galerie Nadja Vilenne
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  MARIE
  ZOLAMIAN
EXPOSITIONS
2009 - 2012


légendes :
New York, carnet, technique mixte, 2009

Sans titre (de la série "intérieur", technique mixte sur papier récupéré, 2009

Marie Zolamian Sans titre (NY), 2009 Technique mixte sur toile, 61 x 49 cm

 


MARIE ZOLAMIAN


24 avril 1915. Une personne d’origine arménienne ne peut échapper à cette date.
13 avril 1975. Début de la guerre civile du Liban.
23 mai 1975. Ma naissance à Beyrouth.
1990. Départ du Liban et « fin » officielle de la guerre.
2001. Entrée à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège.

Par Alain Delaunois

Il n’est pas fréquent de découvrir un hôtel de ville (ou une mairie), solidement protégé des agressions extérieures par un épais rempart de sacs de sable. Ce type de défense passive est généralement réservé aux situations de guerre ou d’attentats, et n’a en tout cas pas cours au royaume de Belgique. À l’automne 2010, en dressant devant l’hôtel communal de Flémalle (Liège), une muraille d’un bon millier de sacs en jute, contenant au total quelque dix-neuf tonnes de sable, Marie Zolamian a réussi à marquer les esprits, et à provoquer la controverse, tant dans la population que du côté de l’administration. Que cette installation ait trouvé sa place dans une manifestation collective d’art public, axée sur la citoyenneté, et intitulée en clin d’oeil à Joseph Rouget de Lisle, « Aux arts, etc. », lui donne une résonance singulièrement savoureuse.Pourtant,à l’heure des attentats technologiquement assistés ou initiés par de tout aussi redoutés kamikazes,il n’échappera à personne que ce type de protection démontrerait sans doute très vite ses limites d’efficacité. C’est donc davantage dans le questionnement, les réflexions, voire la perplexité suscitée, que cette installation visuelle impertinente a trouvé toute sa force de frappe. L’itinéraire personnel de Marie Zolamian, d’origine arménienne, installée à Liège mais née à Beyrouth en 1975, peu de temps après le début d’une longue guerre civile, explique sans doute en partie l’intérêt de l’artiste pour ce genre de mise en situation. Elle fait ainsi écho à son propre parcours familial, tout en nouant à ses propres racines d’exilée les innombrables rhizômes d’une mémoire collective, un bassin industriel de la vallée mosane, lui-même passablement détricoté. S’appuyant sur d’autres événements historiques ou idéologiques, cette mémoire n’est certes pas la sienne, mais tout le travail – la quête pourrait-on dire – de l’artiste est justement celui-là : remailler des tissus fragmentés de multiples « autres », ravauder des pièces éparses, rapprocher les souvenirs fragiles des tout proches comme ceux des voisins éloignés, et donner sa propre perception des identités incertaines d’aujourd’hui. Dans son travail pictural, Marie Zolamian insiste tout particulièrement sur ce qui,de ville en ville (Beyrouth, New York,Palerme,Naples, Liège), entre exils et domiciles successifs, sensations de manque et de présence plus ou moins durable, lui fait éprouver la nécessité de rassembler des masses de témoignages,le plus souvent anonymes, comme de vieilles archives de papier, des carnets défraîchis, des photographies anciennes,trouvés au hasard de ses pérégrinations. Passées dans ses mains,voici à présent des images de vies recomposées, à petites touches d’encre de chine (Album anonyme, 2006), ou, dans une série de petites peintures sur toile (nous partout,2008) un même groupe familial (une mère portant lunettes de soleil, trois ou quatre enfants) prenant la pose dans différents lieux de villégiature,qui pourraient – nécessairement alors – être d’ici et d’ailleurs.


DES EXILS CHOISIS

Par Jean-Michel Botquin

Ces dessins sont sans titre, mais la série des quatre s’intitule « Intérieurs ». Ce sont les pièces d’une maison, une salle de bain, la salle à manger, une chambre ; le trait est tendu, tenu à la fois, ces intérieurs sont esquissés. Et le papier mis en œuvre y participe. Ce sont quatre folios anciens, sans doute les pages de couvertures intérieures d’un vieux livre ou d’un cahier entoilé ; ils sont imprimés de motifs floraux, comme des arabesques, et couvrent ainsi de papier-peint les murs de ces intérieurs intimes. Çà et là, en rehauts, un tapis, un lustre, des appliques en épousent le motif.
D’origine arménienne, Marie Zolamian a vécu à Beyrouth jusqu’à l’âge de quinze ans. Aujourd’hui, elle vit à Liège et choisit désormais ses exils. New York, Istanbul, Beyrouth, Naples ou Palerme.
Le déracinement, cette pression de la nécessité, est une déchirure une perte de soi, une déréliction; l’exil choisi, par contre, est une aventure fondatrice, une conscience du présent dans un lieu, à un moment. Chacun de nous n’est-il pas la somme de ce qu’il n’a pas calculé ?

Marie Zolamian collecte des photographies de famille, des albums anonymes. En 2006, elle s’en inspire pour élaborer un album personnel, l’album qu’elle ne possède plus. C’est le cours de la vie, les réunions familiales, les événements heureux, un mariage, une naissance, les premiers pas du petit, quelques promenades au parc, les jeux près de la pièce d’eau, là où les bateaux s’en vont lointains. Les clichés se succèdent, le sel de l’existence et les souvenirs incertains, le récit, n’importe quel récit ; nous ne sommes là que les silhouettes de notre propre existence. Et ces clichés ne sont pas des photographies ; ce sont de petites encres de chine, rehaussées d’acryliques, tracées sur le bristol de petites cartes de visite. L’artiste poursuivra cette expérience en 2008 : « Nous partout » est un cycle de treize petites peintures à l’huile sur toiles libres, inspirées d’une série de photographies. Trois enfants, une dame, la grand-mère peut-être, sont ainsi projetés dans treize paysages et environnements différents, comme si, pour conserver le souvenir de ces moments, cette famille avait pris autant de fois la même pose devant l’objectif. « Nous partout », explique Marie Zolamian, c’est cette identité hybride, la cristallisation d’un mixité culturelle, la reconstitution d’un réseau familial perdu, une reconstruction fondée sur la fragilité »
C’est par une approche plastique que Marie Zolamian cerne ce qui lui est inconnu. De ses jours à Naples, elle ramène une série de petites enveloppes. Chacune contient une longue bandelette de papier sur laquelle l’artiste esquisse le rythme du jour, la lumière et l’ensoleillement, note des expressions, des anecdotes qu’elle glane ça et là et qui n’ont pas d’équivalent en français, trace des petits croquis des dessins et des photos réalisés ce jour-là. Dans ces enveloppes, elle ajoute des images, des objets, mémoire du jour.

Dans chacune de ses actuelles villégiatures, au fil de ces transhumances, l’artiste note, dessine, photographie et peint toutes ces petites choses qui font basculer sa perception. Ces déplacements agissent sur la conscience, les intérêts s’aiguisent. L’isolement et le détachement du familier affectent les sens ; ils font apparaître une collusion entre passé et présent, fiction et réalité. Chaque dessin, chaque peinture est un moment précaire, un souvenir fugace, une observation éphémère. Ensemble, ils tissent une fiction inscrite dans le réel qui traite de questions d’identité, d’interchangeabilité des mémoires, d’histoire et de mémoires territoriales. Ainsi, Marie Zolamian se construit et se déconstruit à la fois un territoire de la mémoire à l’intersection du langage et des codes visuels. « Je trace une ligne, dit-elle, qui avec le temps me deviendra étrangère ». Ainsi de New York, l’artiste ramène de petits carnets journaliers, ils sont à la fois la mémoire et l’origine même du travail. Une perception des habitants qu’elle croise dans les quartiers où elle déambule. Ecoline, acryl, les travaux sur papier esquissent autant de rencontres muettes, autant de regards croisés, autant d’observations, de regards appuyés. Deux dessins consignent le temps de marche quotidien entre le logement et l’atelier. L’on pense ici à la standardisation conceptuelle des déplacements de Stanley Brouwn, l’acte de marche le plus banal qu’il soit, donc plus apte à porter la dimension spatiale de l’œuvre. Mais ici, l’archive se ferait beaucoup plus fugace, sensible ; le pas est léger comme les pointillés d’une autre série de dessins, esquissée point par point. La ville est ici un labyrinthe de pas infinis, en quête des autres, en quête de soi.