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Emilio Lopez Menchero, Check Point Charlie, les images (1)

A l’IKOB, tout juste cinquante ans après cette fameuse journée du 27 octobre 1961 où chars russes et américains se sont fait face sur la Friedrichstrasse à Berlin, Emilio Lopez Menchero rassemble le matériel de sa performance « Check Point Charlie », produite en septembre 2010 à Bruxelles. Incongrue, singulière sculpture, la reconstitution de la célèbre guérite berlinoise, checkpoint entre l’Est et l’Ouest, occupe l’espace d’accueil de l’institution muséale eupenoise. Portant les stigmates des violences dont elle fut l’objet durant la performance, elle agit comme un signe fort et doublement mémoriel. Sur la Fredrichstrasse, Le barrage avec la guérite et les sacs marrons entassés que l’on voit aujourd’hui ne sont pas plus authentiques, mais qu’importe, on s’y croirait, et les touristes sont ravis. D’ailleurs, deux faux soldats, l’un américain, l’autre russe, n’hésitent pas à se faire photographier avec les visiteurs en plein milieu de la rue. Emilio Lopez Menchero, sanglé dans son uniforme, en fit de même durant le vernissage de l’exposition eupenoise, tout comme il contrôla les passant porte de Flandre en septembre 2010. Une grande bâche rappelle l’événement, tout comme la vidéo et les documents que l’artiste a disposé dans les rayons de la bibliothèque qui occupe ce no man’s land du centre d’art. Parmi ces documents disposés en patchwork, des coupures de journaux illustrent tant la journée berlinoise du 27 octobre 1961 que la performance  bruxelloise de septembre 2010, tandis qu’une série de photographies témoignent de la construction de la guérite de la porte de Flandre, des deux jours de performance d’Emilio Lopez Menchero et de la découverte du site après la tentative d’incendie dont ce cabanon fut l’objet.


Septembre 2010. Emilio López Menchero stationne porte de Flandre à Bruxelles, sanglé dans un costume militaire américain. Avec sérieux et un remarquable naturel, il arrête d’un geste martial piétons, cyclistes, automobilistes, et même les autobus qui franchissent le pont du canal. Pour le temps d’un week-end et d’un festival pluridisciplinaire, en pleine Semaine de la Mobilité, l’artiste a reconstitué au milieu de la chaussée, à l’identique, le décor du Checkpoint Charlie berlinois. L’atmosphère est cinématographique ; rien ne manque, le mur de sac de sable, les drapeaux soviétique et américain, la célèbre cahute, le panneau annonçant, en quatre langues, qu’au delà de ce point de contrôle, on quitte le secteur américain. Ou plutôt le quartier trendy et gentry, de la rue Antoine Dansaert, ses bars branchés, galeries d’art et boutiques de mode. Afin d’annoncer sa performance, l’artiste s’est approprié l’un des célèbres clichés du 27 octobre 1961. Ce jour-là, la tension est à son comble : chars et soldats des deux camps se font face, Friedrichstraße, durant toute la journée, suite à un différend opposant l’Est et l’Ouest à propos de la libre circulation des membres des forces alliées dans les deux moitiés de la ville.
Installer un checkpoint porte de Flandre, aux limites de Bruxelles Ville, alors que la Belgique vit une crise communautaire sans précédent, l’idée est évidemment piquante, mais à la marge tant la géostratégie du projet est sensible. L’emplacement choisi par l’artiste se situe, en effet, à deux pas du boulevard du Neuvième de Ligne et du Petit Château, l’un des dix-neuf « centres ouverts » de Belgique : il accueille plus de 700 demandeurs d’asile venus des quatre coins du monde. De l’autre côté du canal, on plonge « au delà de Gibraltar » pour paraphraser le titre du film de Taylan Barman et Mourad Boucif, tourné à Bruxelles il y a dix ans. La densité de population immigrée y est l’une des plus fortes de la capitale. Assurément, l’art en contexte réel se définit comme un art de l’action, de la présence et de l’affirmation immédiate. Au fil des heures et des réactions, l’œuvre catalysera de fortes tensions, tant en prise avec l’histoire qu’avec le réel. L’artiste sera d’ailleurs pris à parti, le drapeau soviétique emporté comme un trophée, la bannière américaine piétinée et jetée dans le canal, le feu bouté au bâtiment du poste de contrôle. Oui, les frontières existent, à Bruxelles comme à Gaza.


Emilio Lopez Menchero expose à l’Ikob, Museum für Zeitgenössische Kunst, à Eupen,  jusqu’au 8 janvier 2012. Informations : www.ikob.be