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| MARIE ZOLAMIAN
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« Aucune société ne répugne à l’œuvre d’art publique. Toutes, même, la requièrent comme une nécessité, écrit Paul Ardenne : ceci est avant tout de nature politique. Quelles attentes du pouvoir l’œuvre d’art publique vient-elle servir ? Quelle est la nature exacte de sa fonction, une fonction qui semble instrumentale avant d’être esthétique ? L’instrumentalisation de l’œuvre d’art publique d’obédience institutionnelle est-elle fatale ; son émancipation, possible ? » . Ces questions resurgissent alors que je repense au parcours du combattant vécu par Marie Zolamian. « Aux Arts, Etc. » fut en effet une affaire de résistance. A l’origine, c’est la Ville d’Hannut, en Hesbaye, qui devait accueillir l’artiste et c’était une heureuse coïncidence. D’origine arméno-libanaise, Marie Zolamian quitte Beyrouth à l’âge de quinze ans. Alors qu’elle fuyait la guerre avec sa famille, Hannut fut l’un de ses premiers points de chute en Belgique ; elle y suivit même une partie de son cursus scolaire. Son attention attirée par les armoiries de la Ville, « blasonnée de gueules au château ouvert crénelé d'or, maçonné de sable, le donjon de mesme, chargé des armoiries de Brabant-Limbourg », Marie Zolamian projette dès lors d’ériger ce château fort sur le rond point qui fait face à la Maison communale. Pentagonal, il aura une hauteur de quatre mètres, sera coloré de jaune, son portail rouge tracé en trompe l’œil ; enfermés à l’intérieur, quatre éléphants de pierre, hiératiques, formeront une ronde, comme sur la piste d’un chapiteau de cirque, sous la haute surveillance d’une caméra en circuit fermé. Ludique et critique, le projet évoque les racines de la communauté urbaine, son premier refuge féodal, ce qui l’enceint, la mémoire, l’accueil ou l’ostracisme, le déplacement, les relations interculturelles et leur complexité. Ce château fort n’est-il pas un modèle d’architecture médiévale que l’Occident a importé au Proche-Orient ? Et cela tombe bien d’ailleurs, un palmier croît en bordure du rond-point. La cité n’est-elle pas sous la protection séculaire de Saint Christophe, patron des voyageurs, des usagers de la route ? Un impressionnant bois polychrome du 14e siècle, taillé d’une seule pièce, haut de trois mètres, campe dans l’église qui lui est dédiée. Est-ce dû à un problème de communication, une incompréhension totale, la crainte d’aborder le sujet de l’immigration, la réalité des difficultés d’un dialogue interculturel ? Ou est-ce de l’ingérence, une critique fondée sur le jugement, voire sur le goût ? Une chose est sûre : les mandataires locaux, réunis en conseil ont, en bloc, refusé le projet. Et sans hésiter, le commissariat d’ « Aux Arts, Etc. » n’a pas laissé d’alternative au conseil communal hannutois. Marie Zolamian s’exilera à Flémalle : elle y développera l’un des projets les plus spectaculaires de l’ensemble de toutes ces interventions. Il y sera encore question de résistance, et même de résistance des matériaux. Le déracinement, cette pression de la nécessité, est une déchirure, une perte de soi, une déréliction ; l’exil choisi, par contre, est une aventure fondatrice, une conscience du présent dans un lieu, à un moment. Chacun de nous n’est-il pas la somme de ce qu’il n’a pas calculé ? Déracinée, Marie Zolamian choisit désormais ses exils. Naples, Palerme, New York. Au fil de ses transhumances, l’artiste note, dessine, photographie et peint toutes ces petites choses qui font basculer sa perception. Ces déplacements agissent sur la conscience, les intérêts s’aiguisent. L’isolement et le détachement du familier affectent les sens ; ils font apparaître une collusion entre passé et présent, fiction et réalité. « L’itinéraire au-dehors relève de l’expérience corporelle vécue, écrit Eric Bonnet, il dessine une temporalité, un départ et un retour, il définit des territoires, des stratégies de circulation, une topographie et une géographie où se mêlent l’extérieur et l’intime ». Chaque dessin, chaque peinture est un moment précaire, un souvenir fugace, une observation éphémère. Ensemble, ils tissent une fiction inscrite dans le réel qui traite de questions d’identité, d’interchangeabilité des mémoires, d’histoire et de mémoires territoriales. Ainsi, Marie Zolamian se construit et se déconstruit à la fois un territoire de la mémoire à l’intersection du langage et des codes visuels. « Je trace une ligne, dit-elle, qui avec le temps me deviendra étrangère ».
À la fois inquiétante et protectrice, inscrite dans l’inconscient collectif, que l’on soit d’un côté ou de l’autre de ces talus tassés et appareillés, de ces tonnes de sable qu’il a fallu ensacher, cette installation suscite de multiples questions en prise directe avec le monde, que l’on pense aux guerres et au terrorisme, aux extrémismes, aux flux migratoires, aux changements climatiques, aux peurs et à l’hyper sécurité. Elle est résonnance du monde et de ses conflits. Marie Zolamian aurait aimé utiliser la terre de la Cokerie de Flémalle afin de remplir les sacs de sable de son installation. Depuis 2009, 8500 tonnes de terre cyanurée sont en effet en voie de traitement afin d’assainir ce site emblématique. Utiliser ces terres dépolluées aurait concentré le passé industriel de la commune et surtout mis l’accent sur cette réhabilitation du paysage, sur l’actuelle planification mise en place pour un redressement économique, social et environnemental de la région. On l’appelle le plan Marshall, la consonance est historique et politique. La réglementation en vigueur quant au traitement des terres polluées l’en a empêchée. Comme quoi, à juste titre, il nous faut s’inquiéter.
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