Paréidolie Marseille, preview : John Murphy

Le Divertimento per li regazzi (Divertissement pour les jeunes gens) est un album exceptionnel de 104 dessins réalisé entre 1795 et 1804 par le peintre vénitien Giandomenico Tiepolo (fils du célèbre Giambattista). Cette suite narre de manière ironique et énigmatique la vie burlesque, les aventures et la mort de Polichinelle, le célèbre personnage de la Commedia dell’arte

« Que Giandomenico ait commencé le Divertissement au lendemain de l’effondrement de la République ne doit pas surprendre. Il ne s’agissait pas pour lui, comme on a pu le suggérer, de fuir la réalité mais, tout au contraire, d’une proximité avec le réel et l’histoire qui appartient depuis le début à l’histoire du comique. C’est un fait sur lequel il ne faudrait jamais cesser de réfléchir : les comédies d’Aristophane ont été écrites lors d’un moment décisif, ou plutôt catastrophique de l’histoire d’Athènes. En s’enfermant à Zianigo en compagnie de Polichinelle, Giandomenico ne choisit ni la farce, ni la tragédie. Il ne s’agit pas davantage, comme les interprètes le répètent à l’envi, de désenchantement ou de désillusion, mais bien plutôt d’une sobre méditation sur la fin ».

Ces lignes sont tirées du stimulant et dense petit ouvrage que Giorgio Agamben consacre à la figure de Polichinelle, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes. Le philosophe y prend pour point de départ une œuvre tardive de Giandomenico Tiepolo, le Divertimento per li Regazzi, album de cent quatre dessins réalisés entre 1795 et 1804. S’y déploie l’existence fragmentaire de Pulcinello, figure emblématique de la Commedia dell’arte : une vie sans véritable commencement ni dénouement, abandonnée aux métamorphoses, aux répétitions et aux dérives.

John Murphy s’est lui aussi intéressé à l’univers des Tiepolo et à la figure de Pulcinello. Car Pulcinello est à la fois un personnage et une multitude : une prolifération d’êtres semblables qui composent pourtant une seule et même existence. Ils mangent des gnocchis, exécutent des lazzi, accumulent grimaces, gestes grotesques et plaisanteries burlesques. En 2006, Murphy s’approprie déjà une image de La Grande Bouffe de Marco Ferreri (1973), banquet funèbre où quatre hommes, épuisés par leur existence et leurs désirs inassouvis, mangent jusqu’à la mort. Il rapproche alors un plan montrant Ugo Tognazzi s’apprêtant à nourrir Michel Piccoli de plusieurs dessins des Tiepolo, père et fils, où des Pulcinella masqués, ventrus, pansus et bossus semblent perpétuellement occupés à cuisiner des gnocchis, à les dévorer, les digérer puis les déféquer.

Murphy a retenu une série de dessins issus de cette Vie de Pulcinello, ce « divertissement pour les jeunes gens ». Toute la singularité de son travail réside dans sa capacité à réunir une constellation de signes révélateurs d’une expérience poétique. Son œuvre dialogue constamment avec des créations préexistantes, puisées pour l’essentiel dans les domaines de la littérature, de la peinture ou du cinéma. Ici, il reproduit certains dessins de Giandomenico Tiepolo avant de les voiler d’un léger sfumato de gouache blanche. Puis, à la plume, il retrace les motifs qui retiennent son attention, comme s’il cherchait à révéler un secret de Polichinelle : Pulcinello lui-même. Affublé de son masque, de son nez crochu et de son étrange chapeau, sommet de sa difformité, vêtu de son costume blanc presque spectral, celui-ci se confond avec la gouache qui l’enveloppe. Personnage grotesque, à la fois émouvant et inquiétant, il demeure sans cesse au bord de la chute, suspendu entre la tragédie d’un destin invivable et le comique des situations, entre la fatalité et la répétition.

En même temps qu’il ravive le souvenir des dessins de Tiepolo, Murphy s’en éloigne. Il les révèle autant qu’il les efface, n’en conservant que les éléments nécessaires à son propos. La communauté des Polichinelles s’affaire, s’agite, se montre du doigt ; pourtant, rien ne pourra empêcher la perte, la chute ou la fin. Le sublime et le grotesque se côtoient, et tous deux reconduisent à la finitude de la condition humaine, à ce lent déclin de l’existence qui se dissout dans la multiplicité des gestes et l’agitation du monde.

Murphy a également conservé quelques-uns des petits chiens qui hantent les dessins de Tiepolo. À leur vue reviennent en mémoire ces lignes du Gai Savoir de Nietzsche : « J’ai donné un nom à ma souffrance et je l’appelle “chien” ; elle est tout aussi fidèle, tout aussi importune et impudente, tout aussi divertissante, tout aussi avisée qu’une autre chienne ; et je puis l’apostropher et passer sur elle mes mauvaises humeurs : comme font d’autres gens avec leurs chiens, leurs valets et leurs femmes. »