Archives par étiquette : Werner Cuvelier

Werner Cuvelier, photographies et art conceptuel (4), Portes d’Espagne

Werner Cuvelier, Portes d’Espagne, photographies NB, technique mixte, collage, crayon, montage après 1998, prises de vue : années 70

Les archéologues connaissent bien les questions typologiques, cette étude comparative des formes. Longtemps pratiqué de façon intuitive, cet effort de classement s’est consolidé avec l’essor des sciences modernes dès le XVIIIe siècle. Les antiquaires, les historiens de l’art, les archéologues utilisent un vocabulaire de plus en plus spécialisé, mobilisent des collections plus nombreuses et mieux documentées, disposent de planches et d’illustrations de grande précision… Bref, leurs capacités d’observation s’affinent. A l’intérêt romantiques pour les formes et leur métamorphoses, succèdent la mise en série des objets, c’est-à-dire leur alignement raisonné. Lorsqu’il déambule en Espagne, le regard de Werner Cuvelier est attiré par les portes des maisons et édifices publiques, le plus souvent anciennes, quelles soient à simple ou double venteaux, rudimentaires ou ouvragées, petites ou monumentales. Il les photographie donc. Ce n’est pas la première fois qu’il se propose de classer un ensemble de données empiriques concernant des artefacts. Déjà en 1974, Cuvelier se propose de classer des chaises et note les prémices d’une bibliographie relative ( Stoelen, Project XIII). Le projet n’ira pas plus loin. (Tekenboek I, page 18). En juin 1981, il se promène dans le Grand Béguinage de Gand et remarque les marteaux de portes des maisonnettes. Il se propose de les photographier, peut-être à l’aide d’un appareil polaroïd. Le projet est numéroté, Statistic Project XXXVII. Encore une fois, il ne sera pas réalisé. (Tekenboek I, page 40). Idem pour le Statistic Project XLII. En 1982, ce sont les pierres tombales de l’abbaye Saint-Bavon qui l’intéresse (Tekenboek I, page 42). Werner Cuvelier en dénombre 54, toujours en place, 4 déplacées. Là aussi, le projet ne verra pas le jour. Autant de « statements » au sens conceptuel du terme. Énoncer la possibilité d’un projet est peut-être suffisant et ne requiert pas forcément d’être réalisé. Noter cet énoncé révèle l’intérêt qu’on lui porte. Aligner une série d’énoncés consolidera l’intérêt pour la méthode, cet intérêt pour l’élaboration des types, facilitant la classification et l’analyse d’une réalité plus ou moins complexe. Ou du moins ce goût (immodéré, on en conviendra) pour les listes et, même les listes de listes.

Ces portes d’Espagne ont bien failli échapper aux listes. Le projet est longtemps resté dans les cartons de l’artiste. La double planche aux formats 6 x 6 n’est finalisée qu’à la fin des années 90. Il en fut de même pour le SP XII Las Hortichulas, conçu en 1974. Mais il est certain que les prises de vue datent des années 70 et que le projet est à mettre en relation avec Las Hortichulas (1974), Impressions d’España (1974), Relaciones (1978) ou Retrato de Las Negras (1980)

 

Werner Cuvelier, photographie et art conceptuel (3), Statistic Project XVL, Ponti di Firenze, 1986

Werner Cuvelier, Statistic project XVL, Ponti di Firenze, 1986.
Photographies NB, technique mixte, collage, encre de chine, 23,5 x 80 cm

Les Bruggen van Gent – Pont de Gand, donneront lieu à une déclinaison en 1986, le Statistic Project XVL, Ponti di Firenze. L’œuvre est exposée chez Guy Ledune à Bruxelles dans le cadre d’une exposition collective intitulée « L’esprit de l’escalier », notion que l’on rapprochera de la nécessité de prendre du recul, exposition à laquelle collaborent, entre autre et également,  Bernard Villers, Jacqueline Mesmaeker et Walter Swennen.

Werner Cuvelier profite d’un passage à Florence et photographie le cours de l’Arno depuis les ponts de la ville, s’imposant les mêmes contraintes que celles acceptées par Piet Yabie à Gand. Les photographies sont prises sur les ponts de la cité toscane, deux sur chaque pont, vers l’aval et vers l’amont, clichés destinés à être mis en regard et miroir. Différence notable avec le cas de Gand, cette fois, le cours de l’Arno étant relativement rectiligne durant sa traversée de la ville, nous disposons d’une œuvre sur les ponts et sur les ponts, clichés pris sur les ponts  et représentants les ponts, en aval et en amont de celui sur lequel les photographies sont prises.

Werner Cuvelier, SP XXV, Bruggen van Gent, documents

carton d’invitation à l’exposition Werner Cuvelier, Bruggen van Gent, 19 mai – 3 juin 1984. Centre culturel Carlos de Meester, Roeselare. Benoît Angelet, doctorat à l’Université de Gand introduit l’exposition. Une conférence est organisée le 28 mai. Joost Declercq est invité à évoquer l’art conceptuel. Le carton représente la planche VI. 11 Sint Michielsbrug.
Fiche technique concernant l’exposition au château de Burdinne. 12 – 27 juin 1982. Werner Cuvelier y expose la série concernant les ponts jetés sur le canal Gent – Ostende.
Arteder 1982 Bilbao. Catalogue. Werner Cuvelier expose une planche du SP XXV, Bruggen van Gent : I. 2. Wondelgembrug
SP XXV Bruggen van Gent, listes et documents de travail
Werner Cuvelier, Burgen van Gent, Tekenboek, un agenda des prises de vue
Bruggen van Gent, modèle, oeuvre préparatoire
photographies du vernissage à Roeselare, Centre culturel Carols De Meester, 1984

Werner Cuvelier, S.P.XXV, Bruggen van Gent, les photographies

Werner Cuvelier
S.P. XXXV. Bruggen van Gent,
technique mixte sur papier, 25 x 81,5 cm, 1981

Série I :  Gent Zeehaven : 4 planches

I. 1. Verbindingsvaartbrug
I. 2. Wondelgembrug
I. 3. Gasmeterbrug
I. 4. Nieuwe Toolhuisbrug

Série II : les ponts sur la Lieve – 5 planches

II.1. Rabotbrug
II.2. Sint-Antoniusbrug
II.3. Academiebrug
II.4. Lievebrug
II.5. Hoofdbrug

Série III : Canal Gent – Terneuze – 6 planches

III.1. Meulestedebrug
III.2. Voorhavenbrug
III.3. Muidebrug
III.4. Dampoortbrug
III.5. –
III.6 De Pauwbrug

Série IV : Canal Gent -Oostende – 5 planches

IV. 1  P.Guislainbrug
IV. 2 Bargiebrug
IV. 3 Bruggen der nieuwe wandeling
IV. 4 Rozemarijnbrug
IV. 5 Hospitaalbrug

Série V : les ponts sur l’Escaut – De Schelde – 12 planches

V. 1 A Heirnisbrug
V. 1 B Heirnisbrug
V. 2 A Keizerbrug
V. 2 B Keizerbrug
V. 3 A Sint-Lievensbrug
V. 3 B Sint-Lievensbrug
V. 4 Stropbrug
V. 5 Ter Platenbrug
V. 6 –
V. 7 Marcellisbrug
V. 8 Walpoortbrug
V. 9 Ketelbrug

Série VI : les ponts sur la Lys – De Leie

VI. 1 Rijsbrug
VI. 2 Kattebrug
VI. 3 Beekbrug
VI. 4 Voetbrug van’t snep
VI. 5 Europabrug
VI. 6 Koning Albertbrug
VI. 7 Leiebrug
VI. 8 Verlorenkostbrug
VI. 9. Recolettenbrug
VI. 10 Predikherenbrug
VI. 11 Sint-Michielsbrug
VI. 12. Grasbrug
VI. 13 Vleeshuisbrug
VI. 14 Zuivelbrug
VI. 15 Krommewalbrug
VI. 16 Minnemeersbrug
VI. 17 Sint-Jorisbrug
VI. 18 A Van Eyckbrug
VI. 18 B Slachthuisbrug
VI. 19 A Nieuwe Bosbrug
VI. 19 B Lousbergbrug
VI. 20 A Koning Willembrug
VI 20 B Visserijkombrug
A VI 1 Oriegatenbrugug
A. VI. 2 Eiland Malembrug
A. VI. 3 Ekkergembrug
A. VI. 4 Drongenbrug

Werner Cuvelier, photographie et art conceptuel (2), S.P. XXXV, Bruggen van Gent

S.P. XXXV. Bruggen van Gent.

« Door Cuvelier, met Ysabie » (Par Cuvelier, avec Ysabie). Le journaliste du Gentenaar qui visite, en 1984, l’exposition« Bruggen van Gent » au Centre Culturel Carlos De Meester à Roeselaere[1] s’étonne et s’interroge : l’auteur des photographies exposées n’est pas Werner Cuvelier, mais bien Piet Ysabie. Comment se fait-il dès lors que l’exposition soit celle de Werner Cuvelier ? La question, pour quelqu’un qui n’est pas au fait des pratiques de l’art, et particulièrement d’un art conceptuel, est légitime. Pour le commun des mortels, l’auteur, c’est celui qui réalise. Pas forcément, lui répondra Werner Cuvelier, l’auteur, c’est celui qui a l’idée : « Ce projet cadre complètement avec mon œuvre, explique-t-il. Au départ, je pensais prendre les photos moi-même, mais j’ai préféré me tourner vers un technicien disposant d’une chambre professionnelle, une pratique qui en soi, est loin d’être neuve ».[2] En 1973, Werner Cuvelier a collaboré avec le photographe Fred Vandaele pour ses « Buitenverblijven ». Cette fois, il fait appel à Piet Ysabie, photographe bien connu du petit monde artistique gantois. Ysabie collaborera également à la constitution de l’iconothèque du S.P. XXIV Pyramide de Cestius.

Werner Cuvelier cultive une grande admiration pour sa ville. C’est le long de Lys, de la Lieve et de l’Escaut qu’elle s’est développée. Ganda, en latin, c’est la confluence. Dès lors, pourquoi ne pas envisager la cité en l’abordant depuis ses ponts, depuis les points de vue que chacun d’eux offre de part et d’autre de sa chaussée. L’œuvre procèdera d’une minutieuse planification et d’un protocole contraignant que Cuvelier résume dans son Tekenboek I. Prendre deux photos, l’une vers l’amont, l’autre vers l’aval. Depuis le centre de chaque pont, l’objectif placé à une hauteur précise de 1.61mètre, systématiquement et sans aucune variation du cadre. Chaque cliché sera retravaillé afin d’éliminer tout élément superflu, les ciels, par exemple, seront éclaircis. La contrainte est précise. Werner Cuvelier la conçoit comme une façon de pratiquer une sorte d’anti-photographie, « contre l’idée de composition ». « Les photographes sont bien souvent en retard sur la peinture », déclare-t-il au journaliste qui l’interroge. Et surtout, il sait déjà ce qu’il compte faire des clichés : les disposer en miroir et créer des images bidirectionnelles, sans pouvoir présumer du résultat. A nouveau, la place est donnée à l’aléatoire. Chaque cliché est disposé verticalement sur une planche de carton, page de gauche et page de droite, comme dans un livre dont il a évidemment le projet. Comment vont-elles dès lors se juxtaposer, se répondre bord à bord ?

La planification est tout aussi essentielle. Werner Cuvelier s’appuie sur un plan de ville en sa possession. Il ne prendra en compte que les ponts qui y sont représentés. Qu’importe qu’ils soient aujourd’hui plus de 200 : il n’est pas mandaté par les Ponts et Chaussées ; l’inventaire qu’il dressera est suffisant afin de servir sa poétique. Dès lors, il dresse des listes alphabétiques, de l’Academiebrug au Zuivelbrug, quelques 60 ponts. Il envisage de planifier l’inventaire par séries, en fonction de la géographie complexe du réseau hydraulique de la ville. Il y a d’abord la zone portuaire et le Verbindskanaal. Ce canal de liaison, commissionné en 1863, est situé au nord du centre historique de la ville. Il est long d’environ deux kilomètres et relie le Brugse Vaart et Coupure à l’ouest au Voorhaven et au canal Gand-Terneuzen à l’est. Une partie du périphérique de la ville de Gand, le R40, le longe. Ce sera la première série. La deuxième concerne les ponts jetés sur La Lieve, ce canal qui reliait autrefois Gand (au niveau du château des Comtes) à la mer du Nord en passant par la ville de Damme. Creusé entre 1251 et 1269, la Lieve fut la première voie navigable artificielle reliant Gand à la mer du Nord. À Damme, c’est-à-dire à son extrémité nord-ouest, il débouchait dans le fleuve Zwin, permettant par-là de gagner la mer du Nord. À Gand même, à son autre extrémité, il était raccordé à la Lys, non loin du château des Comtes. Ensuite, il y a le canal Gand – Terneuze. Creusé entre 1823 et 1827, à l’initiative du roi Guillaume Ier des Pays-Bas, il relie Gand et sa zone portuaire, au nord de la ville, à l’estuaire de l’Escaut occidental à proximité de la ville de Terneuze (en Flandre zélandaise, Pays-Bas). Il permet aux navires venant de la mer du Nord de se rendre au port de Gand, sans passer par Anvers. Ce sera la troisième série. La quatrième série concerne les ponts sur le canal Gand – Bruges – Ostende, les cinquième et sixième ceux sur l’Escaut et la Lys, de loin les plus nombreux. Les deux cours d’eau sont en effet des artères séculaires et vitales de la cité gantoise. Les prises de vue débuteront le 8 septembre 1981 sur le Sint-Michielsbrug, sans doute l’un des plus courus. Elles se termineront le 23 octobre sur le Rijsbrug, à 15h45 précises. Oui, dans un petit carnet, Bruggen van Gent T.B, Werner Cuvelier note, pour chaque site, les heures précises de prise de vue. Un dessin préparatoire condense cette planification du travail, affine les séries et sous-séries (dans le cas des ponts sur la Lys, par exemple) et les répartit spatialement. En 1984, Werner Cuvelier décidera de les exposer aux cimaises, tout d’une traite. En 2009, lors d’une rétrospective organisée au Voorkamer à Lier, elles seront disposées sur de longues tables, renouant ainsi avec l’idée d’un livre qui, entretemps, n’a jamais pu être mise en œuvre.

Je repense aux séries des Paysages professionnels de Jacques Charlier, ces photographies de chantier chipées à André Bertrand, le photographe du Service technique provincial de la Province de Liège, réalités professionnelles introduites par Charlier dans le champ de l’art. L’artiste liégeois, lui aussi, revendiqua l’a-composition de ces clichés par rapport aux canons traditionnels de la photographie de paysage. Effet connexe, ces séries ont pris aujourd’hui une valeur documentaire inattendue, témoignant d’un paysage régional en plein mutation au tournant des années 70. Il en va de même pour ces ponts gantois initiés par Werner Cuvelier. Certes la motivation première de Cuvelier n’est pas là. Celle-ci réside essentiellement dans le résultat non escompté de ces images bidirectionnelles, dans cette manière particulière d’explorer le paysage urbain et le bâti des berges. Il n’empêche que l’ensemble prend aujourd’hui une incontestable valeur documentaire sur l’urbanisme de Gand à l’aube des années 80.

[1] Werner Cuvelier, Bruggen van Gent, Culturele Centrum Carlos De Meester, 19 Mai – 3 Juin 1984. L’œuvre a été réalisée en 1981. Elle n’est exposée entièrement qu’en 1984. Entre temps, Werner Cuvelier a envoyé un couple de photographies à Arteder 82, Feria Internacional de Muestra de Bilbao, en Espagne, une foire d’art ouverte aux artistes. Werner Cuvelier y expose dans la Seccion III, consacrée à la photographie. Il exposera la série des photographies concernant le canal Gent – Ostende ( 6 double photos) au Château de Burdinne en 1982, dans le cadre d’une exposition collective organisée par la galerie Richard Foncke. Les artistes participants sont Michel Boulanger, Robert Clicque, Willem Cole, Leo Copers, Werner Cuvelier, Raoul De Keyser, Richard Francisco, Carmengioria Morales, Frank Van Den Berghe, Dan Van Severen et Carel Visser.

[2] De Gentenaar, 26-27.05.84

Werner Cuvelier, Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973, historique et mail art 

Mail Art : Johan Van Geluwe

Le Statistic Project XVI, Buitenverblijven, sera montré pour la première fois lors de Kunst als Film, dia-werken, films, video’s van belgische kunstenaars, à la Elsa von Honolulu Loringhoven galerie les 14-15-16 mars 1975. Jan Vercruysse a rassemblé pour l’occasion une exemplaire sélection de photographes et vidéastes belges :

– Diapositives : Peter Beyls, Jacques Charlier, 50/40, Werner Cuvelier, Yves De Smet, Luc Deleu, Paul Gees, Jacques Lennep, Danny Matthys, Jacques L. Nyst, Hugo Roelandt, Wout Vercammen.

– Films : Eduard Bal & Guy Schraenen, Jacques Charlier, 50/40, Leo Copers, Paul De Gobert, Luc Deleu, Yves De Smet, Filip Francis, Philippe Incolle, Guy Mees, Jacques Lizène, Jacques Louis Nyst, Bernard Queeckers, Rudi Rommens, Maurice Roquet, Fred Vandaele, Wout Vercammen..

– Vidéo : Jacques Charlier, 50/40, Leo Copers, Erik Devolder & Carl Uytterhaegen, CAP Vidéo (Courtois – Evrad – Lennep – Lizène – Nyst), Danny Matthys, Guy Mees, Hubert Van Es, Jacques Louis Nyst, Marc Verstockt.

La galerie Richard Foncke projettera également l’œuvre lors de la Amsterdam Arts Week, Nieuwe Kerk & Brakke Grond, en mars 83. A l’occasion de la foire cinq galeries belges sont invitées au Brakke Grond, dont la galerie Richard Foncke. Exposer les bordels gantois à Amsterdam dont le Red District est célèbre ne manque pas d’humour.

A Gand, Werner Cuvelier ressortira son carrousel de bordels en 1984. T.R.A.I (Tentoonstelling ruimte voor architectonische informatie) organise en effet en février 84 un séminaire à propos des Architectures Curiosa, une introduction à l’architecture via des contributions créatives à l’image de l’architecture tirées du kitsch, des médias, du folklore et des arts. (ingewone architectuurtentoonstelling met creative bijdragen tot het imago van de architectuur ontleend aan de kitsch, de media, de volkskunde en de kunsten). La contribution de Werner Cuvelier est (pudiquement et ironiquement) titrée : “Learning from Highays, een diareeks over kleurrijke lichtconstructies langs Vlaamse wegen” (Apprendre des grand routes, un diaporama sur des constructions lumineuses et colorées le long des routes flamandes), référence directe au best-seller de Venturi.

Le programme de l’événement est pour Johan van Geluwe l’occasion d’un amusant mail art. Conservateur du Museum of Museums, Van Geluwe renvoie à Werner Cuvelier la fiche concernant le Statistic Project XVI, dûment tamponnée de petites femmes légères dont l’une ­ rêve de Werner, authentifiée, certifiée, accompagnée de félicitations. La liste des bordels y est qualifiée d’Art Zone. Je repense dès lors  au film Lola de Jef Geys (1965), tourné dans un bar à striptease sur grand route, bar dont Jef Geys était co-manager.  

A son envoi, Johan Van Geluwe, ajoute une image, un portrait de Mutien-Marie, frère des écoles chrétienne, une piquante allusion au fait que c’est le Séminaire en recherche architecturale de l’Institut Supérieur St-Luc (Seminarie voor Architectuuronderzoek – Hoger Architectuurinstituut Sint-Lucas) qui est à l’initiative de cet Architectuur Curiosa.

Werner Cuvelier, Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973, les images

  • Amigo
  • L’as de pic
  • 5th Avenue
  • Baccara
  • Le Baladin
  • Bellinzona
  • Berkley
  • Bloemfontein
  • Buttefly
  • Byblos
  • Capri
  • Chabanis
  • Chalet T’Witt Paard
  • Clochemerle
  • Club 13
  • A la Conga
  • Crocodile
  • L’Eden
  • Elcerlyc
  • Elite
  • Embassy
  • L’Equipe
  • Fan-Fan
  • Favori
  • Gulden Hat
  • Hawaï
  • Hells Pils
  • De Jager
  • Lidy
  • Lido
  • Lily
  • Lorelei
  • Love
  • Lucy
  • Madrid
  • Nemrod
  • Milady
  • Mimosa
  • Monland
  • Moustique
  • La Musardière
  • Mutzig
  • Mylord
  • Myosotis
  • Nefertiti
  • L’Oiseau rare
  • Chalet Olympia
  • Pacific
  • Paviljoen
  • Peter Pan
  • Pim
  • Pussy Cat
  • Ritz
  • Rood Kapje
  • Soete Waesland
  • Quo Vadis
  • Rally
  • Relax
  • Rembrand
  • Palermo
  • Rittel
  • Soledad
  • Saturnus
  • Scorpion Bar
  • Select
  • Sirène
  • Le Splendid
  • Le Sphynx
  • Splendid
  • 70 Sportief
  • Châlet Stop
  • Bar Suzy
  • Sweet
  • Top Hat
  • De Toerist
  • El Toro
  • Trianon
  • Venus
  • T’Wit Paard

[sociallinkz]

Werner Cuvelier, art conceptuel et photographie (1), Statistic Project XVI, Buitenverblijven, le projet des bordels

Werner Cuvelier
Statistic Project XVI, Buitenverblijven, 1973
fotografie Fred Vandaele
80 diapositives

L’intérêt que Werner Cuvelier porte à l’architecture, qu’elle soit monumentale et patrimoniale, des routes romanes à la pyramide de Cestius, ou domestique, voire vernaculaire, ne se démentira jamais. Het binnen, cette interprétation de sa propre maison, l’occupera durant plusieurs années. Dans le parcours qui nous occupe, cette attention est même très précoce. En 1969-70, Werner Cuvelier rompt avec sa propre pratique picturale ; il peint une série de toiles d’inspiration pop et géométriques, voire pop – géométriques. Il conçoit également des panneaux en reliefs, des objets formels géométriques tridimensionnels. En fait, il remet en question toute sa pratique artistique et le basculement est sidérant. Il expose une sélection de ces œuvres, chez lui, à l’atelier, en février 1970. Parmi celles-ci, un prisme droit en bois vernis de 170 cm de longueur, 85 de hauteur, 110 de profondeur, constitué de lattes verticales et horizontales. En quelque sorte, une charpente de toiture à deux pans. Werner Cuvelier lui assigne pour titre cette paraphrase magritienne : Dit is misschien geen dak ? (1) Ceci n’est peut-être pas un toit. Déjà, l’artiste interroge le spectateur sur la réalité de ce qu’il voit. Un prisme, une charpente, un toit, un volume, une sculpture.

L’architecture qui l’environne ne le laisse évidemment pas indifférent. Ainsi naîtra, en mai 1973, le projet du Statistic Project VIII, simplement appelé : Architecture. Lors d’un voyage à travers la partie flamande du pays, écrit Werner Cuvelier dans son Tekenboek, je discute d’architecture avec Anne Mie Devolder (2). La question est la suivante : qui construit donc toutes ces hideuses maisons de mauvais goût ? Surgit très vite l’idée de dresser un inventaire. Il sera photographique, en noir et blanc, et compilera les noms des architectes qui se sont ainsi commis dans ces laideurs de tout genre, peut-être même le prix d’achat de ces biens immobiliers. Ce coup de gueule consigné dans un carnet à dessins me rappelle le pamphlet rédigé en 1968 par l’architecte anversois Renaat Braem (1910-2001) Het lelijkste land ter wereld, le plus laid pays au monde dans lequel l’architecte dénonce, en l’opposant au caractère ordonné des territoires nationaux qui l’entourent, le caractère hétéroclite de la Belgique, qu’il voit comme une couverture en patchwork assemblée par un fou, composée de Dieu sait quelles vieilles loques, et parsemée de bazars entiers de cubes hétéroclites, jetés à terre avec mépris par un géant enragé (3). Ce Statistic Project VIII ne verra jamais le jour, bien que Werner Cuvelier ait compilé, parcourant la région gantoise, un petit carnet entier d’adresses, noms des rues et numéros des maisons (4). Ni même la seconde partie du projet consistant à faire soi-même sa maison, en bois, en carton, en trois dimensions et à l’échelle en s’inspirant du module cubique (70 x 70 x 70 cm) de William Graatsma et Jan Slothouber. (5) Par contre, il sera le point de départ du Statistic Project XVI, initialement intitulé Bordellen Project, le projet des bordels, puis plus finement, Buitenverblijven, ce que l’on pourrait traduire par Seconde Résidence ou Abri Extérieur. C’est tout dire. Dans l’introduction de son pamphlet, ce guide de randonnée dans la jungle belge qui réveillera les somnambules, Renaat Braem fait une cocasse description du bâti urbain et surtout suburbain belge. Les routes sont des rues, écrit-il. Une digue de pierre vous sépare du paysage. Un vrai cauchemar pour les fournisseurs de matériaux. Des briques de toutes les couleurs imaginables et impossibles, du jaune féroce, du blanc maladroit, du vert savoyard au violet toxique, de l’encre bleue bon marché au noir sale des eaux usées. Les toitures crient leur présence par leur complexité, leur texture et leur couleur, l’amiante rose, les ardoises vertes, les tuiles rouges, les tuiles vernies noires, et à l’extérieur des agglomérations, où un arbre occasionnel suggère que nous sommes à la campagne, le chaume des toits taillé de façon fantaisiste des pseudo villas douillettes et autres châteaux à pignons. Vous pourrez vous approvisionner dans les stations-service de style normand, de style colonial, de style flamand, de style moderne ou même industriel. Vous pourrez vous restaurer dans des auberges aux rideaux à carreaux et aux enseignes en fer forgé, des rôtisseries aux façades en pseudo – colombages, des friteries gérées par des chefs chaleureux. Il existe une variété infinie de lieux de consommation, de la très sèche maison du peuple aux accueillants petits cafés aux fenêtres ornées de rideaux rouges et aux parkings discrets. Ce sont nos locaux pays chauds. Et la publicité. Ha, ha, beaucoup de publicité ! Du cola à la bière blonde nationale.

Les voici donc ces bordels et bars sur grand-route qui intéressent Werner Cuvelier. Il décide de dresser l’inventaire de ceux qui jalonnent les chaussées de Courtrai, d’Anvers et de Bruxelles, trois grands axes qui permettent de sortir de la cité scaldienne, ou de la rejoindre. (6) Werner Cuvelier se tourne vers le photographe Fred Vandaele : celui-ci prendra les clichés, 80 diapositives, toutes prises de nuit, de préférence lorsque le bitume suinte de pluie, ce qui accentue le reflet des enseignes et néons. (7) On devine dès lors dans la nuit toutes ces architectures hétérogènes, telles que les décrit Renaat Braem, un formidable bordel, des chalets, des pavillons quatre façades, des vitrines a front de rue, des fermettes, des paquebots modernistes, des parkings aussi, plus ou moins discrets. Au clair du néon, Fred Vandaele emprunte à dessein le trottoir d’en face, learning from the Kortrijksesteenweg pour paraphraser la célèbre leçon de Las Vegas (1972) de Robert Venturi et Cie, ouvrage qui, à l’époque, vient de paraître et fait un tabac. Pas âme qui vive, pas une furtive silhouette, pas un client, pas une hôtesse, c’est l’être et le néon. Seules règnent ici les enseignes de ces maisons et ces néons qui architecturent le paysage. Micro-dispositifs d’écriture, pratiques vernaculaires qui graphent la nuit en lignes lumineuses rouges, bleues, jaunes, vertes, l’enseigne devient, grâce à une conversion du regard, un véritable signe, non plus de l’information à délivrer, mais du système intellectuel et économique qui l’a produite. Werner Cuvelier ne cherche évidemment pas à dresser un inventaire exhaustif de ces maisons, ni même une topographie de leur implantation. Lorsqu’il classera les diapositives, il bouleversera la transhumance du photographe et ordonnera les clichés par ordre alphabétique des enseignes. De l’Amigo au Witte Paard, les couleurs des néons offre un singulier lexique que Werner Cuvelier révèle par son propre système de pensée, compilant une énumération hétéroclite, une nomenclature où se croisent les langues (le français, le néerlandais, l’anglais), les truisme du genre (Le Pussy Cat, Le Favori, l’Eden, Le Love, le Milady), l’exotisme (le Bellinzona, Le Byblos, Le Capri, le Nefertiti, le Crocodile, le Hawaï), les stars (Le Berkley, le Lido, le Ritz, le 5th Avenue), les fleurs (Le Bacarra, Le Bloemfontein, Le Myosotis, Le Mimosa), les performants (L’Elite, L’Equipe, le Rally, El Toro, De Jager), les chalets (Chalet T’Witte Paard, Chalet Olympia, Chalet Stop) et quelques inattendus (De Toerist, L’Oiseau Rare, Le Clochemerle, L’Elcerlyc (8). A l’heure où la sémiologie et les analyses structurales du langage tiennent le haut du pavé, cette déclinaison alphabétique éclaire ces Résidences Secondaires d’une autre manière et nous confronte, en quelque sorte, à une singulière linguistique des bordels. Werner Cuvelier portera toujours un grand intérêt à la linguistique et aux analyses du langage. Deux projets datés de la même époque en témoignent. En juillet 1974, il se propose d’aborder certains textes, qu’il s’agisse de prose ou de poésie, qu’ils soient littéraires, scientifiques ou philosophiques, en néerlandais, en français, en anglais, en espagnol, en allemand et d’en analyser le contenu, de distinguer les phrases principales et secondaires. Il compte réordonner les mots en catégories, verbes, substantifs, participes, réordonner les mots suivant leur longueur, réordonner les lettres. Pourquoi ne pas le faire avec L’œil et l’esprit de Maurice Merleau-Ponty (9), cet essai sur la vision, sur l’art et sur la science ? Ce pourrait –être le sujet du Statistic Project XI, à faire paraître aux éditions Cuvelier (10). Le Statistic Project XV (11) touche également au langage : dresser un aperçu historique des mots à la mode, décennie par décennie. Dynamique apparaîtra sans doute dans la liste après-guerre, existentialisme durant les années 60, intégration durant les années 70. Sonder le passé afin de mieux le comprendre, écrit-il en exergue des quelques lignes qui esquissent le projet. Nous voici bien loin de l’architecture, point de départ de ce chapitre. Qu’on se rassure, nous y reviendrons. Le Statistic Project XVII, prévu pour l’été 1974 devrait nous révéler une route de l’architecture romane, de Soignies en Hainaut à Lérida en Espagne 12).

(1). L’œuvre fera office de carton d’invitation. Werner Cuvelier nodigt u uit op zijn atelier Lievekaai, 6 Gent, 28.02.70 vanaf 14 u.

(2). Anne Mie Devolder étudie l’architecture à Sint Lukas Gent durant les années 1970-1975. Elle étudie également la philosophie à l’Université de Gand (1971-73)

(3). Renaat Braem, Het lelijkste land ter wereld. Davidsfonds, Leuven 1968.

(4). Annexe au Tekenboek I

(5) Tekenboek I, p. 17

(6) Tekenboek I p.21

(7) Le Statistic Project XVI, Buitenverblijven, sera montré pour la première fois lors de Kunst als Film, dia-werken, films, video’s van belgische kunstenaars, Elsa von Honolulu Loringhoven galerie. 14-15-16 mars 1975. Jan Vercruysse a rassemblé pour l’occasion une exemplaire sélection de photographes et vidéastes belges : Dias : Peter Beyls, Jacques Charlier, 50/40, Werner Cuvelier, Yves De Smet, Luc Deleu, Paul Gees, Jacques Lennep, Danny Matthys, Jacques L. Nyst, Hugo Roelandt, Wout Vercammen. Films : Eduard Bal & Guy Schraenen, Jacques Charlier, 50/40, Leo Copers, Paul De Gobert, Luc Deleu, Yves De Smet, Filip Francis, Philippe Incolle, Guy Mees, Jacques Lizène, Jacques Louis Nyst, Bernard Queeckers, Rudi Rommens, Maurice Roquet, Fred Vandaele, Wout Vercammen.. Vidéo : Jacques Charlier, 50/40, Leo Copers, Erik Devolder & Carl Uytterhaegen, CAP Vidéo (Courtois – Evrad – Lennep – Lizène – Nyst), Danny Matthys, Guy Mees, Hubert Van Es, Jacques Louis Nyst, Marc Verstockt. La galerie Richard Foncke projettera également l’œuvre lors de la Amsterdam Arts Week, Nieuwe Kerk & Brakke Grond, en mars 83. A l’occasion de la foire 5 galeries belges sont invitées au Brakke Grond, dont la galerie Richard Foncke. Exposer les bordels gantois à Amsterdam dont le Red District est bien connu ne manque pas d’humour.

(8) Ce dernier serait-il une francisation de Elckerlijc ? Ce serait drôle. Elckerlijc est une moralité écrite vers 1470 en néerlandais, et imprimée pour la première fois en 1495. Le titre complet est Den Spyeghel der Salicheyt van Elckerlijc – Hoe dat elckerlijc mensche wert ghedaecht Gode rekeninghe te doen (Le miroir du salut d’Elckerlijc – Comment chaque personne doit suivre les instructions divines)

(9) A noter que Werner Cuvelier parle beaucoup de Merleau-Ponty avec Sylvio Senn, assistant du professeur Boehm à l’Université de Gand. A deux, ils ont pour projet de réunir une douzaine d’artistes afin de discuter de L’œil et L’Esprit, une rencontre qui sera décrétée œuvre d’art elle-même. Statistic Project X. Tekenboek I, p.13

(10) Tekenboek I, page 16

(11) Tekenboek I, page 20 

(12) Tekenboek I, page 21

Werner Cuvelier, photo-conceptualisme, vernissage à la galerie ce samedi 7 mai à 15h

La galerie Nadja Vilenne a le plaisir de vous inviter au vernissage de l’exposition de Werner Cuvelier à la galerie ce samedi 7 mai de 15 à 19h 

L’exposition rassemble quelques Projets statistiques des années 70 et 80, usant tous de la photographie. 

SP XVI – Buitenverblijven, 1973  – SP XXII – Dolmens et menhirs de France, 1975 – SP XXIV – Pyramide de Cestius, 1975 – 1985 SP XXVII – Relaciónes, 1978 –  SP XXXV – Bruggen van Gent, 1981 SP XXXVI – Retrato de L.N, 1980

Vernissage le samedi 7 mai de 15 à 19h

Exposition du 7 mai au 3 juillet Je. Ve. Sa. 14-18h et sur RV.

Visite guidée de l’exposition ce samedi 7 mai à 15h 30 durant le vernissage. 

Exposition organisée en collaboration avec la Fondation Magda et Werner Cuvelier.