Début Mai 2012

Suchan Kinoshita prend peu à peu possession des lieux.

De « Diagonale Dialemma », nous ne connaissons que quelques photographies de l’installation réalisée à Moscou lors de l’exposition « Impossible Community » organisée par Viktor Misiano au musée d’art moderne moscovite en septembre 2011.  Sur le blog accompagnant cette exposition, un court texte présente de façon succincte et précise l’installation :

The interactive installation made for the Impossible Community project gives a good idea of Suchan Kinoshita’s artistic personality. The diagonal of the title is a wooden plank diagonally securing vertical planes of different size, material and colour. Those vertical planes, being the second element of the installation, are, precisely, the dialemma, referred to in the second part of the title. Each plane sets aside a small section of space, an exhibition space of a sort. Still, the plane itself forms a façade, which is as well exhibited. The planes are fixed in grooves, which are too small to secure the hold, – this stage of a sort, with quite a range of theatre backdrops, is ready to collapse in any moment and mix up all spacing and spatial planes. At last, the third element of this work is the voice reading quietly one of the short stories by Daniil Kharms. The text resounds in different languages; with each translation based not on the original but on a previous translation, misinterpretations accumulate, like in Chinese whispers game.

Kinoshita’s anarchist art aspires to blur the lines between traditional roles in the creative process, between different disciplines and spaces, and to draw together viewing and acting, the message and its translation. She produces new meanings in some place or another only to initiate a ripple effect that should create new meanings in new places – those beyond the artist’s control.

Par contre, il y a quelques mois, nous avons vu la maquette, à dimensions de l’atelier, que Suchan Kinoshita a érigée chez elle, à Maastricht. Récemment, elle nous confiait que cette seconde version s’était effondrée, comme le ferait une chute de dominos. C’est dire que cette notion d’équilibre et de stabilité sera, bien sûr, le premier enjeu de l’installation et du dispositif. Suchan Kinoshita débute par la construction d’une cloison de carreaux de plâtre, perpendiculaire et dans l’axe de l’entrée de la galerie. La cloison en boute une seconde plus basse et étroite, dressé à quelques dix centimètres, relié à la première par des tenons en bois. Les deux maçonneries font corps, un mince espace les sépare. Cet appareil, sans doute, constituera l’axe perpendiculaire de l’installation, le support central de la diagonale qui transcendera l’espace.

12 mai

Conversation avec Joerg Franzbecker qui, de Berlin, nous a rejoint. Il découvre les quelques plans verticaux que Suchan Kinoshita a déjà érigé de part et d’autres des premières cloisons de blocs de plâtre. Ceux-ci ne sont là qu’à titre indicatif, en fonction d’une réunion de travail prévue le lendemain. Nous abordons le sens donné au titre provisoire de l’exposition : « Tokonoma » ainsi que la portée dramaturgique de cet espace de jeu. Et très vite, face à ces plans verticaux juxtaposés, ces intervalles qui ne doivent rien au hasard, nous évoquons la page éclatée du « Coup de Dés » de Stéphane Mallarmé.

Le Coup de Dés constitue une synthèse importante de la révolution mallarméenne sur le plan poétique, typographique et symbolique, achevant de bouleverser les canons de la poésie traditionnelle. Dans cette oeuvre souvent qualifiée de “symphonique”, on retrouve, plus qu’un récit, un thème (le naufrage) dont les multiples variations ne suivent pas l’ordre d’une chronologie linéaire. Tout semble se jouer dans le motif principal d’un texte où « tout se passe, par raccourci, en hypothèse ». Edifice dont la composition est savamment élaborée, le poème offre des combinaisons variées de sens à lire comme une « partition ». Sculptée par les suspens, les soupirs et les étirements du blanc, la double page de Mallarmé s’ouvre à la fois comme un tableau, un spectacle idéographique, et une partition typographique, une respiration musicale où les mots, purifiés par le silence qui les borde, s’offrent à la lecture par mille chemins.

La disposition des plans verticaux de « Diagonale Dialemma » nous semble agir comme une partition typographique dans l’espace et cette mise en espace comme une « mise en page ». Elle a ses blocs typographiques, décalés, successifs, certains sont des phrasés, d’autres que quelques mots. C’est une partition en attente d’interprétation, qui pour l’instant n’est qu’hypothèses. Il y a des « blancs », ces intervalles entre les cloisons parallèles, ces plans verticaux de diverses natures. Du coup, ce « Coup de Dés », nous semble devenir un Coup de D, avec un D comme dans Diagonale Dialemma.

13 mai

Aglaia Konrad, Willem Oorebeek, Olivier Foulon et Walter Swennen découvrent à leur tour les prémisses du dispositif. La diagonale, qui reliera l’ensemble des plans verticaux et stabilisera donc l’édifice, polarise toute l’attention. La réflexion se cristallise sur son angle, son obliquité, qui comme celle de l’escalier du Nu duchampien, semble pour le moment débuter on ne sait où, pour finir nulle part. Comme dans le tableau de Marcel Duchamp, on pressent qu’elle débutera  en haut, à gauche, pour finir dans le coin en bas, à droite. Les plans verticaux sont successifs comme les prismes juxtaposés du Nu. Imaginer l’angle dans la grande nef de la galerie : le Coup de Dés se transforme en système D d’une Diagonale, échafaudage très concret de situations et de positions diverses. Le serre-joint est parfois un outil indispensable. Le ruban rouge et blanc de balisage de chantier est tout aussi utile. Sur un carton, Walter Swennen trace une inclinaison, un trait oblique, que l’on s’empresse de reporter dans l’espace.

L’oblique qui désormais traverse la galerie est un long profil d’aggloméré perforé. Suchan Kinoshita a découpé, en bandes, une porte à l’âme tubulaire. Cinq segments d’un peu plus de deux mètres trente chacun composent la rampe.

Au diner, On reparle du titre de l’exposition : « Tokonoma ». Celui-ci convient, mais reste provisoire. La situation est ouverte.

19 mai

Comment communiquer un processus, dire que, comme l’oblique qui traverse la galerie, ce développement a un début et une fin mais qu’entre ces extrêmes, tout est hypothèse bien que les multiples intervalles qui composent le temps et l’espace d’exposition sont déjà habités. L’accès au public se fera dès le 31 mai. Il est temps de rédiger un premier communiqué. Dire dès lors que « Tokonoma » est une exposition en permanent processus, que le point de départ est cette installation de Suchan Kinoshita, « Diagonale Dialemma »,  qu’Aglaia Konrad, Willem Oorebeek, Eran Schaerf, Olivier Foulon, Walter Swennen sont les premiers protagonistes, que Kris Kimpe, architecte, et Joerg Franzbecker, curateur, les ont rejoint et qu’il pourrait y avoir d’autres invités.

Dire ensuite que « Tokonoma » est une alcôve, au plancher surélevé en tatami, aménagée dans un mur de la pièce de réception de la maison japonaise. Depuis la fin de l’ère Muromachi, il permet de recevoir une peinture et un arrangement floral. Symboliquement, c’est également un espace mental qui invite au recueillement et qui favorise le bon accueil des invités.

Dire enfin que « Tokonoma » est également le titre, provisoire, de cette exposition qui regroupera, dans un même dispositif, les artistes précités.

Son point de départ est en fait une mise à échelle d’une installation de Suchan Kinoshita, récemment créée pour l’exposition « Impossible Community » à Moscou : « Diagonale Dialemma ». Il s’agit d’une installation, où une seule diagonale assure l’équilibre et la stabilité d’une série de plans verticaux de divers matériaux et de divers formats. Ceux-ci crée des intervalles de temps ; en latin, on parle de « dialemma ».

Cette architecture, cette sculpture, qui interagit avec l’espace de la galerie, crée au creux de ses propres rythmes, des espaces mentaux, des intervalles d’espace et des temps différents. Le tokonoma traditionnel est également considéré comme un espace mental, un espace de pensée. L’installation agit ainsi en soi ; elle est aussi un dispositif, une scène, un espace dramaturgique, un espace de jeu aux multiples coulisses, une possibilité d’actes et même de tableaux, si l’on s’en réfère à la terminologie théâtrale.

La coulisse n’est-elle pas à l’origine une glissière qui permet le déplacement des panneaux distribués de chaque côté de la scène, panneaux qui ont pour fonction de dissimuler les espaces latéraux et d’accentuer la perspective ? Cette succession de panneaux verticaux n’est pas sans rappeler la succession des grilles mobiles des réserves des musées. Ainsi, le dispositif s’ouvrira aux œuvres des autres artistes participants au processus, le dispositif permettant, au fil du temps, d’élaborer de nouveaux dialogues entre les œuvres, un dialogue mené collectivement, ponctué d’ « intermezzi », des compositions intercalées entre d’autres entités pourrait-on dire, basculant cette fois dans le vocabulaire musical. Le processus est en marche. Dès le week-end d’ouverture de Manifesta 09 à Genk – Waterschei, du 31 mai au 3 juin, un premier « statement » sera proposé au visiteur, invité, dès ce moment, à suivre ce processus qui dès lors, au fil de rencontres ou de découvertes individuelles, nourrira, en dialogues, le propos de ce Tokonoma, titre provisoire et praticable mobile. C’est dire que ce communiqué n’est que le premier d’une série tout aussi processuelle.

 

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