Benjamin Monti, Restructuration du travail, Space, Liège, les images (3)

Vues d’exposition. Space Collection. Liège

Ce vendredi 27 septembre :
Dans le cadre de l’exposition Benjamin Monti – Restructuration du travail (07.09 au 05.10), la SPACE Collection reçoit Xavier-Gilles Néret pour la présentation du Graphzine, une mouvance graphique et éditoriale héritière du mouvement punk et de la culture de l’autonomie.

L’auteur a sorti le 6 septembre « Graphzine Graphzone » (Le Dernier Cri / Éditions du Sandre, 2019), premier livre approfondi sur les graphzines, ces productions graphiques alternatives faites notamment dans le sillage des collectifs Bazooka et Elles Sont De Sortie, à partir de la seconde moitié des années 1970.

Xavier-Gilles Néret, professeur agrégé de philosophie, enseigne la philosophie de l’art et du design à l’ESAA Duperré et à l’Université Paris I Panthéon La Sorbonne. Il travaille sur les liens unissant arts, philosophie et poésie, notamment autour de Stéphane Mallarmé. Il vit et travaille à Paris. Auteur de nombreux ouvrages, on compte parmi ses publications des études sur Bernard Saby (Les Yeux fertiles, 2008 et 2012) ; une monographie consacrée aux papiers découpés de Matisse, dont il a aussi réédité l’album « Jazz », deux ouvrages publiés chez Taschen (2009 ; nouvelles éditions en 2014 et 2018). Il est également l’auteur de « Daisuke Ichiba, l’art d’équilibrer les dissonances » (Arsenicgalerie, 2017) ; et de « Wataru Kasahara, La peau de l’univers » (E2, 2019).

John Murphy, Opera Monde. La quête d’un art total, Centre Pompidou Metz, les images

 

Jacqueline Mesmaeker, Viennacontemporary, preview (2), Les Lucioles

Les lucioles sont à mi-chemin entre les Charlottes et les Introductions Roses. Je veux dire par là que, dans l’exposition, l’œuvre que Jacqueline Mesmaeker appelle « Lucioles » est, à la fois, voisine des « Charlottes » et des « Introductions Roses ». Elles agissent comme une ponctuation, une œuvre en mouvement qui entretient des relations avec des deux voisines, comme un trait d’union entre elles. Avec les « Introductions Roses », les lucioles partagent cette notion de surgissement de l’espace dans notre regard. Tout comme les « Charlottes », ce sont des photocopies, cette fois bien plus récentes. Et ces lucioles sont tout aussi fantomatiques que la présence de l’Archiduchesse. Nous ne connaissons pas leur nature, leur composition, elles sont démesurées, nous ne savons même pas si elles nous sont proches ou lointaines ; peut-être ne sont-elles pas plus grandes que des têtes d’épingle. Ce sont d’étranges objets stellaires, des lueurs parfois ceintes de légères nébuleuses qui apparaissent dans l’éther noir. Elles ne sont jamais de la même forme, elles ne sont jamais à la même place.

Jacqueline Mesmaeker nous dit que ce sont des lucioles. « C’est en repensant aux serres que les lucioles sont réapparues, nous dit-elle. Du côté de la Hulpe, en été, lors de nuits chaudes et noires, les lucioles étaient là, dansant en huit avec leur lumière, si brillantes qu’elles éclairaient les plantes alentour. Peut-être qu’aujourd’hui les pesticides les auraient fait disparaître ».

Je repense bien évidemment à la « Survivance des lucioles » de Georges Didi-Huberman, cet essai sur l’organisation du pessimisme selon Walter Benjamin. Dans les années 30, Benjamin fait remarquer qu’une des raisons de la catastrophe qu’il est en train de vivre est l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons d’échanger des expériences. La destruction des savoirs traditionnels ne conduit pas à la construction de nouveaux savoirs. Le passé ne survit que dans des restitutions passagères, des images fragiles et intermittentes. Quand on ne voit plus les étoiles apparaître et disparaître dans le ciel, l’aura disparaît. Dans la lignée de ce constat benjaminien, Georges Didi-Huberman émet l’hypothèse que le non-savoir peut, lui aussi, devenir puissance. Il réagit, en fait, contre le pessimisme excessif de Pasolini qui, dans un article publié quelques mois avant sa mort, avait constaté la disparition des lucioles. Cet écrit éthique et politique, ce diagnostic désespéré, paru le 1er février 1975 dans le Corriere della Serra, se réfère à un texte plus ancien, une lettre de 1941, que Pasolini adresse à son ami Franco Farolfi. Pier Paolo Pasolini n’a pas tout a fait dix-neuf ans quand il écrit :
« Il y a trois jours, Paria et moi sommes descendus dans les recoins d’une joyeuse prostitution, où de grasse mamans (…) nous ont fait penser avec nostalgie aux rivages de l’enfance innocente. Nous avons ensuite pissé avec désespoir (…) La nuit dont je te parle nous avons dîné à Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pieve del Pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières, alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel. J’ai alors pensé combien l’amitié est belle, et les réunions de garçons de vingt ans qui rient de leurs mâles voix innocentes, et ne se soucient pas du monde autour d’eux, poursuivant leur vie, remplissant la nuit de leurs cris. Leur virilité est potentielle. Tout en eux se transforme en rires, en éclats de rire. Jamais leur fougue virile n’apparaît aussi claire et bouleversante que quand ils paraissent redevenus des enfants innocents, parce que dans leur corps demeure toujours présente leur jeunesse totale, joyeuse. »
Puis, presque immédiatement après : « Ainsi étions-nous cette nuit-là : nous avons ensuite grimpé sur les flancs des collines, entre les ronces qui étaient mortes et leur mort semblait vivante, nous avons traversé des vergers et des bois de cerisiers chargés de griottes, et nous sommes arrivés sur une haute cime. De là, on voyait très clairement deux projecteurs très loin, très féroces, des yeux mécaniques auxquels il était impossible d’échapper, et alors nous avons été saisis par la terreur d’être découverts, pendant que des chiens aboyaient, et nous nous sentions coupables, et nous avons fui sur le dos, la crête de la colline. »

En fait, dans son essai, Georges Didi-Huberman nous dit que les lucioles n’ont disparu qu’à la vue de ceux qui ne sont plus à la bonne place pour les voir émettre leur signaux lumineux et que les images, pour peu qu’elles soient rigoureusement et modestement pensées, pensées par exemple comme images – lucioles, ouvrent l’espace pour une telle résistance. L’expérience est indestructible, quand bien même elle se trouverait réduite aux survivances et aux clandestinités de simples lueurs dans la nuit. Même dans un monde de destruction, on peut se retirer hors du monde, travailler à une lueur, à la persistance d’une liberté de mouvement. On peut agir, malgré tout, sans se replier, raconter une histoire, envoyer des parcelles d’humanité, ne pas nous contenter de dire non à la lumière aveuglante, mais dire oui dans la nuit. C’est assurément une attitude que partage Jacqueline Mesmaeker. Ses lucioles restent proches de nous, fragmentaires et mouvantes, comme une échappée fragile, elles nous effleurent, elles ne font que passer, intermittentes. Ce sont des apparitions uniques qui ne citent qu’un instant, de sont des instantanés, de courts moments, investis par la pensée. Elles déclineront peut-être, mais ne disparaîtront pas. Peut-être seront-elles aperçues plus tard, par un autre, elles survivront dès lors d’une autre façon. Ouvertes, inachevées et mobiles. Des expériences se transmettent, des formes s’inventent ou réapparaissent comme des lucioles.

Jacqueline Mesmaeker
Les Lucioles, 2011
Technique mixte, encre synthétique sur papier, présentoir
(5) x 29,7 x 21 cm & (9) x 26 x 19 cm

Jacqueline Mesmaeker, Viennacontemporary, preview (1), Les Charlotte, 1977

« Il n’y a pas d’histoire… Le bonheur d’utiliser le verre… ». Ces quelques mots griffonnées sur un carnet Moleskine à la fin des années 70, résument à eux seuls l’esprit des Charlottes, cette œuvre que Jacqueline Mesmaeker réalise en 1977 et qu’elle montrera aux Ateliers du Grand Hornu en 1980, dans le cadre d’une exposition intitulée « Une archéologie dans une autre archéologie ». Il n’y a pas d’histoire et pourtant tout en procède, dans le but d’en imaginer de multiples autres.

A la fin des années 70, le paysage vallonné du Brabant, au sud de Bruxelles, est en pleine transformation. La culture intensive du raisin en serre ne cesse en effet de décroître. Depuis un siècle, elle assure la prospérité des communes de Hoeilart, Overijse ou La Hulpe. Par un paradoxe qui défie le climat mais qui procède d’esprits ingénieux, on y fournit du raisin de table toute l’année et on y cultive du Gros Colman, cette variété tardive de raisins violets à la peau fine, un fruit agréable, sucré, qui fond littéralement en bouche. Aux alentours de 1930, les coteaux de la vallée de l’Ijse sont couverts de serres aux reflets d’argent. On en compta jusqu’à vingt et un mille. L’importation de raisins bon marché provenant de pays méridionaux, l’augmentation du prix du combustible auront raison de cette effervescence : dès les années 60, on détruit les serres avec la rage du désespoir. Désormais, le paysage change ; tandis qu’on abat aussi les pommiers, on lotit les terrains des serristes et horticulteurs. « J’ai récupéré un certain nombre de ces verres soufflés, m’écrit Jacqueline Mesmaeker, je les ai recoupé afin d’en faire une serre impénétrable. D’autres verres, aux bords noirs de moisissure, rejoindront les Charlottes ».

Jacqueline Mesmaeker érige, en effet, en 1977, une serre dans un jardin de la rue de l’Hôpital à Bruxelles. La serre est haute, étroite, tellement étroite qu’on ne peut la pénétrer. « Elle fonctionne comme un souvenir, écrit Thierry Smolderen. C’est un aquarium aux facette disjointes où évoluent des petits poissons – lumières immobiles. Elle me fait aussi penser à un kaléidoscope reproduit par des Aborigènes avec des éléments de fortune, ou à une machine exposée dans les jardins de Raymond Roussel. Le fil de fer tresse autour des plaquettes de verre des noeuds lâches qui ne font que ralentir leur bris inévitable : car la serre se desserre, laisse échapper la chaleur et la lumière. De toute façon, la mémoire avait tué le souvenir aussi sûrement que l’étanche tue la vie. La serre ronronne et bruisse, dérive lentement vers une mort éventuelle, une mort par ventilation, pas une mort par étouffement écologique, c’est-à-dire sereine ». Durant l’exposition Jacqueline Mesmaeker projettera des films de Mickey sur les vitres de la serre. Cette serre, elle la nommera : « La Serre de Charlotte et Maximilien ».

Je me souviens qu’à l’âge où je regardais des Mickey (j’en regarde encore, mais j’évoque là cette période de l’enfance), j’ai souvent été me promener avec ma mère, le mercredi après midi, dans le parc du château de Bouchout. Au cœur du domaine, on y visite les serres du Jardin Botanique de Belgique. Quant au château, vide à l’époque et qu’on ne visitait pas, on y cacha, pendant plus de quarante-cinq ans, la folie de Charlotte, princesse de Belgique, fille de Léopold Ier, épouse de Maximilien d’Autriche. Ma mère m’avait conté par le menu le destin de l’Archiduchesse et de son mari, ces « archidupes mexicains ». Quelle histoire fascinante pour un gamin que le destin de cette princesse de chez nous, impératrice éphémère du Mexique, ses voyages, son retour d’Amérique, sa folie paranoïaque (prétendue folie, vitupérait ma mère), et son enfermement, de 1881 à 1927, cet emprisonnement sans fin, solitaire, jusqu’à la mort, au château de Bouchout. Sur mon vélo, j’ai souvent fait le tour des douves du château, mais en contournant la cour d’honneur, sans m’approcher dès lors des hautes façades néo – médiévales du château, tant il me semblait que Charlotte était encore là, errante et fantomatique, derrières les vitres sales, les tentures poussiéreuses. Une seule fois, j’ai osé coller mon nez à la vitre d’une fenêtre du rez-de-chaussée, découvrant ainsi, dans la pénombre, ces lieux abandonnés. Sans connaître les « lettres de la folie », ces neuf cent missives que Charlotte rédigea durant ses années d’enfermement, il me semblait que planait là un souffle grave et inquiétant ; impressionnant. Charlotte avait-elle été enfermée parce que folle ou est-ce l’enferment qui était responsable de ses errements ? « Les malentendus procèdent aussi de ces enfermements, me confie Jacqueline Mesmaeker, à qui je raconte, bien sûr, ce souvenir d’enfance. Cette situation à la fois si humaine et si oppressante, cette impossibilité de communiquer qui se dégage de la conjoncture de Charlotte, est un symbole récurent ». « Parmi les illustrés conservés dans la cave de mes parents, continue-t-elle, il y en avait un qui ne pouvait que capter l’attention, un « Patriote illustré » relatant avec textes et photos cette tragédie tant Impériale que Royale. Il me semblait qu’il fallait donner une seconde vie à ce portrait photographique. Le port de tête indiquait une éducation rigoureuse, le rappel constant du maintien et du redressement du corps. L’hebdomadaire était imprimé en sépia marron sur un papier très ordinaire. Après lecture, de cette lourde destinée je devinai que cette Princesse Charlotte avait dû subir tous les isolements possibles. Aucune écoute, aucun crédit, aucune bienveillance. Elle a été enfermée dans la folie au propre comme au figuré ; jusqu’à l’inexistence. »

Il me semble que les œuvres de Jacqueline Mesmaeker procèdent souvent de ces rebonds du sens. Un paysage de coteaux, les serres d’un jardin botanique, d’autres serres disparues, l’image imprimée d’un portrait, l’histoire, qu’elle soit proche ou lointaine ; tout sous-tend la nécessité de transmettre, d’évoquer de petites ou grandes choses singulières et, dans un même temps, tout est dispositif de récit et de figuration ouvert sur la possibilité d’autres perspectives; rien en effet n’est étanche. Le rebond peut même sembler, à première vue, complètement saugrenu. Ainsi, lorsque j’évoque le miroitement des verres des encadrements posés sur les Charlottes, reflets et éclats qui dès lors parasitent les images, Jacqueline Mesmaeker me répond que ceci, finalement, participe – et le mot est précis – d’un « feuilletage ». « Ces reflets sont une couche de plus », me dit-elle. Et c’est vrai : au fil des planches, l’œuvre se feuillette comme un livre, alors que les images sont constituées de feuilles de verre récupérées au travers desquelles, au hasard des recouvrements, apparaît et disparaît Charlotte. Jacqueline Mesmaeker conclut alors, me délivrant cette réflexion elliptique : « J’ai une pensée pour Claude Gellée, dit Le Lorrain ». Me voici, du coup et de façon inattendue, devant l’étal d’un pâtissier, puisqu’on attribue à Claude Gellée l’invention de la pâte feuilletée, tandis que resurgit de mes souvenirs ce tableau conservé au Louvre, peint par Le Lorrain, intitulé « Ulysse remet Chryséis à son père », un tableau qui m’a toujours fasciné, tant le sujet, l’intitulé de l’œuvre, ne compte guère. Le Lorrain y fait bien peu de cas des héros homériques, discrets et insignifiants dans un coin de la toile. Le tableau n’est qu’éblouissement ocre et doré d’un soleil couchant, invisible, sur un port de mer à l’antique. Il est poème d’eau, de lumière, d’arbres et de colonnes, une architecture de songe, un port aux vaisseaux fantômes. Toutes les lignes de la composition, hormis les verticales classiques, fuient vers l’horizon, très loin derrière le navire qui entre dans ce port mythique. On en oublierait Homère, Ulysse, Chryséis et son père. Au fil de ma lecture des « Charlottes », j’ai repéré cette petite phrase écrite par Jacqueline Mesmaeker, comme une sorte d’avertissement : « Parfois il faut brouiller les pistes. Le spectateur croit avoir trouvé un chemin, il s’y enfonce, mais la fascination est ailleurs ». D’évidence, ceci prend ici tout son sens.

Il faudrait un jour écrire une histoire de l’usage de la photocopie dans la création contemporaine. Les « Charlottes » en participent singulièrement. En 1977, c’est une toute nouvelle expérience pour Jacqueline Mesmaeker, qui me précise qu’elle réalise les Charlotte sur un « vieux (l’était-il déjà l’époque ?) photocopieur à couvercle en caoutchouc souple ». Au delà du principe même de la copie, c’est la spécificité du photocopieur lui-même, cette sorte de chambre noire à tambour, qui mobilise l’artiste. La vitre du photocopieur est telle une feuille transparente, c’est un verre en effet, une couche du feuilleté du Lorrain, sur laquelle Jacqueline Mesmaeker posera d’autres verres, ceux des serres, des livres, des documents, des reproductions photographiques, ce portrait de Charlotte découvert dans le Patriote Illustré, sévère et hiératique, qui, au fil des copies, apparaît, disparaît, en fonction des recouvrements des verres de serre et des documents, captive dès lors de ces plaques de verre comme elle le serait d’une antique émulsion au gelatino-bromure d’argent. « Fin d’une destinée douloureuse, l’Archiduchesse Charlotte, princesse de Belgique est morte le 19 janvier 1927 », devine-t-on en légende du portait. Ailleurs, sur une autre planche, je lis : « Seulement dans les lieux clos, on tolère notre délire. La folie dans un temps infinisimal et non visible. Nous sommes tous clandestins dans nos vêtements officiels ». Le texte, cette fois, est tapé à la machine à écrire.

Plus fondamentalement encore, c’est cette potentialité du médium à reproduire ce qui ne serait reproductible que par l’imaginaire, qui intéresse Jacqueline Mesmaeker. « Le bonheur d’utiliser le verre »… écrit-elle. Non pas seulement le bonheur de réhabiliter ces verres soufflés des anciennes serres qui ont rythmé son paysage familier, mais bien le bonheur de pouvoir les considérer comme support de toute émulsion. Car tout ici, est question de déplacement, de répétition, de continuité et de discontinuité, de projection, d’impressions, au sens propre comme au sens figuré, afin de révéler les images dans de nouveaux régimes de perception et d’intelligibilité. « Ce sont les astuces des Charlottes », me dit Jacqueline Mesmaeker, Au fil des planches apparaissent et disparaissent des images de tout ordre, une reproduction des terrasses supérieures du mausolée d’Akbar le Grand à Sikandra, au nord d’Agra, sur la route de Dehli, la plaine branbançonne, un édicule à la toiture en coupole caché derrière un bosquet d’arbres, une salle de séjour, deux chaises à accoudoirs devant des fenêtres, une demeure princière perchée tout au haut d’une butte – je pense reconnaître le château de La Hulpe. Tout se superpose, se reproduit. Un jardin transparaît au travers de la fine grille d’un papier millimétré, les paysages se renversent, la plaine hivernale (mais l’est-elle ? ou est-ce un effet des noirs et blancs photocopiés ?) se transforme en lac miroitant dans lequel se reflète la longue façade au tours d’angles de ce château que je pense avoir reconnu. Ces images, tout comme le portrait de Charlotte, reviennent, se répètent, resurgissent, des textes imprimés leur répondent, les recouvrent. Il y a toute sortes de textes, des légendes imprimées en times, des textes tapés à la machine, ce sont des tapuscrits, des citations peut-être, des textes de Jacqueline Mesmaeker certainement. Ils indiquent, ils font image. Les lignes serrées de ce texte-ci dessinent un écran dans le cadre de cette fenêtre, chaque ligne est à l’image d’une lamelle de persienne, et pourtant, ces phrases ouvrent le champs sur d’autres « ailleurs », sur : « des allées souterraines, des montagnes très élevées, sur lesquelles il y a des pagodes, des antres, des précipices, des rivières souterraines, des fontaines, des statues, des figures, des prairies de fleurs de toutes les saisons, des tombeaux, des ruines, des bancs rustiques, turcs, chinois, etc… ». Jacqueline Mesmaeker nous projette dans des paysages de songe. Elle transfigure le paysage visible. L’édicule à coupole caché derrière le bosquet d’arbre devient « une toiture en forme d’ananas, de pomme de pin. Arbres en pierre, fausses ruines, grotte en coquillage, buvette comme un clocher d’église ». Les visions se cumulent, n’en font plus qu’une, ou se diffractent. Tantôt apparaît « une barque dans laquelle se trouve une table de jardin ronde, une chaise. Un petit chien dessus pose ses pattes sur la table », tantôt dans cette même pleine hivernale, on n’entend plus que la toux du roi, ou un « Te Deum pour un rhume de Louis XIV ». J’entends la musique de Lully, sa messe pour la santé du roi, tandis que l’image que je scrute me projette dans cet autre ouvrage de Jacqueline Mesmaeker, « Versailles avant sa construction », une œuvre qu’elle bâtira quatre ans plus tard, un paysage de labours, trois masses d’arbres dont la plus lointaine, presque fantomatique, pourrait figurer l’emplacement d’une bâtisse royale, d’un château, d’un palais. C’est là une manière de voir le paysage, de le transfigurer, de lui donner un titre, avant de fixer son image, comme à rebours ou comme pourrait le faire Le Lorrain.

Les images défilent une à une, la répétition structure l’œuvre dans une sorte de continuum, un ressassement qui enrichit l’image, le récit s’y introduit, ou plutôt les récits, tout se joue dans une sorte de simultanéité où les lieux, les situations se superposent, s’associent, par touches ponctuées, dans les strates de la mémoire, en images d’origines diverses, entre les verres posés sur une vitre de photocopieur. « Vienne me plait et je me porte bien. C’est en tout cas ce que je dirai. N’en demandez pas d’avantage ». A qui donc Vienne plaît ainsi ? N’en demandons pas d’avantage, les images se fondent : Charlotte de Belgique est l’épouse de Maximilien d’Autriche. « Hansi la juive, l’amie de Heinrich, se baignait dans le Danube en 1933 parce qu’elle était socialiste ». Les histoires se rencontrent, se répondent, s’entrechoquent, elles sont diffuses et nous sautons d’une image à l’autre. « La fin d’une destinée douloureuse ». « Sur la colline. Par dessus les toits, les tueurs ont disparu. Les fusillés de Karl Marx Hof se sont fondus en plaques commémoratives ». Les histoires ricochent : de la folie des hommes, universelle, à la folie de Charlotte, si singulière. Le portrait commémoratif de Charlotte, lui, est fondu entre deux plaques de verre de serre. Assurément les images se révèlent en un renouvellement de ce que nous en percevons, dans un continuel élargissement de leur intelligibilité. Défilement, projection mentale, récit, répétitions de l’image, montage et collage, ce sont, en fait, les données fondamentales de l’expérience filmique. Je comprends mieux dès lors ce qui a pu pousser Jacqueline Mesmaeker à considérer les larges fragments de verre qu’elle a assemblé en serre impénétrable comme écran de projection pour des films de Mickey. Tout, en effet, est question de projection.

La dernière planche des « Charlottes » répète pour la troisième fois cette salle de séjour, ces deux chaises à accoudoirs qui invitent à la conversation. Cette fois, la fenêtre est occupée par un petit texte italique, que l’on devine d’ailleurs dans d’autre planches, mais à l’envers ou sous-jacent à d’autres strates d’images : « le premier jour de chaque mois, régulièrement, elle tenait à mettre le pied dans le canot amarré à l’appontement des fossés du château. C’était comme un rite dont on n’a jamais pu perçu le mystère ».
C’est de Charlotte à Bouchout, bien sûr, dont il s’agit. Et l’on imagine aisément ses désirs d’embarquement. « Le premier jour de chaque mois,… ». Voilà qui m’éclaire quant au titre de l’actuelle exposition des Charlottes et d’autres œuvres de Jacqueline Mesmaeker : « Le premier jour du mois,… ». Comme elle peut souvent l’être, l’image, ici, est indicielle.

Le bonheur d’utiliser le verre Mausoleum des Kaiser Akbar, Sikandra, Obere Terrassen

Le premier jour de chaque mois, régulièrement
Elle tenait à aller mettre le pied dans le canot
Amarré à l’appontement des fossés du château
C’était comme un rite dont on n’a jamais percé
Le mystère.

Vienne me plait et je me
Porte bien. C’est en
Tous cas ce que je dirai
N’en demandez pas davantage

Hensi la Juive, l’amie de Heinrich, se baignait
Dans le Danube en 1933 parce qu’elle était
Socialiste.
Quelques paroles de Jacques Bennet
Errent à Vienne
Dans le salon de Heinrich
A la Weimarestrasse.

Sur la colline
Par dessus les toits des maisons
Les tueurs ont disparu
Les fusillés du Karl Marx Hof
Se sont fondus en plaques commémoratives

A propos de Dresde rien.
Ceux qui ne voulaient pas devenir poissons
Les centaines de Pierrots et Colombines
Sont en terre
Ils composent de la musique sacrée.

Toiture en forme d’ananas, de pomme de pin
Arbres en pierre
Fausses ruines
Grottes en coquillages
Buvette comme un clocher d’église
Maison couverte de coquillages
Aménagement d’un rez-de-chaussée
Une barque dans laquelle se trouve une table jardin ronde
Une chaise, un petit chien dessus pose ses pattes sur
La table
Des animaux sculptés dans de fausses cavernes

Le premier jour de chaque mois, régulièrement
Elle tenait à aller mettre le pied dans le canot
Amarré à l’appontement des fossés du château
C’était comme un rite dont on n’a jamais percé
Le mystère.

des allées souterraines de montagnes
très élevées, sur lesquelles il y a des
pagodes, des antres, des précipices, des
rivières souterraines, des ponts, des
obélisques, des fontaines, des statues,
des figures, des prairies de fleurs de
toutes les saisons, des tombeaux, des
ruines, des bancs rustiques, turcs,
chinois, etc…
Ponts
Immense lac à la frontière des brumes
De grandes allées passent sous plusieurs
Massifs d’arbres et passent sous
Plusieurs rochers surmontés de pagodes.
Dans cette île se trouve une pagode,
Sur une montagne très élevée entourée
D’arbres.
PLANTES
Riantes
Horribles
Enchanteresses
Classe, famille, section, genre, espèces
Printanières
Automnales
Ephémères et parasites
Gradins de sept étages pour les plantes alpines
Cabinet de botanique
Cabane pour les cygnes
Des arbres taillées en quenouille
Des petites traces de pigeons maculées
Sur mille morceaux de verre

Fin d’une destinée douloureuse
L’archiduchesse Charlotte, princesse de Belgique est morte le 19 janvier 1927

TE DEUM pour un rhume de LOUIS XIV

Parfois il faut brouiller les pistes
Le spectateur croit avoir trouvé un chemin,
Il s’y enfonce, mais la fascination est
Ailleurs

Seulement dans les lieux clos
On tolère notre délire
La folie dans un temps infinisimal et non visible

Toiture en forme d’ananas, de pomme de pin
Arbres en pierre
Fausses ruines
Grottes en coquillages
Buvette comme un clocher d’église
Maison couverte de coquillages
Aménagement d’un rez-de-chaussée
Une barque dans laquelle se trouve une table jardin ronde
Une chaise, un petit chien dessus pose ses pattes sur
La table
Des animaux sculptés dans de fausses cavernes
des allées souterraines de montagnes
très élevées, sur lesquelles il y a des
pagodes, des antres, des précipices, des
rivières souterraines, des ponts, des
obélisques, des fontaines, des statues,
des figures, des prairies de fleurs de
toutes les saisons, des tombeaux, des
ruines, des bancs rustiques, turcs,
chinois, etc…
Ponts
Immense lac à la frontière des brumes
De grandes allées passent sous plusieurs
Massifs d’arbres et passent sous
Plusieurs rochers surmontés de pagodes.
Dans cette île se trouve une pagode,
Sur une montagne très élevée entourée
D’arbres.
PLANTES
Riantes
Horribles
Enchanteresses
Classe, famille, section, genre, espèces
Printanières
Automnales
Ephémères et parasites
Gradins de sept étages pour les plantes alpines
Cabinet de botanique
Cabane pour les cygnes
Des arbres taillées en quenouille
Des petites traces de pigeons maculées
Sur mille morceaux de verre

Le premier jour de chaque mois, régulièrement
Elle tenait à aller mettre le pied dans le canot
Amarré à l’appontement des fossés du château
C’était comme un rite dont on n’a jamais percé
Le mystère.

Jacqueline Mesmaeker
Les Charlotte II, 1977 Photocopies de superpositions d’images et de morceaux de verre, (16) x 42 x 29,4 cm Encadrées,
(16) x 95 x 65 cm.

Une sélection légèrement différente des Charlotte a été acquise par la Banque Nationale De Belgique.

Jacqueline Mesmaeker, Viennacontemporary, Explorations curated by Harald Krejci, 26-29 septembre

La galerie Nadja Vilenne a le plaisir de vous annoncer sa participation. à la foire d’art contemporain de Vienne, Viennacontemporary et y présentera des oeuvres de :

The gallery Nadja Vilenne is pleased to announce its participation. at the contemporary art fair in Vienna, Viennacontemporary and will present works by:

JACQUELINE MESMAEKER

Section : Explorations curated by Harald Krejci, Curator Museum Belvedere, Vienna

Booth F08

Marx Halle
Karl-Farkas-Gasse 19, 1030 Vienna.
Thursday, 26 September 2019, Vernissage: 4:00 pm–8:00 pm
Friday, 27 September 2019: 12:00 pm–7:00 pm
Saturday, 28 September 2019: 11:00 am–7:00 pm
Sunday, 29 September 2019: 11:00 am–6:00 pm

Jacqueline Mesmaeker
Les Charlotte II, 1977
Photocopies de superpositions d’images et de morceaux de verre, (16) x 42 x 29,4 cm Encadrées, (16) x 95 x 65 cm

Explorations, curated by Harald Krejci

The section Exploration gathers various galleries from Europe presenting artistic positions of the 60s and 70s in a concentrated presentation of works. The section shows very different artistic attitudes, all of which, in their specific way, indirectly link or refer to the intellectual heritage of post-war surrealism.

In the 1960s, many artists reinterpreted abstraction as the encoding and decoding of social problems on a poetic level. The intellectual heritage of surrealism played an essential role in this. It offered the opportunity to regain the critical potential of art in times of its political appropriation on both sides of the Iron Curtain. From then on, artists were concerned with the problematization of abstraction as a form of overlapping thinking of different levels of consciousness. Central to this was the concept of poetry.

Mesmaeker’s strictly conceptual method is a poetic approach and a shift of space and biography, of dream and reality, within her work. The photographic works of Géza Perneczky and Michal Kern discursively point out the ephemeral dimension of art, while Josef Bauer’s fragmentation of language as a poetic dimension manages to expand the language space into the third dimension. At second glance, Robert Klemmer’s superficial pop-art colorfulness and self-portrayal turn out to be an introspective, existential dimension of the ego. With his works of the 60s and 70s, the Russian artist Alexander Pankin draws on the tradition of the abstraction of avant-garde and reflects on the question of the poetic aspect of figurative painting. Yuri Zlotnikov’s painting follows the analytical approach to abstraction in the tradition of avant-garde, yet still remaining committed to pictorial and poetic qualities

Tess Jaray and Horia Damian deal with reflections on architectural space and emphasize the poetic over the rational. Milan Adamčiak, on the other hand, uses music to open up the poetic space. From a certain point onwards, Alberto Biasi operates only under the programmatic group name Gruppo N and works on the poetic potential of rational-geometric structures. In his kind of art-brut quoting painting, Alfred Klinkan’s art places biographical references and Western myths in new narrative contexts. Vakhtang Kokiashvili’s work relates to the folklore, myths, and mysticism of his homeland.

Benjamin Monti, Restructuration du travail, Space, Liège, les images (2)

Vues d’exposition. Space Collection. Liège

Nadia Vilenne, élevée au rang de Chevalier du Mérite wallon

« Je n’ai rien à vous montrer, il y a tout à voir », ces mots écrits  par Ben Vautier sur une de ses si caractéristiques toiles pourraient amplement caractériser le métier de cette galeriste de renommée internationale. Active depuis plus de trente ans dans le monde de l’art, elle anime sa galerie d’art actuel  depuis une vingtaine d’années. Pour avoir un aperçu de son travail,  il suffit de se rendre dans le quartier Saint Léonard de Liège et de rentrer dans l’ancienne usine des vélos Star  où elle fait vivre ce patrimoine industriel en y organisant exposition après exposition. Cependant, même celui qui pourrait se targuer d’être un visiteur fidèle, un habitué de la maison ne verrait qu’une petite partie du travail de la galerie d’art s’il se restreignait à cet espace liégeois car sa galerie ne se limite pas aux seuls wallons pour la promotion et la vente d’œuvres d’artistes belges et étrangers. Bruxelles, Paris, Madrid, Barcelone, Maastricht, Amsterdam, Bâle, Berlin, Vienne ou encore Istanbul, voilà autant de villes qui ont pu accueillir des œuvres d’art promues par la galeriste et son comparse Jean-Michel Botquin. Sa galerie c’est plus de 200 expositions organisées, une cinquantaine de participations à des foires internationales dont certaines sont parmi les plus importantes d’Europe. Plus que ces chiffres,  son travail consiste à créer des ponts entre l’artiste et son public. Chaque exposition est un voyage en soi qui permet de partir à la découverte de l’univers de l’artiste et aussi d’aider ce dernier à se faire connaître et à vivre de ses créations. Il s’agit d’un travail sur le long terme qui se construit pierre après pierre. Les rencontres humaines se trouvent également au cœur de cette activité car, après tout, comme le disait André Malraux, l’art est le plus court chemin de l’Homme à l’Homme.

Pour son grand investissement dans le monde culturel et sa contribution au rayonnement d’artistes wallons à l’international, le gouvernement wallon élève Nadia Vilenne au rang de Chevalier du Mérite wallon.

(texte dit par Jacques Mercier. Jambes, Elysette, ce jeudi 12 septembre 2019, en présence du gouvernement wallon )

Benjamin Monti, Restructuration du travail, Space, Liège, les images (1)

 

Vues d’exposition. Space Collection. Liège

Emilio Lopez-Menchero, Trying to present a book, Wiels, Bruxelles

Performance Trying to present a book. Emilio Lopez Menchero mime chacun des Trying que son éditeur Luc Derycke énonce en litanie. Wiels Bruxelles,  7 septembre 2019

This book serves as a printed memory of the oeuvre of the artist Emilio López-Menchero (°1960, Mol). It documents and illustrates a selection of exhibitions, artistic projects and public performances created in the past 25 years.
Conceptually, the book is based on a statement by which López considers each of his actions a test against reality, an ‘attempt’. Within this context, the title of each project is consequently preceded by the prefix ‘Trying to -’; ‘Trying to situate’, ‘Trying to light up’, ‘Trying to question’,… By trying to infiltrate daily context, López-Menchero aims to generate new situations, confront with reality and contemplate on the meaning of art. Included in the book are essays and texts by Luk Lambrecht, Hans Theys and Koen Van Synghel.

Trying
Emilio López-Menchero

2017
320 pages / 29,7 x 21 cm
Published by
MER. Paper Kunsthalle
Languages
DUTCH, ENGLISH, FRENCH
Authors
Luk Lambrecht, Hans Theys, Koen Van Synghel
Design
Studio Luc Derycke
ISBN
978 94 9232 152 7

Werner Cuvelier, conversation avec Léon Wuidar, documents

Quelques  éléments choisis dans « Werner Cuvelier, conversation avec Léon Wuidar, publié par les Editions Tandem en 2012.  Une mise en relation avec l’exposition.

A propos de Georges Perec et des projets statistiques : 

Concept :

Systèmes, contrainte,  hasard, organisation :

A propos des carnets : 

Supports et couleurs :