CENT SEXES D’ARTISTES, UN SALON COMIQUE
Pratiquant la caricature depuis 1969, Jacques Charlier s’approprie la tradition des salons comiques, ces salons pour rire de l’art qui fleurissent dans la presse satirique et illustrée du 19e siècle et qui mêlent souvent aux charges contre les œuvres elles-mêmes des scènes de genre parodiant les artistes, le public mondain des vernissages, les critiques et organisateurs des salons officiels. Charlier s’inscrit ainsi dans la filiation des artistes qui n’ont pas hésité à se commettre dans cet exercice qu’on aurait – à tort – tendance à classer au rang des arts mineurs. On compte parmi eux les frères Carrache, le Bernin, Gustave Doré, Honoré Daumier ou Claude Monet. En France, ces salons comiques sont nés d’une censure, la loi scélérate de 1835, qui a drastiquement limité la liberté d’expression de la presse sous la Monarchie de Juillet et interdit la caricature politique. L’art, les mœurs, la vie mondaine, dont bien sûr les Salons officiels, deviendront vite un bel exutoire pour les caricaturistes. Ces salons comiques, publiés en vignettes, feuilletons et brochures, sont ainsi devenu une source d’inspiration pour les arts parodiques et les pratiques de dérision, qui se sont développés dès la fin du 19e siècle, notamment avec les Incohérents, la Zwanze bruxelloise, plus tard le dadaïsme et ses avatars. Autant de leçons que Jacques Charlier a parfaitement assimilées.
Selon Denys Riout, « les caricatures de tableaux, seront présentes dans la presse aussi longtemps que les tableaux eux-mêmes feront rire. Lorsque dans les années 60, l’œuvre de Picasso cessa de scandaliser et de divertir, le comique dessiné se détournera de la peinture »[1]. Charlier déclare en 1983 qu’il a toujours trouvé les blagues sur l’art moderne distribuées par les agences de presse terriblement conventionnelles, « des types ventrus accompagnés de bobonnes faisant des remarques devant des simili–Picasso ». La tradition de la caricature d’artiste s’est perdue, Charlier la réhabilite et l’introduit dans le champ de l’art contemporain, de la même façon qu’il a introduit dans le champ artistique ses réalités professionnelles de dessinateur expéditionnaire au S.T.P, service technique provincial de la Province de Liège.
En 1969, Charlier portraiture Marcel Broodthaers. C’est son premier portrait-charge. Très vite, il met en place une véritable chronique du petit monde de l’art international et des années conceptuelles croquant Vito Acconci, Daniel Buren, André Caderé, Konrad Fischer, Hanne Darboven, On Kawara, René Denizot, Linda Benglis, Niele Toroni, Dan Graham, Gian Carlo Politi, Gilbert & George et bien d’autres. Cette chronique met en évidence les œuvres et les comportements, elle pastiche les situations, démonte les systèmes et campe les attitudes. Aux dessins isolés succèdent les suites de planches, et à ces suites, une bande dessinée complète, Rrose Selavy, désopilante interprétation de l’hermétique Grand Verre de Duchamp[2], éditée en 1977. En exergue, Charlier y cite Freud : « L’essentiel de la plaisanterie, c’est la satisfaction d’avoir permis ce que la critique défend »[3]. Lorsqu’au début des années 80, il développe ses Modes et modelages, à la pointe de l’art, l’esprit des terres crues d’Honoré Daumier n’est pas loin. Et cette fois, il cite Jean-Dominique Ingres : « Insistez sur les traits dominants du modèle, exprimez-les fortement et poussez-les, s’il le faut, jusqu’à la caricature. Je dis la caricature afin de mieux faire sentir l’importance d’un principe si vrai »[4].
C’est dans ce contexte qu’apparaissent en 1973 les premiers sexes d’artistes. Ils sont exposés à la foire de Cologne en 1974[5], publiés l’année suivante dans Articides Follies, un recueil des dessins humoristiques tracés par Charlier depuis 1969, édité par Herman Daled et Yves Gevaert. Panamarenko y a le zizi aussi gros qu’une montgolfière, celui de Boltanski a la forme d’une tétine, souvenir d’enfance. Ben Vautier est affublé d’un décamètre, question d’ego sans doute. La dernière section du bâton de Caderé fait « spoc » en sautant comme un bouchon de champagne, le sexe de Daniel Buren mesure 8,7 cm. Christo sort couvert, la chose est évidemment emballée. Voilà le microphone de Ian Wilson, le pistolet à eau de Claes Oldenburg. Le zoom de Douglas Huebler a la goutte, tout comme le pinceau numéro cinquante de Niele Toroni, lui un peu plus, mais Toroni apprécie la goutte. Gilbert & Georges ont deux mignons zizis jumeaux et partagent les mêmes bourses. « Zensur ! » pour le sexe de Hans Haacke, non, vous ne le verrez pas. Le gland rieur et monté sur ressort d’Andy Warhol surgit de sa boîte à surprise. Celui de Josef Beuys est chamanique. Quant au sexe de Lawrence Weiner, il peut être : 1. Saisi par l’artiste. 2. Coincé par quelqu’un d’autre. 3. Pas manipulé du tout. Et celui de Jacques Charlier ? C’est une longue et fine plaque de cuivre « sur rendez-vous seulement ». L’élégance et la discrétion sont de mise. L’ensemble est un abrégé d’actualité artistique, une attentive observation des pratiques d’avant-garde, un condensé de traits saillants (n’y voyez pas malice), le tout à l’enseigne d’un humour qui n’a rien de troupier. Oui, ces dessins sont grivois au sens où l’entend Freud : la grivoiserie est, en effet, un mot d’esprit qui dénude[6]. Mais soyons clair, leur caractère égrillard et allusif est ici drôlement cultivé, la gaudriole uniquement destinée à exciter nos neurones. Charlier témoigne d’une observation attentive d’un microcosme fort remuant dont il analyse les us et coutumes, les faits et gestes, tout en illustrant avec humour une histoire de l’art en train de se faire. « J’ai pu remarquer, écrit-il, qu’à part les artistes concernés et les rares personnes attentives à la scène artistique, personne ne comprenait le sens de ces blagues… preuve que le sens de l’art, tout le monde s’en fout sauf de son prix et des mondanités gratifiantes qui s’y rattachent ». C’est clair, ces dessins, et en particulier ces zizis d’artistes, sont destinés aux initiés.
Jacques Charlier a remis en chantier ses Sexes d’artistes trente ans plus tard. Aux premiers, familiers et presque familiaux, s’en sont ajoutés bien d’autres. L’abrégé d’actualité artistique s’est transformé en histoire de l’art illustrée depuis l’Objet Dard de Marcel Duchamp. Un panthéon de zizis au travers des courants historiques qui ont marqué la seconde moitié du XXe et le début du XXIe siècle, des sexes pop, minimalistes, pauvres, néo-réalistes, Fluxus, actionnistes, conceptuels, des zizi qui pratiquent la performance ou d’autres qui préfèrent le plein air du land art, pas mal d’attributs d’outre-Atlantique, d’Europe aussi bien évidemment, quelques zizis locaux, parmi lesquels ceux de Broodthaers, Panamarenko, Geys, Lizène, Delvoye, ou Dujourie. Oui, Lili Dujourie y figure : en trente ans, les choses ont changé et les mouvements féministes ont bousculé les mentalités. Alors que dans les années 70, Charlier ne croque que des zigounettes, cette fois, il dessine également des sexes féminins, ceux de Georgia O’keeffe, Louise Bourgeois, Elaine Sturtevant, Carolee Schneemann, Sherrie Levine, Kiki Smith, Cindy Sherman, Rebecca Horn, Sylvie Fleury et Vanessa Beecroft. L’ensemble témoigne bien sûr des affinités que Jacques Charlier entretient avec les œuvres des uns et des autres. « Il faut pouvoir sonder les intentions profondes de son modèle », écrit-il. Jacques Charlier jongle avec la scène artistique : au-delà de cet ensemble de zézettes et zizis, ce corpus constitue une galerie de portraits évocatrice des représentants majeurs de l’art moderne et contemporain. Au total, ils sont désormais cent. On l’aura compris, il s’agit d’en être (ou pas), d’autant que l’artiste se propose, en 2008, d’exposer l’ensemble à Venise lors de la 53ème Biennale. N’est-ce pas là que les artistes du monde entier viennent, très compétitivement, se mesurer (la zigounette) ? N’est-ce pas là qu’il faut être vu ?
A Venise, Jacques Charlier ne compte pas montrer ses dessins de façon classique. Il préfère, ce qui est fort logique, la rue et la presse : publier ses dessins dans les revues d’art spécialisées et renouer avec la tradition du placard, de l’affichage public, un parcours ludique et urbain à travers calli et campi, où chaque Sexe d’artiste ne sera affiché qu’une seule fois sur fond de tenture pourpre digne de la Fenice ou de l’Academia. Le projet est retenu par le jury diligenté par le Ministère de la Culture et de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le pavillon belge aux Giardini étant occupé en 2009 par Jef Geys[7], c’est donc en événement collatéral que cela devrait se passer. Oui mais voilà, « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », pour reprendre la célèbre formule de Pierre Desproges, fondatrice du Tribunal des Flagrants Délires.On peut rire du sexe des artistes mais pas avec le Commissaire de la Biennale de Venise. Daniel Birbaum qui dirige cette 53e édition, annonce qu’ « après un examen attentif, il ne lui semble pas possible d’inclure cette proposition dans les événements collatéraux ». Le président Paolo Barrata lui emboîte le pas : « cela pourrait offenser les artistes concernés »[8]. Et pour couronner le tout, le maire de la Sérénissime, Massimo Cacciari interdit l’affichage public : « certaines affiches pourraient offenser le sens commun de la pudeur ».[9]Bigre, le sens commun de la pudeur, on croit rêver. Aucun de ces trois protagonistes n’a jamais répondu aux questions de fond qui leur ont été posées. Seul, le service de presse de la biennale s’est contenté de répondre – très tardivement – aux légitimes interrogations de l’Observatoire de la Liberté de Création de la Ligue des Droits de l’Homme, par un discours très usuel en pareil cas, fondés sur les procédures, le grand nombre d’appelés pour peu d’élus, les choix du commissaire, et patati et patata. L’éventuelle offense aux artistes, le sens commun de la pudeur, l’inconvenance et bien sûr la liberté d’expression sont définitivement passés à la trappe. Du pain béni bien sûr pour Charlier qui a toujours pointé du doigt la Curie, l’omnipotence de ses prêtres et diacres ainsi que cette théologie de l’art qui leur permet de transformer le moindre courant d’air en œuvre d’art.
Les officiels du Salon vénitien semblant manquer du plus élémentaire second degré, l’artiste et son commissaire, Enrico Lunghi, alors directeur du MUDAM à Luxembourg, se sont dès lors comporté en flibustiers afin de libérer Venise de cette invraisemblable pudibonderie, transformant un vaporetto amarré non loin des quartiers généraux de la biennale, en centre de documentation des péripéties du projet. Il fut fort couru durant la semaine dite professionnelle de cette 53e édition de la biennale : la censure exercée par la Ville de Venise, infantilisation du public et caricature d’elle-même, a assuré la fortune critique de l’événement. La presse internationale a réagi en une foultitude d’articles, sept villes et institutions artistiques se sont portées candidates à un affichage immédiat : Anvers, Bruxelles, Namur, Bergen, Belgrade, Linz, Metz, Luxembourg. Plus tard, ces cent affiches seront également présentées à Nîmes, Montpellier, Liège et Sofia. Afin d’éviter toute hypothétique plainte de la part des artistes concernés, Jacques Charlier et Enrico Lunghi ont choisi de rendre ces dessins anonymes. Aucun nom d’artiste n’apparaît, en effet, sur les affiches produites en 2009, ni même sur une seconde version de l’œuvre, une impression des dessins sur toiles qui circula à La Havane, Buenos Aires et Rio de Janeiro[10]. Le catalogue lui-même ne contient aucun patronyme, mais chaque sexe y est accompagné d’un indice permettant, en un formidable quizz plein d’esprit, d’aider le lecteur à reconnaître cette centaine d’attributs, un quizz qui « devrait figurer à l’examen de l’École du Louvre », estima Harry Bellet dans le journal Le Monde. [11]
Anecdotique tout cela ? Oui, certainement. L’histoire récente en matière de liberté d’expression, de caricature et de dessin de presse nous a confronté à des situations bien plus effroyables et innommables. Il n’empêche que « le sens commun de la pudeur » invoqué par le maire de Venise continue d’interroger. Il me rappelle les repeints de pudeur de Daniele da Volterra, surnommé Il Braghettone, le faiseur de culotte. Rappelez-vous, Volterra est cet ami et assistant de Michel-Ange qui après la mort du maître fut désigné par le cardinal Charles Borromée afin de rhabiller les quatre-cents nus du Jugement dernier de la chapelle Sixtine. Dans la foulée, Volterra fut également chargé de casser les verges des dizaines de sculptures du Vatican. Elles y sont toujours conservées, dit-on, classées dans des tiroirs. Une belle collection de zizis…
Quinze après, il nous a semblé temps d’appeler un chat un chat, sans détour ni circonlocution. En revenir au dessins originaux tracés par Jacques Charlier, en revenir aux patronymes des cents artistes qui composent cette formidable galerie, dans l’esprit des premiers dessins de 1973. Et ne vous y fiez pas, même nommés, ces zézettes et zizis ne sont pas toujours facile à reconnaître ! (Jean-Michel Botquin)
[1] Denys Riout, Les Salons comiques dans Romantisme, Revue du Dix-neuvième siècle, Les petits maîtres du rire, n°75, 1992
[2] Dont les dessins originaux sont aujourd’hui conservés dans la collection de l’Université de Liège.
[3] Jacques Charlier, Dans les règles de l’art, Éditions Lebeer-Hoosmann, 1983
[4] Ibidem.
[5] En 1974, Jacques Lizène écrit à Jacques Charlier : « Cher Jacques Charlier, Ton travail humoristique sur les sexes d’artistes, présenté à la foire de Cologne m’a été raconté par Yellow et par Boulanger. Il m’a beaucoup intéressé (et amusé), mais il manque, je crois, la représentation de ton propre sexe. Pourquoi ? Pour ma part, je te propose (en m’inscrivant dans ton jeu) une représentation, non pas de ton propre sexe (peut-être serait-elle un peu trop impertinente, sinon pertinente), mais du « sexe de l’art », d’une façon plus générale (Archives Jacques Lizène) ».
[6] Sigmund Freud, Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), Paris, Gallimard, 1988
[7] Selon le principe de l’alternance qui règlemente l’occupation du pavillon national.
[8] De l’art de se renvoyer la balle : Daniel Birbaum a soutenu par courriel que c’était Paolo Barrata qui s’opposait au projet. Interrogé à son tour, Paolo Barrata a répondu que la validation des projets dépendait exclusivement du directeur de la biennale, donc… de Daniel Birbaum.
[9] Il est piquant de rappeler que Massimo Cacciari est diplômé en philosophie et que sa thèse, à l’Université de Padoue portait sur la « Critique de la faculté de juger » d’Emmanuel Kant. Il a très longtemps enseigné l’esthétique
[10] The Importance of Being, exposition conçue par Sara Alonso Gómez, Museo Nacional de Bellas Artes, La Habana, Museo de Arte Contemporáneo, Buenos Aires, Argentina, Museu de Arte Moderna, Rio de Janeiro, Brasil, 2015-2016.
[11] Harry Bellet, Les zizis de Jacques Charlier, jeu de piste dans l’histoire de l’art du XXe siècle, Le Monde, 31 juillet 2009




