


Jacques Lizène avec le clown et Pablo Picasso. John Murphy avec Polichinelle, Pulcinello et Tiepolo. Restons dans ce même registre avec Jacqueline Mesmaeker, dont l’esprit facétieux se manifeste tout autant lorsqu’elle approche Albrecht Dürer et, une fois encore, Pablo Picasso.
On connaît l’intérêt que Jacqueline Mesmaeker portait aux cartes postales, tout comme John Murphy d’ailleurs, au point d’en faire un matériau à part entière de sa pratique artistique. Dans la série intitulée Les Péripéties, elle les associait par paires, délibérément sans commentaire, laissant libre cours aux interprétations. Chaque image semblait alors révéler l’autre dans un jeu de correspondances ouvertes.
En 2015, Jacqueline Mesmaeker choisit trois cartes postales : deux reproduisent des œuvres de Pablo Picasso, la troisième un dessin d’Albrecht Dürer. La première représente Le Roi Kagpha, personnage que Picasso dessine en 1960 pour son ami, l’écrivain espagnol Camilo José Cela. Le souverain y apparaît couronné, doté de grands yeux ronds, de cheveux jaunes et verts et d’une bouche rouge éclatante. Picasso accentue son caractère naïf, fantasque et ironique, mêlant à la figure royale celle du saltimbanque. Ce roi singulier passe son temps à graver des messages d’amour sur l’écorce des arbres à la pointe de son couteau, du moins selon le récit qu’en donne Camilo José Cela dans Gavilla de fábulas sin amor (Gerbe de fables sans amour, 1962).
La deuxième carte reproduit La Muse, issue du même ensemble de dessins réalisés par Picasso pour illustrer les fables de Cela. Dans l’ouvrage, elle incarne Terpsichore, muse de la danse et de la poésie lyrique. La troisième carte postale présente un petit portrait dessiné par Albrecht Dürer en 1506 dans une lettre adressée à son ami humaniste Willibald Pirckheimer. Ce visage rond, rapidement esquissé au cœur même du texte manuscrit, est parfois considéré comme un lointain ancêtre de l’émoticône tant il s’intègre naturellement à l’écriture et en prolonge l’expression.
Dans les trois cas, Jacqueline Mesmaeker choisit de réinterpréter ces dessins au format même des cartes postales et sous forme de séries. Elle décline ces trois portraits avec humour, une généreuse dose d’indiscipline, une pointe d’ironie et une fraîcheur enfantine pleinement assumée. Elle les gribouille avec tant d’enthousiasme qu’ils en deviennent délicieusement désordonnés. Picasso et Dürer semblent être retombés en enfance. Kagpha ouvre de grands yeux étonnés tandis que sa couronne en voit de toutes les couleurs. Quant à Dürer, ses cheveux deviennent électriques et « crollent » en tous sens, selon ce belgicisme savoureux issu du néerlandais krollen.
Les interventions de Jacqueline Mesmaeker, à la fois irrévérencieuses et affectueuses, transforment les cartes postales en véritables terrains de jeu. Les personnages de Picasso se prêtent naturellement à ces métamorphoses, tandis que le petit visage griffonné de Dürer paraît lui aussi appeler l’intervention. L’artiste en accentue la fantaisie, pousse les formes vers l’instable et l’imprévu, comme si ces figures traversaient soudain une seconde enfance.
Les siècles qui séparent Dürer de Picasso s’effacent alors au profit d’une même liberté graphique, légère, joueuse et profondément réjouissante. D’un trait à l’autre, Jacqueline Mesmaeker prolonge leur pouvoir de dérive et de rêverie, faisant des cartes postales un espace de liberté où les époques se rencontrent dans une même légèreté.
Plus que des appropriations, ces dessins relèvent de la conversation. Jacqueline Mesmaeker répond à Picasso et à Dürer dans leur propre langue : celle du croquis rapide, de l’humour discret et de l’invention spontanée. Ses interventions ne corrigent ni ne détournent les images originales ; elles les relancent. C’est peut-être là, au fond, l’une des leçons des Péripéties : l’art vit aussi de ses écarts, de ses détours et de son inépuisable capacité à recommencer.







