Eleni Kamma, Valérie Sonnier, Jeroen Van Bergen, note pour trois expositions

1.

Le titre de cette nouvelle exposition de Valérie Sonnier, « Faire le photographe, II » – et par la même occasion de cette nouvelle série de dessins – fait à la fois appel au jeu et à la répétition de celui-ci. Au jeu, car faire le photographe, c’est un peu comme jouer au docteur. A la répétition du jeu, car le titre de cette exposition induit qu’il y eut un premier épisode. N’est-ce pas là d’ailleurs l’essence du jeu ? « Nous savons que pour l’enfant, la répétition est l’âme du jeu, écrivait Walter Benjamin (1) ; que rien ne fait davantage son bonheur que cet « encore une fois ». Le jeu, dès lors ne serait pas uniquement un « faire comme-ci », c’est aussi « un faire sans cesse ». Se référant à la notion freudienne de « l’au-delà du principe du plaisir », Benjamin précise : « L’obscure pulsion de répétition est à l’œuvre ici dans le jeu, à peine moins puissante, à peine moins rusée que l’instinct sexuel en amour. L’adulte soulage son cœur de ses frayeurs, jouit doublement d’un bonheur en le racontant. Et l’enfant se crée toute l’affaire à nouveau, recommence depuis le début encore une fois ».

Ces propos de Walter Benjamin résonnent singulièrement lorsqu’on considère les dessins de Valérie Sonnier. « Faire le photographe » est un ensemble de dessins tracés sur des pages de cahiers d’écolier, lignés ou quadrillés, un étrange et inquiétant ballet érotique entre une poupée, un squelette – marionnette à fils, un petit camion rouge et un pistolet à eau. A l’occasion de leur monstration, il n’était pas encore question d’un deuxième chapitre. Oui mais voilà, recommencer, c’est là, pour Valérie Sonnier, comme une nécessité. Elle a repris ces dessins. Et cette fois, au « faire comme si et même encore une fois » s’ajoute une notion d’échelle : celle de « faire en grand ». La monumentalité de ces dessins, la démesure dès lors de cette poupée d’antan et de cette marionnette mimant l’amour et la mort, accentuent encore la puissance de cette collision entre aube et crépuscule, au fil d’un sombre lien tissé entre la sexualité et la mort.

Professeur de dessin et de morphologie aux Beaux-arts de Paris depuis 2003, Valérie Sonnier jette des passerelles d’un médium à l’autre. Dessins, peintures, photographies et films Super 8 tissent des liens entre souvenirs intimes et mémoire collective de l’enfance. En Belgique, on a récemment vu ses œuvres à la Centrale for Contemporary Art à Bruxelles. Elle exposera en solo à Istanbul, dans le cadre de la foire Art International Istanbul, à la fin du mois de septembre.

2.
Mesure et démesure, maquettes en leurs boîtes d’origine à l’échelle du jeu d’enfant, répétition d’une expérience primitive, celle de la cella originelle, du plus petit espace habitable : Jeroen Van Bergen renoue lui aussi avec l’expérience du jeu, déclinant sans cesse un même principe constructeur. Sa « composition de tours en carrefour 003 » est sans doute son œuvre la plus monumentale et l’une des plus lilliputienne de toute sa production. Depuis une bonne dizaine d’années, Jeroen Van Bergen construit à toutes échelles des architectures dont le module de base est à la taille standard des toilettes au Pays Bas. Non sans humour, il applique cette standardisation de l’unité la plus petite habitable à toutes sortes de programmes. Que nous disent donc de l’architecture ces compositions de masse dès le moment où il assigne à son module habitable toutes notions exponentielles ? C’est bien sûr, en ce cas précis, de l’Empire State building à la Burj Khalifa, en passant par les tours Petronas ou la Willis Tower, le fantasme du gratte-ciel qui chatouille l’artiste. A l’échelle 1/100, son œuvre culmine à plus de 400 mètres de haut, en réalité à plus de quatre mètres, tandis que son module n’aura jamais été aussi lilliputien, nous renvoyant dès lors à un monde, si vaste et si complexe soit-il, où nous n’échappons pas à notre identité minuscule. Bart Verschaffel (2) faisait récemment remarquer qu’il n’y avait point (encore) de monuments aux morts dans les programmatiques architecturales Jeroen Van Bergen, mais que ce plus petit module habitable pourrait bien également servir de mausolée personnel. Les caisses de stockage de ces quatre tours, caisses de rangement de ce jeu de construction, installées dans l’espace en contrepoint de la maquette, comme son équivalent dynamique, pourraient bien être aussi de monumentaux catafalques d’un mythe des origines.

Basé à Maastricht, Jeroen Van Bergen sera l’hôte de la Province du Limbourg hollandais dès octobre. Il y présentera un ensemble de maquettes revisitant la Karl-Marx Allee berlinoise. Une plongée dans l’idéologie. Il expose également actuellement à Amsterdam, à la Cityscapes Gallery.

3.
Avec Eleni Kamma, sur un tout autre registre, il sera également question de monument, et même de monument aux morts, tout comme de jeu et de marionnettes. En résidence à Istanbul, Eleni Kamma s’est intéressée à la destruction du Monument commémoratif d’Ayastefanos, un monument ossuaire érigé à la gloire du soldat russe vainqueur de l’empire Ottoman, détruit, dans un climat nationaliste porté à son comble, dès les premiers jours du premier conflit mondial en 1914. Plus précisément, elle s’est proposée d’évoquer le film qui a été réalisé à cette occasion, film aujourd’hui disparu, fondateur du cinéma national turc. Ainsi, a-t-elle commandité un remake de celui-ci, confiant cette mission à un hayalî, un marionnettiste du Karagöz, ce traditionnel théâtre d’ombres dont le nom provient de celui de l’un de ses deux principaux personnages, Karagöz et Hacivat, théâtre d’ombres qui toujours exprime ce que ses spectateurs eux-mêmes n’osent dire de leur préoccupations morales, sociales et politiques. Les images du Karagöz sont projetées sur un écran de mousseline blanche que l’on nomme ayna, ce qui veut dire miroir. Dans l’esprit de ce dispositif miroitique, Eleni Kamma a conçu son installation vidéo comme une double projection. Ce jeu de miroir dépasse de loin le rappel d’un épisode historique. Entre réel et imaginaire, les jeux d’ombres et de lumière qu’elles révèlent entre film perdu, sources archivistiques, traditions populaires, satire sociale, contradictions et histoire politique activent la mémoire. Les images d’un théâtre d’ombre nous projettent dans le réel, celui, aujourd’hui d’une banlieue d’Istanbul, celui du monde aussi ; car on ne peut que penser aux actuelles contestations, au danger de l’actuelle montée en puissance des nationalismes, aux tentations d’expansions territoriales, à la situations des minorités, au choc des cultures ou aux conflits religieux.

De nationalité grecque, Eleni Kamma vit et travaille à Maastricht et Bruxelles. Elle participe actuellement à une exposition collective à Chypre dont elle est originaire et sera en résidence à Liège, cet automne, au RAVI, où elle projette de poursuivre les recherches entamées à Istanbul. En octobre, elle exposera quelques œuvres connexes au travail actuel à la Kunstraum de Düsseldorf.

(1), Walter Benjamin, Enfance, Eloge de la poupée et autres essais, réédition 2011
(2), Bart Verschaffel, the box: the beginning of architecture according to Jeroen van Bergen, Bonnefantenmuseum Maastricht, 2011