
























Le travail de Gaëtane Verbruggen explore les mécanismes de la mémoire, de l’imagination et de la perception. À travers le dessin et la peinture, elle cherche à rendre visibles des souvenirs fragiles, flous et parfois altérés par le temps, où la frontière entre réalité et fiction devient incertaine. Ses œuvres s’inspirent de lieux oubliés, d’objets ordinaires, de sensations et d’émotions intimes qui persistent dans l’esprit et témoignent de la manière dont chacun construit ses propres récits.
L’artiste s’intéresse particulièrement aux espaces délaissés et aux détails du quotidien, capables de susciter des souvenirs ou d’éveiller l’imaginaire. Les fenêtres, motif récurrent dans son travail, symbolisent cette ouverture entre le visible et l’invisible, entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce qui est perçu et ce qui est imaginé. Ses images invitent ainsi le spectateur à projeter ses propres histoires et à compléter ce qui demeure hors champ. Créant une impression de suspension temporelle et d’étrangeté, elles ne sont pas de simples éléments de décor : elles deviennent des passages entre mémoire, réalité et fiction, permettant au regardeur de projeter son imagination et de construire sa propre histoire à partir de l’image. Entre l’intime et le public, le perceptible et l’imperceptible.
Gaëtane Verbruggen ne cherche pas à reconstituer fidèlement le passé, mais à faire revivre des « choses absentes » : souvenirs, atmosphères, émotions ou sensations difficilement traduisibles. Ses compositions, marquées par le flou, la suspension et l’étrangeté, laissent place à de multiples interprétations. Elle souligne le caractère mouvant et transformable de la mémoire. Son travail interroge ainsi la capacité de l’image à révéler ce qui échappe au temps tout en préservant une part irréductible de mystère.

Chez Anna Mancuso (Liège, 1991), l’œuvre ne se réduit jamais à ce qui reste. Un dessin, une vidéo, une installation ne sont que les vestiges visibles d’une expérience plus vaste, d’un moment où quelque chose a été tenté, déplacé, observé. À la croisée de la sculpture, de la performance, du documentaire et de l’installation, son travail s’attache moins à fabriquer des formes qu’à créer les conditions de leur apparition.
Tout commence souvent par une question simple, presque enfantine : et si ? Et si des pigeons pouvaient écrire ? Et si des mésanges dessinaient ? Et si des limaces réalisaient un film ? De ces hypothèses naissent des dispositifs fragiles, ouverts à l’imprévu. L’artiste les met en place puis accepte de s’effacer, laissant le réel poursuivre l’histoire. Le hasard, l’attente, l’accident et parfois même l’échec deviennent alors les véritables matières de la création.
Les animaux occupent une place privilégiée dans cet univers. Anna Mancuso ne les dirige pas ; elle compose avec eux. Elle observe leurs habitudes, apprivoise leur présence, respecte leurs rythmes. Les pigeons, les mésanges ou les limaces ne sont pas des sujets représentés mais des partenaires de création.
Ainsi, dans Sjhlrùl (2023), des pigeons attirés par quelques morceaux de pain picorent les touches d’un clavier d’ordinateur. Sous leurs pattes naissent des suites de signes improbables, fragments d’un langage que personne ne maîtrise. Ces traces deviennent la matière d’un film où les oiseaux semblent prendre la parole. Dommage que nous ne parlions pas pigeon. Ailleurs, des mésanges, venues se nourrir, actionnent de rudimentaires mécanismes de dessin qui transforment leurs déplacements en lignes et en gestes graphiques. L’image qui apparaît n’appartient ni tout à fait à l’animal, ni tout à fait à l’artiste : elle naît dans l’espace de leur rencontre.
Cette attention au vivant résonne avec son goût pour les objets ordinaires. Parapluies, ventilateurs, aspirateurs, deviennent acteurs de situations inattendues et semblent retrouver une vie propre, participant à une chorégraphie discrète où le quotidien se charge soudain de poésie.
Son regard de documentariste nourrit également cette démarche. Formée au cinéma documentaire, Anna Mancuso demeure attentive aux gestes les plus modestes, aux apparitions furtives, aux micro-événements qui traversent le réel. Ses œuvres oscillent ainsi entre observation et fiction, entre expérience vécue et récit imaginé. Les limaces qui gravent leurs passages sur une pellicule Super 8 transparente, par exemple, deviennent à la fois les protagonistes et les réalisatrices involontaires d’un film en train de se faire.
À travers ces expériences, l’artiste nous invite à ralentir le regard et à accepter ce qui échappe. Ses œuvres ne cherchent pas à démontrer mais à ouvrir. Elles ménagent un espace où l’on observe avant de conclure, où l’on attend avant de comprendre, où quelque chose peut toujours surgir.
Tout récemment, Anna Mancuso s’est offert le luxe de s’adjoindre les services d’une compagnie de renom : les pigeons de la Sérénissime. A l’occasion de la biennale de Venise, du campo Bandiera e Moro au campo di San Francesco della Vigna, Anna Mancuso, déambulant dans la ville, a déployé à divers endroits, un dispositif mobile dissimulé dans une valise. Là encore, rien n’était écrit à l’avance. Les pigeons ont décidé du rythme, des trajectoires et peut-être même de l’image à venir. En définitive, ils se sont révélé collaborateurs exemplaires : totalement indépendant, peu sensible aux consignes et incapable de respecter un planning. Autant de qualités qui ont largement contribué à la réussite du projet. Car chez Anna Mancuso, la véritable œuvre est peut-être justement là : dans l’attente attentive de ce qui n’est pas encore arrivé. Le public fut convié non pas à contempler une œuvre achevée, mais à partager un moment de suspension, cette mince frontière où l’expérience bascule dans la création. A deux pas de l’entrée de l’Arsenale, sur le Campiello della Malvasia, l’artiste s’est ensuite contentée de suspendre quelques dessins sur une corde à linge. L’image est parfaitement vénitienne.





Michèle Sylvander, artiste plasticienne née en 1944, vit et travaille à Marseille. Connue d’abord pour ses œuvres photographiques, vidéos et installations, elle développe depuis quelques années une pratique du dessin qui s’inscrit pleinement dans la continuité de ses recherches sur l’intimité, l’identité, les rapports de genre et les structures sociales et familiales.
Juste un peu distraite, titre générique d’un processus entamé en 2020, toujours en cours aujourd’hui, est née d’un rituel quotidien. Chaque matin, au réveil, l’artiste saisit un carnet et laisse émerger, dans un état encore proche du rêve, les images qui traversent son esprit. Réalisés principalement au crayon, parfois ponctués de quelques touches de couleur, ces dessins se présentent comme des traces immédiates de pensées, de désirs, de souvenirs ou d’angoisses issus de l’inconscient.
Comme le souligne Michel Poivert, dans le bel ouvrage qu’il co-signe avec l’artiste[1], cette pratique prolonge un état somnambulique où la main semble guider seule le trait. Les figures qui apparaissent, souvent hybrides, mi-humaines mi-animales, composent un univers étrange et faunesque, marqué par une forme de maladresse assumée qui devient une qualité expressive essentielle.
Dans son entretien avec Pascal Neveux[2], Michèle Sylvander décrit ces dessins comme « une histoire de désirs » et un jeu d’associations libres. Réalisés rapidement pour ne pas perdre la force de l’intuition, ils ne prennent véritablement sens qu’une fois réunis, confrontés les uns aux autres. L’artiste les compare à des pièces de puzzle dont les liens se révèlent progressivement, offrant au regardeur la possibilité de construire sa propre narration. Elle souligne également que cette pratique, initialement fondée sur la distraction et la spontanéité, est devenue avec le temps une véritable exigence quotidienne.
Bien qu’elle ne considère pas ces dessins comme distincts de son travail photographique ou vidéo, elle estime qu’ils le renforcent. Pour elle, comme dans l’ensemble de son œuvre, la justesse naît de la fusion entre forme et contenu. La simplicité du trait, son caractère immédiat et non virtuose, lui permet d’atteindre une liberté d’imagination qu’une maîtrise technique plus démonstrative pourrait entraver. Cette apparente maladresse confère aux dessins leur puissance, leur pudeur et leur étrangeté.
Les thèmes qui traversent l’ensemble de son œuvre réapparaissent ainsi de manière récurrente : filiation, gémellité, sexualité, identité de genre, relations ambiguës entre l’humain et l’animal, mais aussi fantasmes, peurs enfantines et tourments intimes. Sylvander reconnaît dans cette récurrence la permanence d’un noyau intérieur qui irrigue toute sa création. Elle y retrouve ces « tourments enfantins » qui renvoient à la vie intérieure de chacun et qu’elle rapproche d’une forme d’« école buissonnière », évoquant à la fois l’univers de Lewis Carroll et les réflexions d’André Breton sur l’imaginaire et l’inconscient.
Ainsi, Juste un peu distraite apparaît comme un espace privilégié où s’expriment, avec une grande liberté, les dimensions les plus profondes de son univers artistique : un territoire situé entre rêve et réalité, entre mémoire et fantasme, où le dessin devient un moyen d’exploration de soi autant qu’un mode de narration poétique et troublant.
[1] Michèle Sylvander & Michel Poivert, Juste un peu distraite, Bik & Book Éditions, 2020.
[2] Juste un peu distraite. Pascal Neveux, directeur du Frac PACA, entretien avec Michèle Sylvander, Marseille, mars 2020. http://www.documentsdartistes.org/artistes/sylvander/rep-neveux.html








Jacques Lizène avec le clown et Pablo Picasso. John Murphy avec Polichinelle, Pulcinello et Tiepolo. Restons dans ce même registre avec Jacqueline Mesmaeker, dont l’esprit facétieux se manifeste tout autant lorsqu’elle approche Albrecht Dürer et, une fois encore, Pablo Picasso.
On connaît l’intérêt que Jacqueline Mesmaeker portait aux cartes postales, tout comme John Murphy d’ailleurs, au point d’en faire un matériau à part entière de sa pratique artistique. Dans la série intitulée Les Péripéties, elle les associait par paires, délibérément sans commentaire, laissant libre cours aux interprétations. Chaque image semblait alors révéler l’autre dans un jeu de correspondances ouvertes.
En 2015, Jacqueline Mesmaeker choisit trois cartes postales : deux reproduisent des œuvres de Pablo Picasso, la troisième un dessin d’Albrecht Dürer. La première représente Le Roi Kagpha, personnage que Picasso dessine en 1960 pour son ami, l’écrivain espagnol Camilo José Cela. Le souverain y apparaît couronné, doté de grands yeux ronds, de cheveux jaunes et verts et d’une bouche rouge éclatante. Picasso accentue son caractère naïf, fantasque et ironique, mêlant à la figure royale celle du saltimbanque. Ce roi singulier passe son temps à graver des messages d’amour sur l’écorce des arbres à la pointe de son couteau, du moins selon le récit qu’en donne Camilo José Cela dans Gavilla de fábulas sin amor (Gerbe de fables sans amour, 1962).
La deuxième carte reproduit La Muse, issue du même ensemble de dessins réalisés par Picasso pour illustrer les fables de Cela. Dans l’ouvrage, elle incarne Terpsichore, muse de la danse et de la poésie lyrique. La troisième carte postale présente un petit portrait dessiné par Albrecht Dürer en 1506 dans une lettre adressée à son ami humaniste Willibald Pirckheimer. Ce visage rond, rapidement esquissé au cœur même du texte manuscrit, est parfois considéré comme un lointain ancêtre de l’émoticône tant il s’intègre naturellement à l’écriture et en prolonge l’expression.
Dans les trois cas, Jacqueline Mesmaeker choisit de réinterpréter ces dessins au format même des cartes postales et sous forme de séries. Elle décline ces trois portraits avec humour, une généreuse dose d’indiscipline, une pointe d’ironie et une fraîcheur enfantine pleinement assumée. Elle les gribouille avec tant d’enthousiasme qu’ils en deviennent délicieusement désordonnés. Picasso et Dürer semblent être retombés en enfance. Kagpha ouvre de grands yeux étonnés tandis que sa couronne en voit de toutes les couleurs. Quant à Dürer, ses cheveux deviennent électriques et « crollent » en tous sens, selon ce belgicisme savoureux issu du néerlandais krollen.
Les interventions de Jacqueline Mesmaeker, à la fois irrévérencieuses et affectueuses, transforment les cartes postales en véritables terrains de jeu. Les personnages de Picasso se prêtent naturellement à ces métamorphoses, tandis que le petit visage griffonné de Dürer paraît lui aussi appeler l’intervention. L’artiste en accentue la fantaisie, pousse les formes vers l’instable et l’imprévu, comme si ces figures traversaient soudain une seconde enfance.
Les siècles qui séparent Dürer de Picasso s’effacent alors au profit d’une même liberté graphique, légère, joueuse et profondément réjouissante. D’un trait à l’autre, Jacqueline Mesmaeker prolonge leur pouvoir de dérive et de rêverie, faisant des cartes postales un espace de liberté où les époques se rencontrent dans une même légèreté.
Plus que des appropriations, ces dessins relèvent de la conversation. Jacqueline Mesmaeker répond à Picasso et à Dürer dans leur propre langue : celle du croquis rapide, de l’humour discret et de l’invention spontanée. Ses interventions ne corrigent ni ne détournent les images originales ; elles les relancent. C’est peut-être là, au fond, l’une des leçons des Péripéties : l’art vit aussi de ses écarts, de ses détours et de son inépuisable capacité à recommencer.









Le Divertimento per li regazzi (Divertissement pour les jeunes gens) est un album exceptionnel de 104 dessins réalisé entre 1795 et 1804 par le peintre vénitien Giandomenico Tiepolo (fils du célèbre Giambattista). Cette suite narre de manière ironique et énigmatique la vie burlesque, les aventures et la mort de Polichinelle, le célèbre personnage de la Commedia dell’arte
« Que Giandomenico ait commencé le Divertissement au lendemain de l’effondrement de la République ne doit pas surprendre. Il ne s’agissait pas pour lui, comme on a pu le suggérer, de fuir la réalité mais, tout au contraire, d’une proximité avec le réel et l’histoire qui appartient depuis le début à l’histoire du comique. C’est un fait sur lequel il ne faudrait jamais cesser de réfléchir : les comédies d’Aristophane ont été écrites lors d’un moment décisif, ou plutôt catastrophique de l’histoire d’Athènes. En s’enfermant à Zianigo en compagnie de Polichinelle, Giandomenico ne choisit ni la farce, ni la tragédie. Il ne s’agit pas davantage, comme les interprètes le répètent à l’envi, de désenchantement ou de désillusion, mais bien plutôt d’une sobre méditation sur la fin ».
Ces lignes sont tirées du stimulant et dense petit ouvrage que Giorgio Agamben consacre à la figure de Polichinelle, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes. Le philosophe y prend pour point de départ une œuvre tardive de Giandomenico Tiepolo, le Divertimento per li Regazzi, album de cent quatre dessins réalisés entre 1795 et 1804. S’y déploie l’existence fragmentaire de Pulcinello, figure emblématique de la Commedia dell’arte : une vie sans véritable commencement ni dénouement, abandonnée aux métamorphoses, aux répétitions et aux dérives.
John Murphy s’est lui aussi intéressé à l’univers des Tiepolo et à la figure de Pulcinello. Car Pulcinello est à la fois un personnage et une multitude : une prolifération d’êtres semblables qui composent pourtant une seule et même existence. Ils mangent des gnocchis, exécutent des lazzi, accumulent grimaces, gestes grotesques et plaisanteries burlesques. En 2006, Murphy s’approprie déjà une image de La Grande Bouffe de Marco Ferreri (1973), banquet funèbre où quatre hommes, épuisés par leur existence et leurs désirs inassouvis, mangent jusqu’à la mort. Il rapproche alors un plan montrant Ugo Tognazzi s’apprêtant à nourrir Michel Piccoli de plusieurs dessins des Tiepolo, père et fils, où des Pulcinella masqués, ventrus, pansus et bossus semblent perpétuellement occupés à cuisiner des gnocchis, à les dévorer, les digérer puis les déféquer.
Murphy a retenu une série de dessins issus de cette Vie de Pulcinello, ce « divertissement pour les jeunes gens ». Toute la singularité de son travail réside dans sa capacité à réunir une constellation de signes révélateurs d’une expérience poétique. Son œuvre dialogue constamment avec des créations préexistantes, puisées pour l’essentiel dans les domaines de la littérature, de la peinture ou du cinéma. Ici, il reproduit certains dessins de Giandomenico Tiepolo avant de les voiler d’un léger sfumato de gouache blanche. Puis, à la plume, il retrace les motifs qui retiennent son attention, comme s’il cherchait à révéler un secret de Polichinelle : Pulcinello lui-même. Affublé de son masque, de son nez crochu et de son étrange chapeau, sommet de sa difformité, vêtu de son costume blanc presque spectral, celui-ci se confond avec la gouache qui l’enveloppe. Personnage grotesque, à la fois émouvant et inquiétant, il demeure sans cesse au bord de la chute, suspendu entre la tragédie d’un destin invivable et le comique des situations, entre la fatalité et la répétition.
En même temps qu’il ravive le souvenir des dessins de Tiepolo, Murphy s’en éloigne. Il les révèle autant qu’il les efface, n’en conservant que les éléments nécessaires à son propos. La communauté des Polichinelles s’affaire, s’agite, se montre du doigt ; pourtant, rien ne pourra empêcher la perte, la chute ou la fin. Le sublime et le grotesque se côtoient, et tous deux reconduisent à la finitude de la condition humaine, à ce lent déclin de l’existence qui se dissout dans la multiplicité des gestes et l’agitation du monde.
Murphy a également conservé quelques-uns des petits chiens qui hantent les dessins de Tiepolo. À leur vue reviennent en mémoire ces lignes du Gai Savoir de Nietzsche : « J’ai donné un nom à ma souffrance et je l’appelle “chien” ; elle est tout aussi fidèle, tout aussi importune et impudente, tout aussi divertissante, tout aussi avisée qu’une autre chienne ; et je puis l’apostropher et passer sur elle mes mauvaises humeurs : comme font d’autres gens avec leurs chiens, leurs valets et leurs femmes. »





À la Fondation Van Gogh d’Arles, dans le cadre de l’exposition Suspects. Van Gogh, Tricksters and Co, Jean de Loisy n’a pas hésité à placer les 144 tentatives de sourire (1974) de Jacques Lizène aux côtés d’une Tête d’Arlequin (1971) de Pablo Picasso. Réalisé à l’encre de Chine et aux craies de couleur sur carton, ce dessin du maître espagnol appartient à une suite exceptionnelle de cinquante-sept œuvres conçue comme un véritable journal intime graphique. Exécutée à main levée en seulement trente-six jours, cette série fut offerte par l’artiste, à peine achevée, au musée Réattu d’Arles. Arlequins, clowns et Pierrots constituent en quelque sorte les doubles mélancoliques de Picasso. Ils incarnent sa vision de la solitude, de la marginalité et du génie créateur. Fasciné par les artistes du cirque Medrano, il peint dès les années 1901-1906 des clowns et des acrobates, saisis dans leur quotidien. L’Arlequin au costume losangé devient alors son alter ego : un être triste et marginal dissimulé sous les apparences de la fête. Cette figure ne cessera dès lors de l’accompagner. Dans les œuvres tardives des années 1960 et 1970, le clown prend une dimension plus grotesque et bouffonne, portant sur la vieillesse et l’approche de la mort un regard à la fois ironique et lucide. L’Arlequin d’Arles s’inscrit pleinement dans cette lignée. Fait singulier, il arbore le même sourire mélancolique que les cent quarante-quatre sourires du jeune Petit Maître liégeois, ainsi qu’une dentition tout aussi chaotique.
Jacques Lizène a toujours rêvé de devenir clown. Il conserva longtemps une Valise d’un petit maître liégeois contenant notamment « sa boîte à grimage d’enfant ». La valise a disparu, mais la boîte existe toujours. Lizène renonça à cette vocation lorsqu’il envisagea d’entrer à l’Académie des beaux-arts. En 2003, il confiait à Denis Gielen : « Quand j’ai renoncé à l’idée de devenir clown, mon frère Guy m’a poussé vers l’art. Il avait lui-même suivi des études artistiques et m’a transmis toutes ses connaissances. Il a été mon premier professeur d’arts plastiques. Il me lisait les lettres de Théo Van Gogh à son frère Vincent. » Ce témoignage éclaire la place singulière qu’occupent à ses yeux le clown et la figure de l’artiste. À Arles, le dialogue orchestré par l’exposition se prolonge d’ailleurs de manière saisissante : face à l’Arlequin de Picasso, et parmi les œuvres de Lizène, est également présenté l’Autoportrait à la pipe (1886) de Vincent Van Gogh.
Le Petit Maître a toujours voué une admiration sans bornes à Pablo Picasso. De nombreuses œuvres en témoignent, où les références au maître espagnol abondent. La plus fondamentale réside sans doute dans l’usage de Picasso comme contre-modèle fondateur. En 1980, Lizène observe que Picasso, pourtant réputé avoir tout peint, n’a jamais représenté d’avion, alors que lui-même s’y est essayé dès 1966. Il entreprend alors de dessiner des avions « à la manière de Picasso », comme si celui-ci en avait peint. Opposant le génie absolu à l’art sans talent, Lizène cultive une fois encore le rebours.
Jacques Lizène se réfère avant tout au Picasso métamorphique, celui des premières Métamorphoses de la fin des années vingt, mais surtout à celui des années cinquante, lorsque l’artiste pousse très loin la fusion des formes humaines, animales et végétales et détourne les objets du quotidien en sculptures, à l’image du guidon et de la selle de bicyclette assemblés dans la célèbre Tête de taureau (1942). Lizène imagine alors des avions métamorphiques dans ce style picassien des années cinquante, des avions que Picasso n’a jamais peints. Biomorphes, composés d’ailes, d’ailerons, de queues, de roues et de cockpits disloqués et désarticulés, ils exécutent au sol ou dans les airs d’étranges danses nulles assez ridicules. Rappelons que c’est également en 1980, alors qu’il travaille au projet vidéo du Minable Music-hall, que Lizène esquisse sa propre Danse nulle : un corps de pantin, gauche, dégingandé, vacillant au bord de la chute. Dans son œuvre, même les chaises dansent (Chaises dansantes, 1966-1998). Elles deviennent des corps osseux, efflanqués et brinquebalants.
Vers 1996, il imagine ses Avions sous la forme de projets de sculptures nulles monumentales en métal coloré. À plusieurs reprises, il envisage même d’en faire le sujet exclusif d’un livre d’artiste, comme dans ce projet intitulé Lizène, porte-parole du Petit Maître de l’Art médiocre présente : tentatives de tracer des avions à la manière de Picasso, comme il n’en a jamais fait. D’après un projet de 1980, en remake 2001. Cet ouvrage de huit pages ne sera pourtant jamais remis à l’éditeur Yellow Now. Procrastination oblige. Lizène dessine également des avions plus menaçants, semblables à des oiseaux de proie. Parfois, ceux-ci se transforment en croix gammées et deviennent ces avions « à la Picasso » que celui-ci, selon l’artiste, « aurait dû tracer dans le ciel de Guernica en 1937 ».
Pas Picasso. Non, Lizène n’est pas Picasso. C’est écrit noir sur blanc sur un dessin-collage réalisé au dos d’une enveloppe en 2004, où il revisite la Vénus d’Urbino du Titien. Lizène découpe le corps nu de la Vénus pour le recomposer à partir de son propre dessin. Il déplace vers la gauche la scène des servantes, placées devant une embrasure de fenêtre, sans oublier l’arbuste de myrte. Il représente la servante agenouillée vue de dos, qu’il déshabille, mais omet le coffre nuptial sur lequel elle se penche. À droite, il ajoute une seconde embrasure de fenêtre où apparaissent quelques buildings gondolants. Le petit chien demeure endormi aux pieds de la Vénus allongée. Cette dernière ne regarde plus le spectateur comme chez Titien, mais un étrange petit personnage placé à son chevet, exactement à l’emplacement de la servante noire de l’Olympia de Manet. Edouard Manet, avec Olympia, rend hommage au Titien. Picasso, lui aussi, dialogue avec le maître vénitien, notamment dans L’Aubade ou dans Vénus et le Musicien, tout comme il revisite à de multiples reprises le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Lizène, qui affirme que son dessin « n’est pas Picasso » et revendique la médiocrité comme principe, s’inscrit ainsi sans crier gare dans cette prestigieuse lignée, rendant lui-même hommage à la fois au Titien, à Manet et, bien sûr, à Picasso.
Nous évoquions plus haut la Tête de taureau de 1942. Lors de l’exposition Sous le Soleil de Mithra. Picasso et le Minotaure, organisée en 2001 à Martigny en Suisse, Lizène s’empare d’un numéro de Beaux-Arts Magazine consacré à l’événement et intervient directement sur ses pages au moyen d’une série de petits collages. L’affiche de l’exposition confronte la Tête de taureau à un rhyton minoen du XVe siècle avant notre ère provenant du palais de Cnossos. Fidèle à son goût pour les perturbations génétiques, Lizène anthropomorphise la tête de taureau du rhyton. Ailleurs, il transforme la reproduction d’une gouache de Picasso, Minotaure blessé, cheval et personnage (1938), en modifiant le visage du Minotaure, auquel il impose un demi-masque grimaçant inspiré d’une statuette en argile de Virgil Ortiz reproduite dans la même revue. Picasso, en somme, a fait du Lizène sans le savoir. Sur une photographie montrant Picasso assis sur un matelas à côté de l’une de ses œuvres, posée à même le sol dans son atelier d’Antibes en 1946, reproduite dans Le Vif/L’Express à l’occasion de l’exposition Matisse-Picasso au Grand Palais en 2002, Lizène remplace sans hésiter le tableau du maître espagnol par un dessin du Petit Maître représentant un personnage tentant de s’inscrire dans le cadre du tableau. Bref, si ce n’est pas Picasso qui l’a dessiné, du moins pourra-t-on penser qu’il le collectionne.
Il arrive parfois que Lizène photocopie et agrandisse ces petits collages réalisés directement sur des revues ou des publications. Parfois non. Certains, comme ceux-ci, sont demeurés dans ses archives, à l’état de simples interventions furtives, comme si l’artiste les avait réalisés avant tout pour son propre plaisir et dans la discrétion du jeu.
Depuis 1964, Lizène ne cesse de croiser « toutes sortes de choses ». Vers 1993-1994, alors qu’il multiplie ses collages syncrétiques et génétiques, il associe le portrait de Marcel Duchamp qu’il cite comme référence dès sa première exposition personnelle en 1969 et qui, selon sa formule, « a peut-être fait du Lizène sans le savoir », à celui de la Femme à la résille, dite aussi Femme aux cheveux verts (1956), de Pablo Picasso. De la lithographie du maître espagnol, il conserve l’œil et la coiffure, qu’il combine avec les lèvres colorées, la base du nez et le ruban bleu d’un portrait de femme d’après Kasimir Malevitch.
Le Petit Maître se souviendra de cette résille lorsqu’il reprendra le Portrait de Picasso en peignoir jaune, photographie réalisée par Roberto Otero à Mougins le 25 octobre 1970, jour de l’anniversaire du peintre. Picasso a alors quatre-vingt-neuf ans. Lizène croise son visage avec celui d’une femme imaginaire aux grands yeux et aux cheveux couverts d’une fine résille graphique. Peut-être une réminiscence de Dora Maar, première femme à la résille et aux cheveux verts peinte par Picasso en 1949. Au peignoir jaune, Lizène ajoute des stries vertes évoquant les marinières que le peintre affectionnait. Le Petit Maître m’a un jour confié, alors qu’il peignait une marinière blanche et verte sur le buste d’une statue africaine, qu’il aimait beaucoup les marinières de Picasso.
Lizène a souvent recyclé ce portrait photographique de Roberto Otero et l’a croisé de multiples façons, parfois avec des visages féminins, mais le plus souvent avec lui-même. Les yeux de Picasso et la bouche de Jacques Lizène ; les yeux de Jacques Lizène et la bouche de Picasso. Comme s’il s’agissait de s’approprier ce regard vif et perçant, grave et magnétique, ce regard qui a contribué à façonner toute l’histoire de la peinture du XXe siècle.




















