
Chez Anna Mancuso (Liège, 1991), l’œuvre ne se réduit jamais à ce qui reste. Un dessin, une vidéo, une installation ne sont que les vestiges visibles d’une expérience plus vaste, d’un moment où quelque chose a été tenté, déplacé, observé. À la croisée de la sculpture, de la performance, du documentaire et de l’installation, son travail s’attache moins à fabriquer des formes qu’à créer les conditions de leur apparition.
Tout commence souvent par une question simple, presque enfantine : et si ? Et si des pigeons pouvaient écrire ? Et si des mésanges dessinaient ? Et si des limaces réalisaient un film ? De ces hypothèses naissent des dispositifs fragiles, ouverts à l’imprévu. L’artiste les met en place puis accepte de s’effacer, laissant le réel poursuivre l’histoire. Le hasard, l’attente, l’accident et parfois même l’échec deviennent alors les véritables matières de la création.
Les animaux occupent une place privilégiée dans cet univers. Anna Mancuso ne les dirige pas ; elle compose avec eux. Elle observe leurs habitudes, apprivoise leur présence, respecte leurs rythmes. Les pigeons, les mésanges ou les limaces ne sont pas des sujets représentés mais des partenaires de création.
Ainsi, dans Sjhlrùl (2023), des pigeons attirés par quelques morceaux de pain picorent les touches d’un clavier d’ordinateur. Sous leurs pattes naissent des suites de signes improbables, fragments d’un langage que personne ne maîtrise. Ces traces deviennent la matière d’un film où les oiseaux semblent prendre la parole. Dommage que nous ne parlions pas pigeon. Ailleurs, des mésanges, venues se nourrir, actionnent de rudimentaires mécanismes de dessin qui transforment leurs déplacements en lignes et en gestes graphiques. L’image qui apparaît n’appartient ni tout à fait à l’animal, ni tout à fait à l’artiste : elle naît dans l’espace de leur rencontre.
Cette attention au vivant résonne avec son goût pour les objets ordinaires. Parapluies, ventilateurs, aspirateurs, deviennent acteurs de situations inattendues et semblent retrouver une vie propre, participant à une chorégraphie discrète où le quotidien se charge soudain de poésie.
Son regard de documentariste nourrit également cette démarche. Formée au cinéma documentaire, Anna Mancuso demeure attentive aux gestes les plus modestes, aux apparitions furtives, aux micro-événements qui traversent le réel. Ses œuvres oscillent ainsi entre observation et fiction, entre expérience vécue et récit imaginé. Les limaces qui gravent leurs passages sur une pellicule Super 8 transparente, par exemple, deviennent à la fois les protagonistes et les réalisatrices involontaires d’un film en train de se faire.
À travers ces expériences, l’artiste nous invite à ralentir le regard et à accepter ce qui échappe. Ses œuvres ne cherchent pas à démontrer mais à ouvrir. Elles ménagent un espace où l’on observe avant de conclure, où l’on attend avant de comprendre, où quelque chose peut toujours surgir.
Tout récemment, Anna Mancuso s’est offert le luxe de s’adjoindre les services d’une compagnie de renom : les pigeons de la Sérénissime. A l’occasion de la biennale de Venise, du campo Bandiera e Moro au campo di San Francesco della Vigna, Anna Mancuso, déambulant dans la ville, a déployé à divers endroits, un dispositif mobile dissimulé dans une valise. Là encore, rien n’était écrit à l’avance. Les pigeons ont décidé du rythme, des trajectoires et peut-être même de l’image à venir. En définitive, ils se sont révélé collaborateurs exemplaires : totalement indépendant, peu sensible aux consignes et incapable de respecter un planning. Autant de qualités qui ont largement contribué à la réussite du projet. Car chez Anna Mancuso, la véritable œuvre est peut-être justement là : dans l’attente attentive de ce qui n’est pas encore arrivé. Le public fut convié non pas à contempler une œuvre achevée, mais à partager un moment de suspension, cette mince frontière où l’expérience bascule dans la création. A deux pas de l’entrée de l’Arsenale, sur le Campiello della Malvasia, l’artiste s’est ensuite contentée de suspendre quelques dessins sur une corde à linge. L’image est parfaitement vénitienne.

Punctus, 2024
Vidéos et dessins réalisés avec la collaboration de mésanges et Sitelles Torchepot
Encre sur papier, 42 x 29,7 cm

Punctus, 2024
Vidéos et dessins réalisés avec la collaboration de mésanges et Sitelles Torchepot
Encre sur papier, 42 x 29,7 cm

Punctus, 2024
Vidéos et dessins réalisés avec la collaboration de mésanges et Sitelles Torchepot
Encre sur papier, 24,5 x 19,5 cm

Punctus, 2024
Vidéos et dessins réalisés avec la collaboration de mésanges et Sitelles Torchepot
Encre sur papier, 24,5 x 19,5 cm