
Trying to be Ensor, 2010.
Photographie couleurs marouflée sur aluminium,76,5 x 61,5 cm.
QUELQUES TRYING TO BE D’EMILIO LÓPEZ-MENCHERO
On doit à James Ensor plus d’une centaine d’autoportraits. Il s’est portraituré « jeune, fringant, plein d’espoir et de fougue, triste mais somptueux parfois, laissant exploser sa rancœur en soumettant son image à de multiples métamorphoses : en hanneton par exemple. Il se déclare fou, il se squelettise… Il s’identifie au Christ, puis à un pauvre hareng saur. Il se caricature, se ridiculise. Il est l’auteur et la marionnette de comédies ou de tragédies »[1]. Parmi ces autoportraits, il y a celui au chapeau fleuri de 1883-1888 où James Ensor se prend lui-même pour Pierre Paul Rubens, troquant ironiquement le chapeau avec panache du maître, contre un ridicule bibi à fleurs et à plumes. Cette étonnante tentative d’être l’autre ne pouvait échapper à Emilio López-Menchero, engagé depuis l’aube des années 2000 dans une singulière série de Trying to be. En 2010, López-Menchero, emprunte le bibi à fleurs au Musée Ensor d’Ostende et prend la pose : le voici tentant d’être Ensor qui tente lui-même d’être Rubens ! Coup double. Quelques mois plus tard, il réalise un film dans la salle Rubens du Musée Royal des Beaux-Arts de Bruxelles, une performance qu’il titre : « Autoportrait adolescent de mon éblouissement jaloux et de mon ébahissement illimité face à l’Histoire de la Peinture » (2011). On y voit Emilio López-Menchero, esquissant les tableaux du maître anversois, jonchant le sol des feuillets de son désir d’être peintre.
Il était dès lors presque entendu qu’un jour ou l’autre, il s’intéresse à cet autre couple mythique de l’art belge, une autre histoire de chapeaux, celle de René Magritte et Marcel Broodthaers. La rencontre est célèbre : durant l’été 1966, Marcel Broodthaers et René Magritte se retrouvent dans le jardin de ce dernier, avenue des Mimosas à Evère. Une série de photographies prises par Maria Gilissen montre Magritte, souriant, échanger un chapeau melon avec Marcel Broodthaers. « Avec Broodthaers, quelque chose d’intime – ils ne le sont pourtant pas –, de familial se dégage d’un jeu entièrement articulé autour d’un don : le don d’un chapeau melon comme un signe de filiation, analyse Michel Draguet. Et ce don en évoque un autre de façon subliminale : celui, opéré vingt ans plus tôt, en 1946, d’un exemplaire d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé que Magritte donna au jeune Marcel Broodthaers »[2]. Parmi ces photographies, devenues iconiques, il y a ces deux portraits qu’Emilio López-Menchero, a décidé d’incarner, deux portraits de rôle en dialogue. Complices, RM et MB adoptent la même pose, bras croisés, le même habit, le même décor, et le même chapeau melon, symbole magrittien de l’anonymat et de l’uniformité de l’homme bourgeois. Marcel Broodthaers s’inscrira dans le sillage de René Magritte, « non pas en zélote soumis, mais en héritier critique qui entend prolonger une démarche dans laquelle il se reconnaît et qu’il adopte non sans lui imposer une nette inflexion »[3]. Tout comme la pipe et l’œuf , il recyclera le chapeau melon questionnant la relation entre l’objet réel et sa représentation.
C’est bien sûr le portrait de rôle tout comme l’affirmation de cette filiation qui intéressent Emilio López-Menchero. Transformiste un brin excentrique, voire même parfois extravagant, López-Menchero, tout en changeant d’identité, trouve la sienne. « Être artiste, dit-il, c’est une façon de parler de son identité, c’est le fait de s’inventer tout le temps ». Chaque œuvre est singulière, chaque Trying to be est une aventure particulière, chacun est une construction existentielle, composée d’éléments autobiographiques, de renvoi à d’autres œuvres, d’une mise en scène de soi-même, d’une réflexion sur les signaux émis par l’icône précisément mise en œuvre. C’est une construction de soi au travers d’une permanente réflexion sur l’identité et ses hybridités, explorant les mythes, leurs mensonges et leurs vérités. L’artiste déambule entre exhibition, travestissement et héroïsme domestique. « Tout artiste vrai est un héros ingénu »[4] écrit Émile Verhaeren. A ce sujet me revient cette lettre d’André Caderé à Yvon Lambert, écrite quelques temps avant sa mort en 1978 : « Je veux dire aussi de mon travail et de ses multiples réalités, il y a un autre fait : c’est le héros. On pourrait dire que le héros est au milieu des gens, parmi la foule, sur le trottoir. Il est exactement un homme comme un autre. Mais il a une conscience, peut-être un regard, qui d’une façon ou une autre, permet que les choses viennent presque par une sorte d’innocence »[5]. C’est sans aucun doute, une juste définition de la pratique artistique ; elle sied tout autant à Emilio López-Menchero qui incarnera d’ailleurs André Caderé (2013), portant sur l’épaule l’une des barres de bois rond de l’artiste roumain, s’inspirant d’une photographie désormais célèbre prise par Bernard Bourgeaud en 1974.
Rubens, Ensor, Magritte, Broodthaers, Caderé. Parmi la trentaine de réincarnations qu’a mis en œuvre Emilio López-Menchero, depuis son premier Picasso, nous en avons choisi ici quelques-unes particulièrement singulières. Voici également Fernand Léger, qui tout comme lui a troqué le tire-ligne de l’architecte pour les pinceaux du peintre. Casquette vissée sur la tête, moustache poivre et sel, Emilio López-Menchero fixe l’objectif, assis à califourchon sur une chaise, le coude appuyés sur le dossier, une pose qu’appréciait Fernand Léger. Reinhart Wolf Christer Strömholm et Ida Kar le photographièrent dans la même attitude. Il incarne ici à l’homme du peuple, simple, enraciné, la force expressive et concentrée de la conscience, ce qui contraste avec sa réputation d’artiste qui a provoqué de nombreuses controverses dans le monde de la peinture. López-Menchero, choisit ici de camper l’artiste militant qui croyait que l’art devait enrichir la vie de tous, une attitude fondamentale qu’il partage.
Choisir l’image qui fera sens a bien sûr toute son importance. Ainsi cette photographie du dadaïste viennois Raoul Haussmann prise par August Sander en 1929. Il existe de nombreux portraits de Raoul Haussmann et même quelques portraits d’Hausmann par Sander, assis de face ou de trois quart, debout en compagnie d’ Hedwig Mankiewitz et de Vera Broïdo. Mais il y a surtout celle-ci : Raoul Haussmann en danseur, vêtu uniquement d’un béret, d’un monocle et d’un pantalon ample, bouche boudeuse, corps du Dadasoph, du théoricien résident du mouvement Dada, brouillant constamment les frontières entre les arts visuels, la poésie, la musique et la danse. Brouiller les pistes, se servir de son corps : autant de paramètres que López-Menchero, introduit dans son propre travail. La dimension corporelle et performative est ici essentielle et le mimétisme parfait.
Il en va bien sûr de même du célèbre cliché que Man Ray fait de Marcel Duchamp déguisé en femme, cette photo d’identité travestie de Rrose Selavy, « Ready Maid » duchampienne, « bêcheuse et désappointante, altière égo » de l’artiste. Emilio López-Menchero, s’est à diverses reprises incarné en femme : Frida Kahlo, Cindy Sherman, Valie Export. Réinterpréter, ré-acter une performance, c’est à la fois se mettre dans l’esprit du modèle, mais aussi dans son corps. Dans le cas de Valie Export, l’entreprise est d’autant plus périlleuse qu’Emilio López-Menchero choisit une des photographies de Peter Hassmann évoquant Aktionshose : Genitalpanik (1969), performance célèbre réalisée à Munich en 1968 par Valie Export, rebelle figure de proue de l’avant-garde autrichienne[6]. C’est qu’elle n’a pas l’air de rigoler, Valie Export, défiant le spectateur, sourcil froncé, mine sévère, chevelure sauvage et ébouriffée, guérilla girl assise sur son banc devant un mur décrépi, une mitraillette Thompson au poing. Jambes écartées, à l’entrejambe, son pantalon est découpé, laissant apparaître son triangle pubien. Dans la guerre des sexes, Valie Export a choisi son camp, prête à en découdre. Parfois je me demande comment Emilio Lopez-Menchero a-t-il même oser approcher l’icône, bien au-delà du défi que devait représenter le fait de faire oublier son genre, tant la force médiatique de l’image est puissante, tant la présence radicale est plus forte que la représentation. L’enjeu était de taille ; le résultat est surprenant, prouvant que le malaise que la performance de Valie Export suscita est aujourd’hui toujours un outil critique.
[1] Laurence Madeline, James Ensor, Réunion des Musées Nationaux, 2009
[2] Michel Draguet, Magritte, Broodthaers & l’art contemporain, catalogue de l’exposition, 2018
[3] ibidem
[4] Émile Verhaeren, James Ensor, collection des artistes belges contemporains, Librairie nationale d’art et d’histoire, G Van Oest & Cie, 1908
[5] Bernard Marcelis, André Caderé, Lettres sur un travail, Jbe Book, 2022.
[6] Gaëlle Périot-Bled, VALIE EXPORT et la visibilité de la performance, Avant-gardes au prisme du genre de 1945 à nos jours : esthétiques, mémoires, actualité, Cahiers d’Études germaniques, 88, 2025

Trying to be René Magritte, 2024
Photographie NB, marouflée sur aluminium, 105 x 70 cm

Trying to be Marcel Broodthaers, 2024
Photographie NB, marouflée sur aluminium, 105 x 70 cm

Trying to be Cadere, de dos, 2013
(avec barre index 04 code B 12003000 – d’après André Cadere 1974, de B. Bourgeaud),
photographie NB marouflée sur aluminium, 82 x 130 cm

Trying to be Fernand Léger, 2014
Photographie NB marouflée sur aluminium, 110 x 88 cm

Trying to be Raoul Hausmann, 2021
Photographie NB marouflée sur aluminium, 134 x 95 cm

Trying to be Rrose Sélavy, 2005 -2006
Photographie NB, marouflée sur aluminium, 91,5 x 74,5 cm

Trying to be Valie Export, 2016
Photographie NB marouflée sur aluminium, 144,5 x 104 cm