Jacques Lizène, sculptures génétiques cultuelles, danse de derrière le décor et inconvenance

 

1.
Ce n’est point parce qu’il expose en Pologne que Jacques Lizène a décidé de croiser des sculptures religieuses. Rappelons les prémisses de l’affaire et revenons en à l’art syncrétique. Nous écrivions dans le Tome III consacré à l’œuvre lizénienne :

 

Art syncrétique, 1964. On sait combien les années académiques de Lizène auront été fécondes, dans les marges et hors des sentiers battus de l’atelier bien entendu. Lizène dessine dès 1964 de petites choses en les croisant : « Croiser toutes sortes de choses comme des animaux, des visages, des architectures, des arbres, des voitures, des chaises, des sculptures. » Ou encore : « Découper et mélanger deux styles. » Il pratique une forme d’Art syncrétique, un syncrétisme de collage, le haut d’une sculpture hindoue adoptant la triple flexion végétale et les jambes d’une statue africaine, un sapin et un palmier, un chameau et un bovidé, des avions ou des autos qui s’hybrident, des visages qui se transforment en masques.Le syncrétisme, terme de souche religieuse et philosophique, est une combinaison d’éléments hétérogènes ainsi que l’être ou l’objet qui en résulte, un mélange, aujourd’hui on parlerait de métissage, de sampling ; c’est aussi une façon primitive de voir le mondequi pratique une appréhension globale et indifférenciée du monde extérieur par simple juxtaposition. Lizène hybride le réel en des créations indisciplinées, fusionne des éléments de cultures différentes ; la pratique trouvera son naturel prolongement dans l’Interrogation génétique, la Sculpture génétique, la Sculpture génétique culturelle, les Funs fichiers, les Actions de rue. Dans le domaine génétique, l’hybride est en effet le croisement de deux individus de deux variétés. C’est un comble, Lizène pratique ainsi sans cesse l’accouplement, mais il féconde des bâtards, altère, outrage, transgresse, se réjouit de la disharmonie et s’enthousiasme même de rendre celle-ci non perçue ; il renoue avec le grotesque, l’anormalité, ce que l’histoire de l’art positiviste a d’ailleurs longtemps refoulé. Il inscrit sa pratique syncrétique dans la haute tradition d’un espace symbolique : ses associations émulsionnent des éléments de nature différente, voire disparates, mais elles sont sur le plan plastique le plus souvent traitées dans une même approche stylistique, ce caractéristique tracé lizénien et, en cela, possèdent une uniformité certaine.


De l’art syncrétique 1964 proviennent les sculptures génétiques 1971, les sculptures génétiques culturelles 1984 et enfin les plus récentes sculptures génétiques cultuelles, en 2010, alors que Jacques Lizène expose au Parvis de Pau, non loin de Lourdes donc, où l’artiste se fournira en plâtres religieux (phosphorescents) croisant Vierge, Christ et Bouddha dans une pure vision syncrétique. Il titre d’ailleurs cette exposition : « Miracle au Parvis de Pau ». Jacques Lizène croise donc les Vierges, les Christ, les Bouddha, il mêle la Vierge et Vénus et l’affuble d’un masque africain tandis qu’il agenouille les chaises. Plus loin, sur roulettes, Bouddha rabote le sol de la salle d’exposition.

 

 

 

2.
Parmi ces sculptures génétiques cultuelles, l’une est plus singulière, cette Madone des technicienne de surface, croisement de la Vierge et du Christ, affublée de son matériel de nettoyage. On pensera bien sûr, au balai et à la serpillère de la Joconde en ses escaliers, oeuvre de Robert Filliou, bien que l’intention lizénienne soit ici toute différente. En 1975, Jacques Lizène est invité à exposer à la Neue Galerie à Aix la Chapelle. Il propose à Wolfgang Becher de publier dans le catalogue l’image d’une cireuse de parquet, en l’occurrence la cireuse familiale.  La cireuse, ou son image, ne seront pas montrée dans l’exposition, elles participent de « l’envers du décor ». Face à l’image de cette cireuse, Lizène fait publier le texte suivant :

 

Jacques Lizène présente :
« Danse de derrière le décor » (art de banlieue d’un petit maître liégeois)
En 1971, au palais des Beaux Arts de Charleroi, lors de l’accrochage d’une exposition, j’ai remarqué le va et vient des femmes d’ouvrages affairées à cirer le parquet (pour faire reluire le lieu d’exposition). A un moment, le gardien chef est venu réprimander, au sujet de son travail, l’une d’elles (une émigrée espagnole d’une cinquantaine d’années) qui aussitôt celui-ci reparti, se mit à pleurer.
De ce jour date la décision du petit maître liégeois de présenter :

LE BALLET D’ENTRETIEN DES LIEUX D’EXPOSITIONS
(corvée, en forme de danse, faire reluire le lieu écrin de l’art séductif)

Régulièrement, hors des heures d’ouvertures du musée, un certain nombre de personnes viennent nettoyer les salles d’expositions. Elle réalisent de ce fait, obscurément, une danse sans prestige séductif : le ballet d’entretien des lieux d’exposition (pour que brille le lieu écrin de l’art séductif). J’invite toutes personnes à demander au Dr. Becker (directeur de la Neue Galerie), l’autorisation de participer, comme second rôle bénévole (en aidant les femmes d’ouvrages), à la réalisation du « ballet, corvée : faire reluire le lieu écrin de l’art séductif »
(Et que cela brille !)

 

Dans ses performances d’attitude lors des vernissages de ses expositions, Jacques Lizène joint régulièrement le geste à la parole. A Katowice, la balayeuse laveuse du Centre d’Art est exposée non loin de la Madone des Techniciennes de Surface.

 

 

3.
Toujours à propos de ces sculptures génétiques cultuelles, on notera « l’inconvenance » du petit maître qui croise le Christ et Bouddha, les dotant de la fort vigoureuse érection d’un sexe africain. Il a fallu couvrir d’un voile l’érection en question, ce qui permit au Petit Maître une (petite) performance (discrète), la rapide révélation de cette érection, ponctuée d’une déclaration : « Miracle à Katowice ».

Rappelons cette déclaration de Jean de Loisy :

Inconvenance. Jean de Loisy, à propos de l’exposition Traces du Sacré, exposition dont il est commissaire au Centre Pompidou (2008) et de la présence de Jacques Lizène, confie à Cécilia Bezzan : « La présence de Jacques Lizène, qui est un artiste que tout le monde connaît mais que personne n’ose montrer, apporte une sorte de vérité mystique à l’ensemble du projet. Certes, Lizène est un artiste inconvenant et il n’a pas été aisé de l’imposer à Beaubourg, mais peu à peu la conversion s’est opérée et l’évidence que Lizène apportait une sainte insolence dans l’exposition a plu. » (L’Art même, Bruxelles, n° 39).