Jacqueline Mesmaeker, Enkel Zicht Naar Zee, Naar West, Museumcultuur Strombeek/Gent (1)

photo Dirk Pauwels

Jacqueline Mesmaeker  

Les oiseaux

Parallèlement à sa formation en stylisme et son enseignement en Académie des Arts, Jacqueline Mesmaeker poursuivit ses études supérieures à la Cambre (ENSAAV – Bruxelles) de 1974 à 1981 dans les ateliers de Peinture et espace tridimensionnel puis d’Espace urbain. Pour son jury de sortie du premier atelier en 1978, dont Jan Hoet était un des membres invités, elle présenta à l’Hôtel Van de Velde une première version de son œuvre environnementale intitulée Les Oiseaux, qui fit grande impression sur le jury et les visiteurs de l’exposition. Cette première version fut ensuite montrée la même année dans l’exposition La Couleur et la Ville, à Bruxelles, dont j’assumai le co-commissariat et à Liège sur la Meuse dans l’exposition Sur une péniche. Elle comptait environ une douzaine de projecteurs  et fut d’abord montrée dans des espaces ne lui permettant pas d’amplifier son propos.

Lorsque Jan Hoet invita Jacqueline Mesmaeker à la présenter dans le vaste ensemble de son exposition Aktuele  Kunst in Belgïe. Inzicht/overzicht – oveerzicht/inzichtau Museum van Hedendaagse Kunst à Gand en 1979,  elle put donner à son œuvre toute l’ampleur qu’elle souhaitait. 18 projecteurs Super 8 étagés sur 3 niveaux y diffusèrent ses images de mouettes volant dans toutes les directions de l’espace, se reflétant sur un feuilleté d’écrans de soie légère invisibles répartis dans le vaste et haut espace en éventail qui lui était réservé. 

Je garde un souvenir indélébile du choc enthousiaste que j’ai ressenti quand je suis entré dans la salle. J’y suis resté longuement, fasciné par le foisonnement mais aussi la beauté et la diversité de l’ensemble de ses blanches envolées de nuées d’oiseaux et leurs traversées scintillantes de cet espace d’exposition clos, transformé soudainement en un ciel illimité dans sa nuit noire.

Jacqueline Mesmaeker filma ses différentes prises de vues du vol des mouettes depuis le môle de Zeebrugge, le regard tourné vers l’ouest ainsi que le rappelle le titre donné à cette installation :

Enkel Zicht 

Naar Zee

Naar West 

Elle écrivit aussi un long texte d’introduction, où elle précisa autant qu’elle interrogea sa mise en œuvre.

Déjà souvent cité, certains extraits de ce texte, dont sont reprises ici quelques lignes, nous apparaissent aujourd’hui prémonitoires de l’ensemble de son œuvre depuis la années 80, qu’elle poursuit jusqu’à aujourd’hui :

États d’un moment de la réalité.

Émergence en multiple de ce moment

(…)

L’image choisie de la réalité est un phénomène important ?

Elle nous porte au bord de l’univers. Au delà, un autre inconnu : le vertige.

La conclusion de son texte rappelle que cette façon de vivre les oiseaux est acquise en mémoire : l’intervention n’est donc que restitution.

La restitution de la mémoire est en effet restée primordiale dans l’ensemble de travail, que ce soit dans l’expression permanente de son goût pour les livres et la lecture, qu’elle rappelle dans ses nombreuses références à la littérature entre autres française, anglaise ou allemande, interrogeant  Châteaubriand, Paul Willems, Paul Claudel, Peter Handke, Virginia Woolf, Francesca Allinson, pour ne citer que quelques exemples. A chaque fois, elle y  relève des détails inaperçus, faisant allusion aux fondements littéraires de sa perception visuelle, suggérant des traces indicielles, imperceptibles par tous regards de passage, par toute intranquillité impatiente, pour y restitueret développer des propos ou des incidences imprévues,à chaque fois différenciés, soustraits à toute immédiateté d’interprétation.

Le titre qu’elle a donné à l’œuvre exposée à Gand, Enkel zicht /naar zee / naar west n’est pas un simple rappel du lieu des prises de vue. Sans doute, de sa mémoire allusive qui sous-tend son œuvre, découle celle de son hybridité culturelle, à la fois anglaise et française, l’amenant à retisser autant ses sources, curiosités ou attentions aux objets qui meublent son quotidien que les liens ténus de ses empreintes familiales, tels ceux de sa grande tante écossaise qui avait été l’une des infirmières d‘Edith Cavell pendant la première guerre mondiale.

Face à la Mer du Nord, filmant les mouettes, Jacqueline Mesmaeker ne pouvait la contempler comme une simple séparation géographique entre les cultures anglaise et française dont elle s’est constamment nourrie, mais bien comme le lien mouvant des allers et retours des méandres de sa mémoire qui ont constamment enrichi ses œuvres à chaque fois renouvelées, proposant ses différentes relectures d’espaces et de temps, telles par exemple ses deux versions de l’Androgyne : Avion en phase d’approcheetNavire en détressequi rendent compte de ses traversées mentales.

A nouveau remise en œuvre et réexposée en ce début d’année 2020 au centre culturel de Strombeek-Beveren,l’œuvre Les oiseaux, dont la dernière présentation eut lieu à la Vleeshal de Middelburg en 1982,  confirme la permanence de l’approche sensible de la création artistique dont Jacqueline Mesmaeker a fait preuve sans relâche ni concession. 

Michel Baudson, décembre 2019

Jacqueline Mesmaeker
Wide Boat in the North Sea, 1981-2015
Cire sur verre, pastel et fusain sur papier japon
photos Dirk Pauwels
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
Mythologie du Naufrage, 2015-2020
Impression numérique sur papier, 85 x 57 cm
Photo Dirk Pauwels
Jacqueline Mesmaeker
1 + 2 + 3, 2014
Encre de chine sur calque, 36 x 28 cm
Photo Dirk Pauwels