Un ensemble d’oeuvres de Jacques Lizène figure dans l’exposition Suspects, Van Gogh, Tricksters & Co, qui s’ouvre ce 22 mai à la Fondation Vincent Van Gogh à Arles. Commissaires d’exposition : Jean de Loisy et Margaux Bonopera. Une exposition à visiter jusqu’au 18 octobre 2026.
Jacques Lizène Sculpture génétique [1971], Manzoni croisé Lizène, en remake 2015. Manzoni, merda d’artista (1961) – Lizène, peindre avec sa matière fécale [1977]. Être son propre tube de couleur. Technique mixte, impression jet d’encre, peinture à la matière fécale sur papier, encre, acrylique, 101 x 75 cm. (collection privée)
À partir du 22 mai, la Fondation Vincent van Gogh Arles présente « SUSPECTS – Van Gogh, Tricksters & Co. », une exposition consacrée aux artistes qui, à la suite de Van Gogh, ont choisi la dissidence plutôt que la conformité, l’excès plutôt que la mesure.
Inspirée de la figure anthropologique du « trickster » — personnage moqueur et subversif présent dans les mythes de toutes les civilisations — l’exposition rassemble les œuvres de 33 artistes perturbateurs. Ils et elles permettent à l’art de remplir l’une de ses fonctions majeures dans notre société moderne : mettre en turbulence les convictions, rejouer ce qui paraît acquis, élargir notre champ de conscience, faire exploser les conventions. Leur attitude, telle qu’elle perdure de la fin du XXesiècle à aujourd’hui, est au cœur de cette exposition.
Présentation de l’exposition
Une partie de l’art moderne naît dans un climat contestataire qui, de la bohème au mouvement dada, s’écarte des règles de la bonne société. Certains artistes transgressifs choisissent alors les sentiers détournés, le chemin des humbles, des hors-la-loi, des fripons et réaniment le jeu sans fin du chaos. Ils et elles permettent à l’art de remplir l’une de ses fonctions majeures dans notre société moderne : mettre en turbulence les convictions, rejouer ce qui paraît acquis, élargir notre champ de conscience, faire exploser les conventions. Leur attitude, telle qu’elle perdure de la fin du XXe siècle à aujourd’hui, est au cœur de cette exposition.
Vincent van Gogh écrit en 1888 à son ami le peintre Émile Bernard qu’il « […] méprise profondément les règlements, les institutions &c. enfin [qu’il] cherche autre chose que les dogmes² […] ». Déterminé à renouveler les possibilités de l’art, il y parvient ; en seulement dix ans de pratique, il incendie l’avenir. Antonin Artaud perçoit ainsi l’effet de son œuvre : « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III³. »
SUSPECTS – Van Gogh, tricksters & Co. s’inspire des comportements des grands perturbateurs que les anthropologues appellent « tricksters ». Présents dans les mythes de toutes les civilisations, ces pitres rusés, coquins ou savants moqueurs, ont pour rôle de délivrer la communauté de conventions étouffantes et de relativiser les certitudes. L’exposition présente ainsi les audaces de ces artistes qui, après Vincent van Gogh et plus près de nous, ont choisi la dissidence plutôt que la conformité, l’excès plutôt que la mesure. Transgresseurs, contestataires acides, incendiaires ou réprouvés, leurs œuvres témoignent d’une liberté et d’une insolence que voile parfois une amertume plus poétique que parodique.
Les artistes
Parmi eux, Pablo Picasso⁴ (1881-1973) dont l’alter ego, Arlequin, personnage marginal et populaire, héritier du bouffon, intervient à de nombreuses reprises dans l’exposition – interprété par lui-même ou par des figures aussi diverses que celles de Robert Filliou(1926-1987), Cindy Sherman (* 1954) ou Bruce Nauman (* 1941). Mais on retrouvera aussi des pitres bouleversants comme Urs Lüthi (* 1947), Jacques Lizène (1946-2021) ou Nina Childress (* 1961), des faiseurs de tours rusés comme Maurizio Catellan (* 1960) ou Martin Kippenberger (1953-1997), des anges de nuits délurés comme Luciano Castelli (* 1951) ou Leigh Bowery (1961-1994). Grotesque et autodérision font partie de ces stratégies de déstabilisation, comme on le découvre avec Mathis Collins (* 1989), Clément Courgeon (* 1997) en lutte avec un balai ou Anna Byskov (* 1984) tentant de gravir un escalier de papier, ainsi qu’avec les œuvres de Walter Swennen (1946-2025) qui fait du tableau l’arène d’un combat absurde. Si on peut aussi les croire disciples de la violence comme Cameron Jamie (* 1969) ou Ellen Cantor (1961-2013), ces artistes en sont surtout les victimes révoltées – comme on le comprend avec les œuvres de Mike Kelley (1954-2012), Maria Lassnig (1919-2014) ou Philippe Perrot (1967-2015). Ainsi que nous l’indique l’œuvre de Mire Lee (* 1988), accepter de regarder ce que nous refoulons par convention permet de ranimer la pulsion vitale du monde. C’est ce que Van Gogh sut faire et qu’Antonin Artaud résume ainsi : « Cela veut dire que l’apocalypse, une apocalypse consommée couve à cette heure dans les toiles du vieux Van Gogh martyrisé, et que la terre a besoin de lui pour ruer de la tête et des pieds.5 »
Lettre de Vincent van Gogh à Theo van Gogh, Cuesmes, entre mardi 22 et jeudi 24 juin 1880. 2. Lettre de Vincent van Gogh à Theo van Gogh, Arles, 15 août 1888. 3. Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société[1947], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1978, t. XIII, p. 14. 4. Pablo Picasso offrit en 1971 cinquante-six œuvres au musée Réattu d’Arles. Beaucoup de celles-ci mettaient en évidence la figure d’Arlequin, qui fut, avec le Minotaure, son alter ego. Un excellent article de l’historien de l’art Yve Alain-Bois intitulé « Picasso le trickster» (Les Cahiers du musée national d’art moderne n°106 – hiver 2008/2009, 2008) commenta cet épisode. La date de ce don est retenue pour ouvrir la période historique couverte par l’exposition, qui s’étend jusqu’à aujourd’hui. 5. Antonin Artaud, op. cit., p. 38
Jacques Lizène expose à l’APIAW (Association pour le Progrès Intellectuel et Artistique en Wallonie) à Liège en 1970. C’est sa première exposition monographique dans une institution publique. Il intitule l’exposition Art spécifique. Specific Art. L’invitation est un leporello de huit pages qui s’ouvre sur son autoportrait solarisé, main sur le visage et sur les yeux. Deux larges diagonales barrent l’image, ainsi disqualifiée. Sous de grands chiffres imprimés en jaune, Lizène annonce : 1. Une exposition à l’accrochage presque traditionnel. Peintures spécifiques et objets. 2. Des actions spécifiques : le décrochage et la réduction de format de la galerie. 3. La création d’une œuvre périssable. Action, extinction de l’œuf sur le thème du refus de procréer. 4. Des propositions d’art hors galerie : Recueillir sur papier l’ombre d’un petit arbre (Düren, 1968). Peindre à même le sol à 14h30 un jour d’automne l’ombre vraie d’un arbre (Liège, 1970). Planter un arbre, branches en terre et racines en l’air (Liège, 1970). 5. Un concept sous forme de proposition : « Je propose à l’espèce humaine de s’éteindre gentiment, à jamais, en cessant de procréer. » (1966). Il déclare décliner son exposition « du presque traditionnel au pur concept, un ensemble quasiment didactique ».
Le soir du finissage, Lizène décroche ses œuvres en public et les entasse dans un coin, créant ainsi son premier entassement de toiles, préfigurant ses placards à tableaux. Il rétrécit l’espace mental d’exposition en mesurant l’espace à l’aide d’un trièdre en métal, réduisant la longueur et la largeur de la galerie. La troisième action de la soirée s’intitule Extinction de l’œuf, une performance alliant le geste et le son. Sur une toile cirée posée au sol, il aligne régulièrement des jaunes d’œufs de poule baignant dans l’albumine. Blancs, jaunes, coquilles : l’artiste révèle la spécificité de l’œuf amniotique et du zygote fécondé. L’action consiste à méthodiquement asperger les œufs avec un insecticide, tandis qu’on entend l’enregistrement de cris de nouveau-nés. à côté de la toile cirée blanche, Lizène pose sur le sol un drap noir de même format et dépose quelques œillets blancs disposés en bordure de cadre. Fin de l’action, Lizène a tué toute vie dans l’œuf.
Réactivation d’une Action spécifique, ce 18 avril 2026, jour du finissage de l’exposition Jacques Lizène, les Années Yellow à la galerie Nadja Vilenne, Guy Jungblut, fondateur de la galerie Yellow, a décroché ces mêmes tableaux et les a entassé dans un coin.
Fabrice Kada, Par Ouïe Dire, Podcast sur la Première :
La galerie Nadja Vilenne à Liège propose une remarquable exposition consacrée aux années Yellow de Jacques Lizène (1968-1975). Jacques Lizène, Petit Maître de la seconde moitié du XXe siècle, entame une intense collaboration avec Guy Jungblut, fondateur de la galerie Yellow, rue Roture à Liège. « D’une même génération », l’artiste et son galeriste seront « foutraques et conceptuels ». Jacques Lizène produira films, textes et photographies, des œuvres fondatrices de son Art d’attitude. L’exposition s’accompagne d’une publication aux éditions Yellow Now. Le Podcast
Jacques Lizène Contraindre le corps à s’inscrire dans le cadre de la photo, 1971. Suite de 30 photos NB, tirage argentique (2011), 63 x 75,5 cm.
Françoise Bonivert sur Quatre
La galerie Nadja Vilenne, dont la 1ère exposition en 1999, était consacrée à Jacques Lizène, revient sur la période fondatrice de l’inventeur autoproclamé de l’art nul, le petit Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle.
Né en 1946 à Ougrée, Jacques Lizène rencontre en 1968 Guy Jungblut. Tous deux sont étudiants, le premier en peinture à l’académie des Beaux-Arts de Liège, le second dans la 2ème promo photo à sortir de Saint-Luc.
Autour d’une bière, en quelques instants, la complicité nait entre eux, foutraques et conceptuels, ils ont la même envie d’expérimenter des choses. Lorsque Guy Jungblut lance sa galerie Yellow fin 1969, c’est évidemment le travail de Jacques Lizène qu’il expose. C’est à ce moment-là qu’il développe les bases de son œuvre : le décalage, l’humour, la mise en scène de l’échec. L’expo donne à voir photographies, vidéos, toiles, storyboards de film, … comme lorsque l’artiste tente de se plier au cadre de la photographie ou d’en sortir, lorsqu’il décline la peinture en toiles, clous, châssis, pinceau, … dans les couleurs noire et jaune qui représentent la mort dans les cultures occidentale et orientale.
Jacques Lizène invente l’art d’attitude, prend la décision de ne pas procréer dans un monde qu’il considère épouvantable et décide de procéder à une stérilisation par vasectomie. Il revendique la médiocrité et l’insignifiance, se montre facétieux pour exprimer pourtant des choses profondes sur le sens de la vie.
La galerie Yellow lançait Jacques Lizène fin 1969, 30 ans plus tard, en 1999, Nadja Vilenne ouvrait sa propre galerie avec cette figure majeure de l’avant-garde liégeoise. Un choix évident pour la jeune galeriste considérant que son travail consistait à déranger, à ne pas laisser le public dans son confort de pensée. Elle le confrontait à un artiste alors reconnu qui revendiquait le génie de la médiocrité. Un livre signé par Jean-Michel Botquin accompagne cette exposition : « Jacques Lizène, les années Yellow 1968-1975 »
Jacques Lizène est décédé en 2021. Son œuvre est reconnue par de grandes institutions. Il sera prochainement exposé à la Fondation Van Gogh ainsi qu’au centre d’art contemporain Le Tripostal à Lille..
Exposition « Jacques Lizène — Les années Yellow Now » à la Galerie Nadja Vilenne à Liège. Aux sources d’un « petit Maître » devenu figure majeure de l’avant-garde liégeoise
Samedi 21 février, la Galerie Nadja Vilenne affichait complet pour le vernissage de « Jacques Lizène — Les années Yellow Now ». Une affluence à la mesure de l’importance historique de cette exposition, qui plonge le visiteur au cœur de la période fondatrice (1968-1975) de l’artiste. Et le mot n’est pas galvaudé : ce que l’on découvre ici dépasse largement la simple rétrospective.
Une mine d’or documentaire. Photographies, peintures, dessins, vidéos, archives, documents préparatoires… L’exposition frappe d’abord par la richesse de son corpus. Parmi les pièces les plus surprenantes : des storyboards de projets de films destinés à une projection en télévision en circuit fermé, témoins d’une époque où la vidéo expérimentale ouvrait un champ inédit d’exploration artistique. On mesure à quel point ces années sont celles d’un laboratoire permanent. Rien n’est décoratif. Tout est tentative, déplacement, friction. On voit naître un artiste qui ne cherche pas à séduire mais à questionner et parfois à déranger.
Les fondations d’un système artistique. Cette plongée dans les années Yellow permet de mieux comprendre les bases structurelles de l’œuvre de Jacques Lizène. Ce que l’exposition met en lumière, c’est moins une période que la mise en place d’un système : le travail sur le cadre et le hors-champ, la répétition comme méthode, le décalage comme posture, l’humour comme stratégie critique, la mise en scène de l’échec ou de la médiocrité revendiquée. On comprend ici que les fameux « Remake », que Lizène réactivera tout au long de sa carrière, ne sont pas des retours nostalgiques, mais l’actualisation d’un programme conceptuel pensé très tôt. Tous les germes de son art sont déjà là.
Yellow Now : un terreau décisif. Impossible d’évoquer cette période sans rappeler le rôle de Yellow, future maison d’édition Yellow Now, qui fut un espace décisif d’expérimentation à Liège dès la fin des années 1960. Ce contexte explique la liberté radicale des propositions présentées : vidéo, art d’attitude, dispositifs minimaux, gestes volontairement pauvres. L’exposition montre combien cette scène liégeoise constituait un véritable laboratoire d’avant-garde, loin des centres dominants.
Le génie de la « médiocrité ». Ce qui frappe, enfin, c’est la cohérence du personnage. Celui qui se définissait comme « Le petit Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle, artiste de la médiocrité et de l’Art nul » apparaît ici dans toute sa lucidité stratégique. La « médiocrité » n’est pas faiblesse : elle est posture critique. L’« Art nul » n’est pas absence d’ambition : il est refus du spectaculaire et de la virtuosité dominante. Et c’est peut-être là que réside le paradoxe le plus fascinant : derrière la revendication d’insignifiance se dessine une pensée d’une remarquable rigueur.
Pourquoi faut-il voir cette exposition ? Parce qu’elle permet de comprendre ce qu’il y a de profondément structurant dans l’œuvre de Lizène. Parce qu’elle révèle les fondations d’un travail que l’artiste n’a cessé de réactiver. Parce qu’elle replace Liège dans une cartographie essentielle de l’avant-garde belge. Une exposition essentielle pour saisir ce qu’il y a de « génial » chez celui qui prétendait n’être qu’un petit maître.
Jacques Lizène Contraindre la tête à s’inscrire dans le cadre de la photo, 1971 Suite de 2 photos NB, tirage argentique (1971), 48 x 30,5 cm.
Thibaut Wauthion dans Art Content :
La parution du premier tome de la trilogie consacrée à Jacques Lizène, Les années Yellow / 1968-1975, ouvre un chantier critique d’envergure. Deux volumes suivront : l’un dédié aux années du Cirque Divers (1975–1990), l’autre – paradoxalement publié en dernier – consacré aux débuts de l’artiste à l’Académie des Beaux-Arts de Liège à partir du début des années 1960’. Ce projet éditorial ne relève pas d’un simple hommage posthume. Il constitue une entreprise de patrimonialisation au sens fort : établir des faits, dater des œuvres, clarifier des filiations, restituer une cohérence à une production volontairement brouillée par son auteur. L’enjeu est double : sauver une œuvre du risque de dispersion et la rendre intelligible sans en trahir la logique interne.
Une œuvre rendue opaque par son propre auteur
Du vivant de Jacques Lizène (1946–2021), un tel travail était pratiquement impossible. L’artiste avait construit un personnage, celui du « Petit Maître Liégeois de la médiocrité », figure permanente de fou du roi, oscillant entre autodérision radicale et lucidité acerbe. Ce personnage n’était pas un masque ponctuel mais un système. À partir de la fin des années 1960, Jacques Lizène incarne cette fiction sans relâche. Il brouille les pistes, refuse les hiérarchies, déclare son travail « nul », sans intérêt. Toute tentative de discours sérieux se heurte à l’ironie, à la citation de citation, à l’absence de dates. Or cette posture n’était pas seulement performative. Elle produisait une désorganisation matérielle réelle. Les archives s’accumulaient dans un désordre proche du syndrome de Diogène. Jean-Michel Botquin se souvient qu’à l’occasion d’une publication antérieure, il lui avait été indiqué l’existence d’une « valise bleue » sous le lit de l’artiste, supposée contenir des documents essentiels. Impossible d’y accéder alors. Ce n’est qu’après le décès de Jacques Lizène que cette valise est enfin retrouvée, révélant une documentation en effet décisive. L’artiste, en brouillant sa propre traçabilité, compliquait toute historicisation. Le fou du roi parlait, mais ne livrait pas ses clés.
L’idée comme origine : un système à reconstituer
L’apport majeur du travail de Jean-Michel Botquin tient à la mise au jour d’un système conceptuel rigoureux. Chez Lizène, la datation d’une œuvre dépend de l’origine de l’idée, non de sa matérialisation. Les multiples « remakes » ne sont pas des répétitions opportunistes, mais des réactivations d’idées fondatrices, parfois déplacées dans le temps et le médium. Cette logique exige un véritable travail d’enquête. Il faut reconstituer la généalogie des concepts, identifier les premières occurrences, distinguer les variantes, établir des chronologies fines.
Les années Yellow (1968–1975) révèlent un artiste qui, très tôt, s’interroge sur la « spécificité » des médiums. Pour la peinture, par exemple, Lizène déplace l’attention vers ses éléments matériels : châssis, cadre, clous, clés. Il détache la toile, isole le pinceau, travaille sur l’ombre portée, photographie des projections lumineuses sur des murs de caserne pendant son service militaire. Ces recherches dialoguent avec des préoccupations contemporaines. Elles font écho aux investigations des groupes BMPT (Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier, Niele Toroni) et Supports/Surfaces, ainsi qu’aux expérimentations de Robert Rauschenberg, Cy Twombly et Jasper Johns. Il ne s’agit pas d’établir des influences directes, mais de situer Lizène dans une constellation internationale où la peinture est interrogée dans sa matérialité, son statut et sa capacité conceptuelle. La culture circule, même depuis Liège. Jean-Michel Botquin parle de « culture de la coïncidence »: des artistes parviennent à des conclusions similaires, à partir de contextes différents, parce qu’ils affrontent les mêmes questions.
Une patrimonialisation nécessaire mais délaissée par les institutions publiques
Le travail engagé par Jean-Michel Botquin et la Galerie Nadja Vilenne produit un déplacement décisif. Il transforme une œuvre réputée marginale, locale, « médiocre » selon son auteur, en un corpus structuré, daté, contextualisé. Sans cette entreprise critique et éditoriale, une telle œuvre risquait la dilution : archives dispersées, œuvres mal datées, récits contradictoires. La patrimonialisation ne consiste pas ici à monumentaliser, mais à documenter avec rigueur. Il est significatif que ce chantier soit porté par des acteurs privés. Là où l’on pourrait attendre un partenariat institutionnel – musées, universités, pouvoirs publics –, ce sont un critique et sa galerie qui assument la charge historiographique. Cette situation interroge les politiques culturelles : qui prend en charge la mémoire des artistes de notre territoire ? Une vaste question qui se pose malheureusement pour nombre d’autres artistes qui ne connaissent pas les mêmes bienfaiteurs.
Redonner une lisibilité sans neutraliser la subversion
Le risque d’une patrimonialisation est toujours de lisser l’œuvre, de la rendre acceptable. Le mérite du travail en cours est au contraire de restituer la radicalité de Lizène, en montrant que derrière la posture de dérision se déployait une pensée structurée, en dialogue avec les débats internationaux. En reconstituant le système, en établissant les dates à partir des idées, en révélant les archives enfouies, Jean-Michel Botquin et la Galerie Nadja Vilenne ne figent pas Lizène. Ils rendent possible une lecture critique informée. L’article consacré à l’artiste viendra. Pour l’heure, ce premier tome pose les fondations d’une histoire artistique. Sans ce travail patient d’archéologie conceptuelle, Jacques Lizène serait peut-être tombé progressivement dans l’oubli. Grâce à ce travail, l’artiste rentre dans l’histoire de l’art. La publication de ce premier tome s’accompagne d’une exposition – muséale – dans les murs de la Galerie Nadja Vilenne.
Jacques Lizène Petit maître liégeois ayant accroché sa cravate au cadre de la photo,1971 Photographie NB, tirage argentique (1971), 24 x 18 cm.
Jean-Marc Reichart dans FLUX NEWS :
Jacques Lizène – Les années Yellow (1968-1975) par Jean-Michel Botquin : comment briller sous cape
Avec une ironie qu’il n’aurait sans doute pas reniée, Jacques Lizène (1946-2021) pouvait, malgré un athéisme radical teinté de bouddhisme, rejoindre par bien des aspects une esthétique proche de la mystique chrétienne, en ce qu’il se donnait parfois comme une forme d’Incarnation : celle d’un certain esprit liégeois (que l’on gagnerait, d’ailleurs, à préserver). Un esprit fait de rondeur apparente, d’autodérision et d’ironie mordante, mais aussi d’une intelligence et d’un raffinement discrets, nés de la sacro-sainte humilité. Une humilité salvatrice, qui consiste à ne pas mettre en avant ses qualités pour mieux “briller sous cape”.
Conscient de cela et désireux d’aller au-delà du champ parfois ambigu de la modestie, Lizène, dès ses débuts à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège, se positionne un cran au-dessus : choisir la médiocrité comme geste inaugural. Radicalement plus honnête, c’est à travers cette nullité (volontaire) qu’il trouve un outil de subversion imparable, se tenant à distance de toute grandiloquence, dans une posture à la fois esthétique et éthique.Il refusa dès lors toute séduction, combattant les formes monumentales et privilégiant l’acte dérisoire et minimaliste, qu’il éleva au rang de questionnement métaphysique, interrogeant la structure même de l’art et la fragilité de ses conventions.
C’est dans ce contexte que se noua une relation particulière avec Jean-Michel Botquin, journaliste, critique d’art, témoin attentif et futur dépositaire scrupuleux de ses gestes. Botquin n’avait bien entendu pas attendu la publication de l’ouvrage critiqué dans ces lignes pour s’intéresser à Lizène : après avoir été son galeriste et son ami, il avait déjà publié en 2009 le Tome III consacré à l’artiste, volume à la fois encyclopédique et traversé d’humour, où érudition, documentation et effets de plume s’entremêlaient déjà. En 2018, Le Jardin du paradoxe revenait sur l’aventure du Cirque Divers, cabaret-laboratoire où Lizène et ses contemporains déployaient leurs expérimentations comme autant de graines conceptuelles.
Ces ouvrages posaient déjà des jalons, mais c’est dans ces années Yellow / 1968-1975, revisitées par ce nouveau volume, que se précise la radicalité originelle de l’œuvre : une forme d’humilité stratégique, indissociable d’un fiasco programmé érigé en méthode. Tout sauf un renoncement fatigué, mais une logique esthétique pleinement assumée. De là, Botquin, compagnon de route, parvient ici à conjuguer archive et style, récit et digression, faits et distance ironique, pour rendre sensible l’esprit de Lizène mais aussi, à travers lui et la rétrospective de ses sérieuses facéties, celui de toute une époque.
La stratégie de l’échec.
C’est désormais acté au sein d’une scrupuleuse chronologie : au cœur de l’œuvre de Lizène réside un paradoxe, à la fois évident et absolu : échouer pour créer. Plus encore : mettre en évidence que la création est elle-même un échec, et que mieux vaut, pour le créateur, de l’assumer pleinement. Car derrière chaque performance, chaque dessin, chaque vidéo, c’est un ratage qui se joue. Rejoignant ainsi le caractère obsessionnel d’Alberto Giacometti, qui continuait inlassablement à dessiner ses visages longilignes et nerveux afin de “comprendre pourquoi ça rate”, Lizène anticipe la catastrophe et la décline de façon programmatique. L’échec devient alors méthode, outil critique et parfois geste méditatif ou carrément christique : il concentre, il suspend, il révèle. Le volet clos, le châssis instable, le cadre perturbé… : tout participe d’une logique de déstabilisation. La valeur, le talent et la reconnaissance ne sont plus des conditions de la création, mais des éléments contingents. Dès lors, la médiocrité revendiquée devient Révélation, et le ridicule se charge d’une forme de prestance. Lizène, en clochard sublime concentrant son art dans le naufrage et la glorification du rien, est parvenu à s’ancrer dans ce rôle de dandy inattaquable. Un fou du Roi qui scande des vérités à tue-tête. En conséquence, sa stérilisation volontaire et ses performances internes ne relèvent pas de la provocation gratuite : elles engagent une attention extrême à l’acte, une lucidité sur le vide et le non-sens, une pensée de l’impermanence et de la non-transmission. Ce geste de retrait, ce refus, cette discipline dans la défaite font de la médiocrité déployée une force de l’absence. Un lieu de densité. Et c’est bien ce lieu, indissociablement lié à une temporalité très précise, que Jean-Michel Botquin s’échine, dans cet ouvrage (et certainement dans les suivants), à décrire avec une plume solide, raffinée, mais surtout très bien renseignée.
Entre l’inventaire et le littéraire
C’est avec une belle aisance que Botquin, dans ce volume, réussit à faire parler les archives. En retraçant de manière détaillée les années 1968 à 1975, l’entreprise se distingue par sa rigueur : anecdotes et documents abondent, mais toujours à travers une expérience sensible. On découvre par exemple qu’en 1969, c’est Frédéric Nyst, frère de Jacques Louis Nyst, qui fait découvrir Emil Cioran à Lizène. Et c’est à travers l’état de son exemplaire du Précis de décomposition, retrouvé dans la bibliothèque de l’artiste, que l’on mesure l’importance du philosophe dans sa formation intellectuelle et éthique : l’ouvrage était en morceaux, tant il a été consulté. Listes de performances, croquis, expositions, dates… : toutes ces données, qui pourraient paraître froides sous une lecture strictement documentaire, deviennent sous la plume de Botquin des morceaux d’existence. L’écriture respire, digresse, et se joue des tensions entre rigueur et fantaisie. Une formule, une inflexion, une pointe d’ironie, et l’archive acquiert son propre caractère : la lecture est un plaisir. L’humour et l’ironie n’y sont jamais gratuits ; ils ouvrent des perspectives sur l’intention de Lizène et sur sa profondeur parfois enfouie sous les gimmicks d’une époque. Aussi, le livre fait sentir le paradoxe de l’artiste en jouant avec lui-même. Comment un enchaînement de faits chronologiques, sourcés et documentés, peut-il produire un récit à ce point caustique, mordant et vivant ? C’est là que s’affirme toute la maîtrise du style. Botquin réconcilie ici le fond et la forme, car dans Les années Yellow, le fond est la forme. À l’image de la couverture jaune citron (réminiscence efficace), en écho au titre de l’ouvrage, au surnom donné à Guy Jungblut (le lettrage du « Tilt! » d’un flipper) et à sa galerie éponyme. Se rédige alors, tout du long, la trajectoire d’un homme qui échoue, se retire, se masque, mais dont chaque œuvre révèle une cohérence implacable. Ce sont les tournures, la musique des phrases, les respirations de la langue qui font sentir la vie de l’artiste, dans sa tension entre présence et retrait, médiocrité affichée et puissance conceptuelle. Ainsi, Jacques Lizène : Les années Yellow / 1968-1975 n’est ni un simple catalogue ni une chronologie figée. C’est un récit qui donne à entendre une voix et à percevoir une intelligence à l’œuvre : un art qui refuse la grandeur pour mieux s’en revendiquer, et une pensée critique où l’insuffisance devient un opérateur esthétique.
Finalement, Jean-Michel Botquin nous invite à comprendre et à ressentir une œuvre où la lucidité transforme le pas de côté en force, et l’insignifiance apparente en intensité. À apprécier, en prenant du recul, une fécondité hors du corps et un grand esprit hors du temps.
Jacques Lizène Petit Maitre liégeois hésitant à entrer dans le cadre de l’une ou de l’autre photo, 1971 Photographies NB, tirage argentique (1971), 18 x 24,5 cm
André Hanniken dans Cyber Liège Magazine :
Jacques Lizène : le livre qui éclaire ses années Yellow Now
Alors que l’exposition « Jacques Lizène — Les années Yellow Now » attire les regards à la Galerie Nadja Vilenne, un ouvrage vient en renforcer la lecture : Les Années Yellow, le livre. Un volume dense qui décrypte la période fondatrice de l’artiste liégeois.
Un complément indispensable à l’exposition. L’exposition « Jacques Lizène — Les années Yellow Now » à la Galerie Nadja Vilenne nous plonge dans la période fondatrice de l’artiste, entre 1968 et 1975. Photographies, vidéos, dessins, archives et étonnants projets de films pour télévision en circuit fermé y révèlent la mise en place d’un véritable programme artistique. Mais pour qui souhaite aller plus loin, prolonger l’expérience au-delà des cimaises et approfondir la compréhension de cette période décisive, un ouvrage s’impose : Jacques Lizène, Les Années Yellow, le livre.
Un livre pour comprendre les fondations. Ce volume ne se contente pas d’accompagner l’exposition : il en constitue le prolongement critique et documentaire. On y retrouve l’ambition qui traverse déjà les années Yellow : consigner, analyser, contextualiser. L’ouvrage permet de mesurer à quel point ces années ne sont pas simplement les débuts d’un artiste, mais la matrice d’un système conceptuel cohérent. C’est dans ce moment que Jacques Lizène pose les bases de ce qu’il nommera plus tard l’Art sans talent, l’Art d’attitude, ou encore l’Art nul. Derrière la posture ironique du « petit Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle » se dessine une pensée structurée, méthodique, presque rigoureuse. Le livre permet de suivre cette construction pas à pas.
De l’archive au programme. Ce qui frappe, à la lecture, c’est la densité documentaire. Chronologies, reproductions, descriptions de projets, mise en perspective des expérimentations vidéo et conceptuelles : l’ouvrage éclaire la logique interne d’un travail qui, vu isolément, pourrait sembler fragmentaire. Les fameuses expérimentations en télévision en circuit fermé, les recherches sur le cadre et le hors-champ, la répétition comme méthode, la mise en scène volontaire de la médiocrité : tout cela apparaît ici comme les éléments d’un programme cohérent.
Un outil pour prolonger l’exposition. Si l’exposition permet une immersion sensible, confrontation directe aux œuvres, aux documents, aux dispositifs, le livre offre la distance analytique nécessaire pour en saisir toute la portée. Il agit comme une clé de lecture. Un outil d’approfondissement. Un support de mémoire. Pour celles et ceux qui ont visité l’exposition, il en prolonge les résonances. Pour celles et ceux qui souhaitent comprendre l’évolution ultérieure de Lizène, il en révèle les racines. En définitive, Les Années Yellow, le livre ne constitue pas un simple catalogue. Il s’impose comme un complément indispensable pour saisir ce qu’il y a de profondément structurant dans l’œuvre de Jacques Lizène : une stratégie critique élaborée très tôt, dans un Liège en mutation, et dont l’écho continue de résonner aujourd’hui.
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L’artiste liégeois Jacques Lizène (1946-2021), originaire d’Ougrée, laisse derrière lui non pas un corpus au sens traditionnel, mais une production qui met en crise l’idée même d’œuvre d’art. La rétrospective de haut niveau que lui consacre la Galerie Nadia Vilenne, à voir jusqu’au 18 avril, se concentre sur les liens que l’artiste a noués avec la galerie Yellow de Liège dès la fin des sixties, de 1968 à 1975, tout en réactivant une pensée et en rendant perceptible une entreprise de démolition lucide et d’autodérision, menée avec une ironie sous-jacente et une obstination ascétique. Car Lizène n’a jamais cherché à séduire ; il a choisi de faire voler en éclats les fondations fragiles de ce qui, d’ordinaire, dans l’histoire de l’art, se donne comme évidence.
Se proclamer « petit maître liégeois » et « artiste de la médiocrité » n’est pas, chez lui, une coquetterie provocatrice, mais un geste inaugural. Là où l’avant-garde prétendait dépasser, il choisit de désapprendre ; là où l’art se voulait élévation, il installe une éthique du retrait. Dès les années 1960, son œuvre s’érige comme une expérience limite : celle d’un art qui fait de la non-importance une force créatrice. Tout ce qui, dans les conventions esthétiques, est censé garantir la valeur — la virtuosité, la maîtrise, la singularité formelle — est méthodiquement neutralisé, retourné, parfois réduit à l’état de vestige ironique. Ce geste n’est pas destructeur au sens banal du terme : il est critique dans son acception la plus rigoureuse, il interroge les conditions mêmes de possibilité de l’art.
Chez Lizène, le concept ne surplombe pas la forme : il la travaille jusqu’à l’épuisement. L’œuvre devient le lieu d’une friction entre intention et défaillance. Performances volontairement dérisoires, vidéos en circuit fermé, musiques médiocres, dessins qui semblent se refuser à toute ambition — tout concourt à une esthétique du presque rien, du pas assez, du trop peu. Mais ce « trop peu » est en réalité une concentration extrême : une manière de faire surgir, dans l’écart, la structure même du regard. Là où d’autres construisent, il défait ; là où l’art cherche à se constituer en langage, il en montre les failles. L’échec devient une forme de connaissance, et la dérision une méthode.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le rire traverse cette entreprise. Non pas un rire léger, mais une ironie qui ronge, qui désagrège les certitudes sans jamais s’y complaire. Là où l’art conceptuel s’énonce souvent dans une langue de pierre, Lizène y introduit une vibration, une instabilité. L’« art nul » n’est pas une négation de l’art : c’est une manière d’en révéler les fictions. Il rappelle que toute hiérarchie esthétique repose sur une construction, et que cette construction peut être déjouée par le simple fait de l’exposer dans son arbitraire.
Ses rapports aux institutions ne relèvent jamais de l’adhésion, mais d’une stratégie d’infiltration. En se situant aux marges, il déplace le centre de gravité. L’exposition devient le lieu d’un jeu critique : un espace où se rejoue, de manière oblique, la définition même de ce qui peut être considéré comme œuvre. Là où certains consolident le statut de l’objet artistique, Lizène en érode les contours, en interroge la légitimité.
Et c’est peut-être dans son rapport aux supports, aux cadres, aux châssis et au cadrage que sa radicalité atteint sa plus grande acuité. Le cadre, le châssis, le dispositif de délimitation — loin d’être de simples outils — deviennent chez lui des cibles critiques. Dans la tradition picturale, le cadre et le châssis organisent la visibilité, garantissent la cohérence de l’image, instituent une séparation entre l’espace de l’art et celui du monde. Lizène s’emploie précisément à fragiliser cette séparation, à en exposer l’arbitraire ou à faire du cadre l’œuvre à la place de l’œuvre. Il peut réduire la présence du cadre à une convention dérisoire, en souligner la matérialité, ou encore en perturber la fonction, de sorte que le cadrage lui-même cesse d’être une évidence pour devenir un problème. Le cadrage, en tant qu’acte, est au cœur de cette remise en question : il détermine ce qui est inclus et ce qui est exclu, ce qui fait œuvre et ce qui reste hors champ. Or, chez Lizène, cette opération est systématiquement mise en crise. Le châssis, le support, le bord même de l’image sont traités comme des éléments contingents, susceptibles d’être déstabilisés, réduits, voire ridiculisés. L’œuvre ne s’inscrit plus dans un cadre stable : elle en révèle la précarité, comme si toute délimitation n’était qu’un arrangement provisoire, une fiction parmi d’autres.
Le volet clos, motif récurrent et hautement symbolique dans son univers, cristallise cette dynamique : en se refermant, il ne protège pas seulement une image, il en suspend la possibilité même d’apparition. Ce qui est soustrait au regard devient paradoxalement le lieu d’une intensité conceptuelle accrue. Mais ce retrait ne se limite pas à une stratégie de discrétion : il engage une négation plus radicale, comme si le geste de fermeture — ce voilement du visible — signifiait simultanément le refus même de l’acte artistique. Le volet clos ne désigne plus seulement l’absence de vision, il devient le signe d’une possible abolition de l’art lui-même. Dans cette obscurité volontaire s’efface la figure de l’artiste : non plus celui qui révèle, mais celui qui se retire, qui s’abolit, qui suspend le geste de créer. Ce qui se donne à voir, dès lors, est moins une œuvre qu’un effacement en acte, une tension entre apparition et disparition qui frôle la négation même de la création.
Dans ce dispositif, la figure de l’auteur elle-même se dissout. Par la pratique de la procuration, Lizène délègue, dissocie, déplace. L’artiste n’est plus celui qui fait, mais celui qui fait faire ; il n’est plus un génie, mais un opérateur. Cette dissociation radicalise une intuition fondamentale : ce qui fait œuvre, ce n’est pas la main, mais l’énoncé. En acceptant — et en revendiquant — que d’autres exécutent ses pièces, il désamorce le mythe de l’artiste comme source unique de création. Mais là encore, l’ironie affleure : déléguer un art médiocre, c’est aussi se retirer de la scène de la grandeur, refuser l’héroïsme du geste créateur.
Cette stratégie de retrait se prolonge jusque dans son rapport à la mort. Chez Lizène, la mort n’est pas une fin, ni même une énigme : elle est un matériau supplémentaire, soumis à la même logique de désacralisation. Il la met en scène, la détourne, l’inscrit dans un jeu où la gravité est suspendue. Le noir et le jaune, couleurs associées à la finitude et au deuil dans de nombreuses cultures européennes ou asiatiques, deviennent les signes d’une mise en scène de l’effacement, mais un effacement paradoxal, qui ne cesse de produire du sens. La mort, anticipée, simulée, ridiculisée, perd sa solennité pour devenir un élément de dramaturgie conceptuelle.
Ce geste trouve un écho particulièrement saisissant dans la vasectomie que l’artiste pratique en 1970, et qu’il intègre à sa création comme un acte à la fois intime et symbolique. Refuser la procréation, c’est ici refuser la chaîne de la transmission, interrompre la logique généalogique qui fonde l’idée même de postérité. Là où la tradition voit dans l’artiste un être fécond, générateur de formes appelées à se perpétuer, Lizène choisit la stérilité comme position critique. Ce geste, d’une radicalité silencieuse, prolonge son refus de l’œuvre monumentale : il inscrit dans le corps même la logique de la coupure, du retrait, de la non-transmission. À l’héroïsme du créateur, il substitue une forme de neutralisation et d’impuissance.
Tout concourt chez lui à une esthétique de la désobéissance, où la non-importance devient une force, où le presque rien ouvre un espace de réflexion d’une densité rare. Mais loin d’un nihilisme, c’est une pensée d’une grande rigueur qui se déploie ici — une pensée qui ne cesse de miner ce qu’elle construit, et de construire ce qu’elle mine. Lizène ne détruit pas l’art : il le met à nu, jusqu’à en révéler les structures invisibles, les illusions constitutives, les fictions nécessaires.
Pour toutes ces raisons, Jacques Lizène compte parmi les créateurs les plus importants de l’histoire de l’art belge. Son œuvre, volontairement difficile d’accès, se dérobe aux catégories usuelles et résiste aux lectures immédiates ; mais c’est précisément dans cette résistance que réside sa force. Plus on s’y confronte, plus elle se révèle dense, incisive, jubilatoire même dans sa manière de déjouer les attentes et de subvertir les évidences. Cette radicalité — à la fois conceptuelle, critique et profondément inventive — ont fait de lui une figure essentielle de la création contemporaine, dont l’importance dépasse encore largement nos frontières. Il est clair aussi que cette posture de négation assumée, ce geste constant de retrait et de mise en crise, contribue à maintenir son œuvre dans une relative marginalité auprès du grand public. Mais cette marginalisation n’est pas un échec : elle est, en un sens, la conséquence logique d’une position qui refuse les facilités de la reconnaissance et les compromis de la visibilité. Lizène ne cherchait ni l’adhésion ni la séduction ; il revendiquait une forme d’intransigeance qui, aujourd’hui encore, oblige à reconsidérer ce que l’on attend de l’art — et ce que l’art, en retour, exige de nous.
Jacques Lizène Personnage photographié refusant de subir la contrainte des limites du cadre d’une photo, 1973. Photographie NB, tirage argentique (1973), 16,5 x 22 cm.
Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Art Spécifique, 1970 Acrylique sur toile, 130 x 97 cmJacques Lizène Art Spécifique, 1970 Acrylique sur toile, 130 x 97 cmJacques Lizène Art Spécifique, châssis, 1970 Acrylique sur châssis, 120 x 100 cmLes années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Art Spécifique, 1970 Acrylique et autocollant sur toile, 97 x 130 et 80 x 100 cmAu centre, à gauche : Jacques Lizène, Contraindre le corps dans le cadre de l’image, diapositive, 1970. A droite : Jacques Lizène, Travelling sur un mur (Je ne procréerai pas). Titre initial : Jacques Lizène 1971, Mur. Ed. Yellow. film 8 mm, NB, sans son, 2’56, Protocole de monstration, Mur et Contraindre, 1972Jacques Lizène Cadre droit, cadre penché, 1970 – 1973 Photographies NB et texte tapuscrit, 74 x 54 cm
Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Sans titre, avant 1963. Acrylique sur toile, 100 x 80 cm, oeuvre exposée chez Yellow en 1969 Jacques Lizène Art spécifique, 1969 Acrylique sur toile, 100 x 80 cmLes années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène, Tentative de cadrage d’une nature morte / Échec. Peinture sur toile voilée, 1970. Acrylique et lettrage sur toile. 80 x 100 cm. Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène « Vasectomie, sculpture interne. D’une manière générale, les choses étant ce qu’elles sont, Jacques Lizène ne procréera pas…Hopla ! Il subira volontairement la vasectomie (stérilisation par coupure des canaux déférents. Dès ce moment, il portera en lui une sculpture interne. 1970 ». Affiche éditée en 1970. Galerie Yellow. 85 x 60 cmJacques Lizène Vasectomie, coupure, non procréation, 1970 Encre et notes tapuscrites sur papier, 21,5 x 27,4 cmAction : extinction de l’œuf. Performance geste / odeur (insecticide) / son (cris de nouveaux-nés), APIAW, 1970. Ensemble de photographies NB. Jacques Lizène sépare blancs et jaunes d’œufs, aligne les jaunes sur une toile cirée et les pulvérise d’insecticide. En arrière fond, on entend un enregistrement de cris de nouveaux nés. 1970. Collages de photographies NB, tirages argentiques , 30 x 20 cm, 1970. Encadré : 52 x 36 cmAction : extinction de l’œuf. Performance geste / odeur (insecticide) / son (cris de nouveaux-nés), APIAW, 1970. Ensemble de photographies NB. Jacques Lizène sépare blancs et jaunes d’œufs, aligne les jaunes sur une toile cirée et les pulvérise d’insecticide. En arrière fond, on entend un enregistrement de cris de nouveaux nés. 1970. Collages de photographies NB, tirages argentiques vintage, 37 x 19 cm. Encadré : 52 x 36 cm Action : extinction de l’œuf. Performance geste / odeur (insecticide) / son (cris de nouveaux-nés), APIAW, 1970. Photographie NB et texte, 14,5 x 10,3 cm. Encadré : 25 x 19 cmLes Années Yellow, vue d’exposition
Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Volet clos. 1970 Encre sur papier, 21,5 x 27,4 cmJacques Lizène Volet clos. 1969- 1970 Encre sur papier, 21,5 x 27,4 cmJacques Lizène Volet clos. 1969- 1970 Encre sur papier, 21,5 x 27,4 cmJacques Lizène Volet clos. 1969- 1970 Encre sur papier, 21,5 x 27,4 cmJacques Lizène Position pour la non procréation [1965], tracé en 1969-70 Encre et tapuscrit sur papier, 26,9 x 20,9 cmJacques Lizène Volet clos. Intérieur. 1969-1970 Encre et notes tapuscrites sur papier, 21,5 x 27,4 cmJacques Lizène Fenêtre stérile, 1969-1970 Encre et tapuscrit sur papier, 21,5 x 21,5 cmJacques Lizène Position pour la non procréation [1965], tracé en 1969-70 Encre et tapuscrit sur papier, 26,9 x 20,9 cm
Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Volet clos, hommage à la non procréation, 1969-1970 10 photographies NB, tirages argentiques, 300 x 35 cm
Jacques Lizène Interruption volontaire de lumière, 1971 Film super 8, NB, sans son, numérisé, 3:39 min Jacques Lizène Interruption volontaire de lumière, 1971 Film super 8, NB, sans son, numérisé, 3:39 min Jacques Lizène Volet clos (hommage à la non procréation). Noir funèbre. Parfum mortuaire et Pose d’une fenêtre morte Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, 1970 Dispositif reconstitué en 2011, 197 x 120 cmJacques Lizène Volet clos (hommage à la non procréation). Noir funèbre. Parfum mortuaire et Pose d’une fenêtre morte Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, 1970, détailsJacques Lizène Volet clos (hommage à la non procréation). Noir funèbre. Parfum mortuaire et Pose d’une fenêtre morte Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, 1970 détailJacques Lizène Volet clos (hommage à la non procréation). Noir funèbre. Parfum mortuaire et Pose d’une fenêtre morte Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, 1970. DétailJacques Lizène Volet clos (hommage à la non procréation). Noir funèbre. Parfum mortuaire et Pose d’une fenêtre morte Documents, traces et informations relatifs aux travaux précités, 1970. DétailJacques Lizène Volet clos, 1969 -1970 17 photographies NB, tirage argentique, 30 x 30 cm. Sous plexi 31 x 31 cmJacques Lizène Volet clos, 1969 -1970Jacques Lizène Volet clos, 1969 -1970Jacques Lizène Volet clos, 1969 -1970Jacques Lizène Volet clos, 1969 -1970Jacques Lizène Volet clos, 1969 -1970Jacques Lizène Volet clos, 1969 -1970
Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Le vécu, camp de travail (on n’en sortira pas vivant), 1968 photographies plasticiennes médiocres sur la théorie des ombres portées et la spécificité de la vie de caserne (balais et boîte à conserve), 8 photographies couleurs, 8 x 8,7 x 8,7 cm. Encadré : 61 x 36 cmJacques Lizène Le vécu, camp de travail (on n’en sortira pas vivant), 1968 photographies plasticiennes médiocres sur la théorie des ombres portées et la spécificité de la vie de caserne (balais et boîte à conserve), 8 photographies couleurs, 8 x 8,7 x 8,7 cm. Jacques Lizène Déclaration, 1968 Entrons dans la sérénité ! J’ai déjà un bout des doigts de pieds dedans, c’est peu…mais !… Un bout des doigts de pieds dedans, c’est un bout des doigts de pieds dedans Encre sur papier sur papier à entête du 19e Bataillon d’Artillerie à Cheval, 29,7 x 21 cmJacques Lizène Art spécifique, 1969 (d’après une toile de 1966). Acrylique sur toile, 80 x 100 cm. Les années Yellow, vue d’expositionJacques Lizène Profondément plongé dans le travail de définition, vers 1970 ( ?) Photographies et texte, 29,7 x 21 cm Encadré : 44 x 33,5 cm
La galerie Nadja Vilenne a le plaisir de vous inviter au vernissage de l’exposition
JACQUES LIZENE, LES ANNEES YELLOW (1968-1975)
le samedi 21 février 2026 à 18h
Exposition du 21 février au 18 avril 2026. Je. Ve. Sa. de 14 à 18h ou sur RV.
Jacques Lizène, Et une tentative de sourire d’un Petit Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle. 1974
Jacques Lizène, futur Petit Maître de la seconde moitié du XXe siècle, entame une intense collaboration avec Guy Jungblut, fondateur de la galerie Yellow, rue Roture à Liège, galerie dont Lizène essuiera les plâtres, à la fin de l’année 1969. « D’une même génération », l’artiste et son galeriste seront « foutraques et conceptuels ». Jacques Lizène produira films, textes et photographies, parmi lesquels Volets clos, Travaux sur le cadre, Le Perçu et le non‐perçu, les Tentatives de rire et de sourire, ACGT photographier et filmer le plus grand nombre de visages au monde, œuvres fondatrices de son Art d’attitude. En même temps, il prendra position pour la non‐procréation et déclarera avoir subi une Vasectomie, portant dès lors une sculpture interne. L’exposition se concentre sur ces années-là, année par année, exposition par exposition, déclaration par déclaration. Elle est accompagnée d’une publication, Les Années Yellow, Volume II (bien que le Volume I ne soit pas encore paru), une chronologie en tentative d’achèvement.