemment, la géométrie, la couleur), Agnès Martin (comment ne pas y penser devant les fins quadrillages des diagrammes du Statistic project XXVI ?).

Et puis ce statement, ce concept qui constitue le Statistic Project IX, Waar is de kunst, Où est l’art ? rédigé en le 21 novembre 1973 : Pour qu’il soit clair que la culture, et l’art en particulier, n’existe que dans son contenu, et au moyen d’un certain nombre de visualisations, nous voulons faire comprendre que l’art n’existe que dans notre esprit et non, et de loin, dans certaines manœuvres  que sont les toiles, la peinture, les personnes, etc (52) Dont acte.

 

47 Werner Cuvelier, Coordinaten, SP XXVI, 1975-77. Tapuscrit relié, format 27,5 x 22 cm, 305 pages.

48 Il est intéressant de noter que la Ville de Gand vient de fêter son millénaire par diverses expositions et manifestations alors que Werner Cuvelier conçoit le SP XXVI en novembre – décembre 1975. Ceci n’est peut-être pas un hasard. Werner Cuvelier participera d’ailleurs à l’une des expositions célébrant ce millénaire. Duizend jaar Kunst en Cultuur, Museum voor Schone Kunst, Gent.

 49 A l’origine Werner Cuvelier prévoit trois chapitres au projet, le premier constitué par l’ensemble des dessins, le troisième aux portraits. Le second n’a jamais existé et nous n’en connaissons pas l’objet.

50 Conçu  entre 1975 et 1977, le  Statistic Project XXVI, Coördinatenest exposé pour la première fois à l’atelier, Lievekaai, Gent, en 1978. La documentation iconographique nous montres les séries I, II, III, IV, V ainsi que les tableaux de synthèse du projet (part I). Il est exposé une deuxième fois en mars 1979, toujours à Gand, dans une maison privée, Belgradostraat. Werner Cuvelier ne peut y accrocher les œuvres aux murs. Il dispose dès lors la série V à même le sol.  Invité en 1984 à exposer à la galerie l’A à Liège, Werner Cuvelier, expose la Part III, la galerie de portraits, qu’il n’achèvera totalement qu’en 1989. Un catalogue (seconde édition) recense l’ensemble de cette troisième partie.  L’œuvre est enfin montrée dans sa totalité en février 2021 à la galerie Nadja Vilenne à Liège. En fait, pas totalement : 7 tableaux ont été, dès 1978, offert aux 7 personnes qui ont collaboré à ce vingt-sixième projet statistique.

51 Werner Cuvelier, Parallellen 1975-2016, MER Paper Kunsthallle.La partie visuelle du projet consiste en une série de portraits, chacun glissé dans un boitier à CD. Les temps changent, les technologies aussi. 

52 Om duidelijk te maken dat de cultuur en in het bijzonder de kunst slechts bestaat in haar inhoud en aan de hand van een aantal visualisatie willen duidelijk maken dat de kunst slechts in onze gedachten bestaat en niet in sommige veruitwendigheden zoals doeken, verf, personen, enz. Tekenboek I.