Paréidolie Marseille, preview, Jacques Lizène, picassien

À la Fondation Van Gogh d’Arles, dans le cadre de l’exposition Suspects. Van Gogh, Tricksters and Co, Jean de Loisy n’a pas hésité à placer les 144 tentatives de sourire (1974) de Jacques Lizène aux côtés d’une Tête d’Arlequin (1971) de Pablo Picasso. Réalisé à l’encre de Chine et aux craies de couleur sur carton, ce dessin du maître espagnol appartient à une suite exceptionnelle de cinquante-sept œuvres conçue comme un véritable journal intime graphique. Exécutée à main levée en seulement trente-six jours, cette série fut offerte par l’artiste, à peine achevée, au musée Réattu d’Arles. Arlequins, clowns et Pierrots constituent en quelque sorte les doubles mélancoliques de Picasso. Ils incarnent sa vision de la solitude, de la marginalité et du génie créateur. Fasciné par les artistes du cirque Medrano, il peint dès les années 1901-1906 des clowns et des acrobates, saisis dans leur quotidien. L’Arlequin au costume losangé devient alors son alter ego : un être triste et marginal dissimulé sous les apparences de la fête. Cette figure ne cessera dès lors de l’accompagner. Dans les œuvres tardives des années 1960 et 1970, le clown prend une dimension plus grotesque et bouffonne, portant sur la vieillesse et l’approche de la mort un regard à la fois ironique et lucide. L’Arlequin d’Arles s’inscrit pleinement dans cette lignée. Fait singulier, il arbore le même sourire mélancolique que les cent quarante-quatre sourires du jeune Petit Maître liégeois, ainsi qu’une dentition tout aussi chaotique.

            Jacques Lizène a toujours rêvé de devenir clown. Il conserva longtemps une Valise d’un petit maître liégeois contenant notamment « sa boîte à grimage d’enfant ». La valise a disparu, mais la boîte existe toujours. Lizène renonça à cette vocation lorsqu’il envisagea d’entrer à l’Académie des beaux-arts. En 2003, il confiait à Denis Gielen : « Quand j’ai renoncé à l’idée de devenir clown, mon frère Guy m’a poussé vers l’art. Il avait lui-même suivi des études artistiques et m’a transmis toutes ses connaissances. Il a été mon premier professeur d’arts plastiques. Il me lisait les lettres de Théo Van Gogh à son frère Vincent. » Ce témoignage éclaire la place singulière qu’occupent à ses yeux le clown et la figure de l’artiste. À Arles, le dialogue orchestré par l’exposition se prolonge d’ailleurs de manière saisissante : face à l’Arlequin de Picasso, et parmi les œuvres de Lizène, est également présenté l’Autoportrait à la pipe (1886) de Vincent Van Gogh.

            Le Petit Maître a toujours voué une admiration sans bornes à Pablo Picasso. De nombreuses œuvres en témoignent, où les références au maître espagnol abondent. La plus fondamentale réside sans doute dans l’usage de Picasso comme contre-modèle fondateur. En 1980, Lizène observe que Picasso, pourtant réputé avoir tout peint, n’a jamais représenté d’avion, alors que lui-même s’y est essayé dès 1966. Il entreprend alors de dessiner des avions « à la manière de Picasso », comme si celui-ci en avait peint. Opposant le génie absolu à l’art sans talent, Lizène cultive une fois encore le rebours.

Jacques Lizène se réfère avant tout au Picasso métamorphique, celui des premières Métamorphoses de la fin des années vingt, mais surtout à celui des années cinquante, lorsque l’artiste pousse très loin la fusion des formes humaines, animales et végétales et détourne les objets du quotidien en sculptures, à l’image du guidon et de la selle de bicyclette assemblés dans la célèbre Tête de taureau (1942). Lizène imagine alors des avions métamorphiques dans ce style picassien des années cinquante, des avions que Picasso n’a jamais peints. Biomorphes, composés d’ailes, d’ailerons, de queues, de roues et de cockpits disloqués et désarticulés, ils exécutent au sol ou dans les airs d’étranges danses nulles assez ridicules. Rappelons que c’est également en 1980, alors qu’il travaille au projet vidéo du Minable Music-hall, que Lizène esquisse sa propre Danse nulle : un corps de pantin, gauche, dégingandé, vacillant au bord de la chute. Dans son œuvre, même les chaises dansent (Chaises dansantes, 1966-1998). Elles deviennent des corps osseux, efflanqués et brinquebalants.

Vers 1996, il imagine ses Avions sous la forme de projets de sculptures nulles monumentales en métal coloré. À plusieurs reprises, il envisage même d’en faire le sujet exclusif d’un livre d’artiste, comme dans ce projet intitulé Lizène, porte-parole du Petit Maître de l’Art médiocre présente : tentatives de tracer des avions à la manière de Picasso, comme il n’en a jamais fait. D’après un projet de 1980, en remake 2001. Cet ouvrage de huit pages ne sera pourtant jamais remis à l’éditeur Yellow Now. Procrastination oblige. Lizène dessine également des avions plus menaçants, semblables à des oiseaux de proie. Parfois, ceux-ci se transforment en croix gammées et deviennent ces avions « à la Picasso » que celui-ci, selon l’artiste, « aurait dû tracer dans le ciel de Guernica en 1937 ».

Pas Picasso. Non, Lizène n’est pas Picasso. C’est écrit noir sur blanc sur un dessin-collage réalisé au dos d’une enveloppe en 2004, où il revisite la Vénus d’Urbino du Titien. Lizène découpe le corps nu de la Vénus pour le recomposer à partir de son propre dessin. Il déplace vers la gauche la scène des servantes, placées devant une embrasure de fenêtre, sans oublier l’arbuste de myrte. Il représente la servante agenouillée vue de dos, qu’il déshabille, mais omet le coffre nuptial sur lequel elle se penche. À droite, il ajoute une seconde embrasure de fenêtre où apparaissent quelques buildings gondolants. Le petit chien demeure endormi aux pieds de la Vénus allongée. Cette dernière ne regarde plus le spectateur comme chez Titien, mais un étrange petit personnage placé à son chevet, exactement à l’emplacement de la servante noire de l’Olympia de Manet. Edouard Manet, avec Olympia, rend hommage au Titien. Picasso, lui aussi, dialogue avec le maître vénitien, notamment dans L’Aubade ou dans Vénus et le Musicien, tout comme il revisite à de multiples reprises le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Lizène, qui affirme que son dessin « n’est pas Picasso » et revendique la médiocrité comme principe, s’inscrit ainsi sans crier gare dans cette prestigieuse lignée, rendant lui-même hommage à la fois au Titien, à Manet et, bien sûr, à Picasso.

Nous évoquions plus haut la Tête de taureau de 1942. Lors de l’exposition Sous le Soleil de Mithra. Picasso et le Minotaure, organisée en 2001 à Martigny en Suisse, Lizène s’empare d’un numéro de Beaux-Arts Magazine consacré à l’événement et intervient directement sur ses pages au moyen d’une série de petits collages. L’affiche de l’exposition confronte la Tête de taureau à un rhyton minoen du XVe siècle avant notre ère provenant du palais de Cnossos. Fidèle à son goût pour les perturbations génétiques, Lizène anthropomorphise la tête de taureau du rhyton. Ailleurs, il transforme la reproduction d’une gouache de Picasso, Minotaure blessé, cheval et personnage (1938), en modifiant le visage du Minotaure, auquel il impose un demi-masque grimaçant inspiré d’une statuette en argile de Virgil Ortiz reproduite dans la même revue. Picasso, en somme, a fait du Lizène sans le savoir. Sur une photographie montrant Picasso assis sur un matelas à côté de l’une de ses œuvres, posée à même le sol dans son atelier d’Antibes en 1946, reproduite dans Le Vif/L’Express à l’occasion de l’exposition Matisse-Picasso au Grand Palais en 2002, Lizène remplace sans hésiter le tableau du maître espagnol par un dessin du Petit Maître représentant un personnage tentant de s’inscrire dans le cadre du tableau. Bref, si ce n’est pas Picasso qui l’a dessiné, du moins pourra-t-on penser qu’il le collectionne.

Il arrive parfois que Lizène photocopie et agrandisse ces petits collages réalisés directement sur des revues ou des publications. Parfois non. Certains, comme ceux-ci, sont demeurés dans ses archives, à l’état de simples interventions furtives, comme si l’artiste les avait réalisés avant tout pour son propre plaisir et dans la discrétion du jeu.

            Depuis 1964, Lizène ne cesse de croiser « toutes sortes de choses ». Vers 1993-1994, alors qu’il multiplie ses collages syncrétiques et génétiques, il associe le portrait de Marcel Duchamp qu’il cite comme référence dès sa première exposition personnelle en 1969 et qui, selon sa formule, « a peut-être fait du Lizène sans le savoir », à celui de la Femme à la résille, dite aussi Femme aux cheveux verts (1956), de Pablo Picasso. De la lithographie du maître espagnol, il conserve l’œil et la coiffure, qu’il combine avec les lèvres colorées, la base du nez et le ruban bleu d’un portrait de femme d’après Kasimir Malevitch.

Le Petit Maître se souviendra de cette résille lorsqu’il reprendra le Portrait de Picasso en peignoir jaune, photographie réalisée par Roberto Otero à Mougins le 25 octobre 1970, jour de l’anniversaire du peintre. Picasso a alors quatre-vingt-neuf ans. Lizène croise son visage avec celui d’une femme imaginaire aux grands yeux et aux cheveux couverts d’une fine résille graphique. Peut-être une réminiscence de Dora Maar, première femme à la résille et aux cheveux verts peinte par Picasso en 1949. Au peignoir jaune, Lizène ajoute des stries vertes évoquant les marinières que le peintre affectionnait. Le Petit Maître m’a un jour confié, alors qu’il peignait une marinière blanche et verte sur le buste d’une statue africaine, qu’il aimait beaucoup les marinières de Picasso.

            Lizène a souvent recyclé ce portrait photographique de Roberto Otero et l’a croisé de multiples façons, parfois avec des visages féminins, mais le plus souvent avec lui-même. Les yeux de Picasso et la bouche de Jacques Lizène ; les yeux de Jacques Lizène et la bouche de Picasso. Comme s’il s’agissait de s’approprier ce regard vif et perçant, grave et magnétique, ce regard qui a contribué à façonner toute l’histoire de la peinture du XXe siècle.

Paréidolie, salon international du dessin contemporain, Marseille, 28-30 août

 

La galerie Nadja Vilenne a le plaisir de vous informer de sa participation  à la 13e édition de Paréidolie, salon international du dessin contemporain, à Marseille, du 28 au 30 août. Nous exposerons des oeuvres de 

JACQUES LIZENE 

ANNA MANCUSO

JACQUELINE MESMAEKER

JOHN MURPHY

MICHELE SYLVANDER

GAETANE VERBRUGGEN

Vendredi 28 août
Vernissage public 14h-21h

Samedi 29 & Dimanche 30 août. 11h-19h 

Au Château de Servières
11-19 boulevard Boisson, 13004 Marseille
04 84 26 94 28

 

Agenda Août 2026

Jacques Charlier

Liège (B), La Boverie 10 ans, les coulisses d’une collection, Musée de la Boverie, du 29 mai au 23 août 2026

Aglaia Konrad

Turnhout (B), Onder de Stoep, het Strand, De Warande, du 7 mars au 13 septembre 2026

Machelen-aan-de-Leie, 10e Biënnale van de Schilderkunst, du 28 juin au 18 octobre 2026

Jacques Lizène

Arles (F), Suspects, Van Gogh, Tricksters & Co, Fondation Vincent Van Gogh, du 22 mai au 10 octobre 2026

Liège (B), La Boverie 10 ans, les coulisses d’une collection, Musée de la Boverie, du 29 mai au 23 août 2026

Emilio Lopez Menchero

Charleroi (B), Chrysalis Collection d’été #1, BPS22, du 6 juin au 30 août 2026

Benjamin Monti 

Liège (B), La Boverie 10 ans, les coulisses d’une collection, Musée de la Boverie, du 29 mai au 23 août 2026

Huy(B), Benjamin Monti, Une erreur s’est produite, galerie Juvenal, Fondation Bolly-Charlier, jusqu’au dimanche 23 août. 

Valérie Sonnier

Autun (F), Natures, 2e édition Art contemporain, anciennesx Tanneries d’Autun, du 12 juillet au 16 août 2026

Yvetot (F), Hortus Conclusus » de Jérémy Liron, dans le cadre de Normandie impressionniste, jusqu’au 30 août 2026

Gaetane Verbruggen

Liège (B), Face à Face, Musée Wittert Liège Université, jusqu’au 26 septembre 2026

 

Werner Cuvelier (1939-2026)

Werner Cuvelier, Projet Statistique XXXII, Atlas du monde, 1978-1984. Détail

La galerie Nadja Vilenne a la profonde tristesse de vous faire part du décès de

WERNER CUVELIER (1939-2026)

Werner Cuvelier fut incontestablement l’un des artistes les plus conceptuels de sa génération, cherchant, dès le début des années 70 à transformer en formes visuelles des données objectives et les relations statistiques qui sous-tendent les mécanismes de la production, de la distribution et des échanges culturels.  Il a  ainsi développé de singulières stratégies artistiques pour l’organisation  et l’inventaire de toutes sortes de données objectives utilisés pour révéler, non sans malice, la nature finalement éminemment subjective de la réalité.  Il s’est ensuite orienté  vers une représentation plus picturale des relations géométriques et arithmétiques sous forme de purs indices minimalistes. Dans sa riche production de dessins, de peintures et de carnets, Cuvelier s’est dès lors concentré sur les relations qui se cachent derrière des constructions mathématiques telles que le nombre d’or ou la suite Fibonacci

Né à Jabbeke, Werner Cuvelier s’est très vite installé à Gand, une ville qui lui était très chère, où il enseigna de nombreuses années. Dès les années 80, exposant à la galerie l’A à Liège , il a tissé de nombreuses amitiés en cité ardente. Nous avons eu le privilège d’organiser, avec la complicité de Dirk D’Herde, fondateur de la Magda et Werner Cuvelier Foundation, quatre expositions monographiques à la galerie (2019-2020- 2021-2024) et avons présenté son travail notamment à Bruxelles et Madrid.

Nous présentons nos plus sincères condoléances à sa famille, ses proches et ses amis.

Benjamin Monti, Une erreur s’est produite, galerie Juvenal, Huy

Benjamin Monti expose à la Fondation Bolly-Charlier – galerie Juvenal, à Huy. Du 26 juin au 23 août 2026

Pour l’exposition « Une erreur s’est produite » Benjamin Monti — dessinateur et illustrateur, auteur BD et enseignant, affichiste et collagiste, volontiers touche-à-tout — s’ingénie à détourner, découper, malmener l’imagerie populaire classique. Certaines compositions s’inscrivent dans la tradition iconographique du monde renversé; d’autres sont basées sur des codes QR approximatifs et sans issue; des motifs répétitifs se transforment (un peu comme les visions de la narratrice dans une nouvelle de Charlotte Perkins Gilman)…

Plusieurs années après avoir réalisé des collages ou des dessins en fonction des trophées que lui ramenait un chat, Benjamin Monti nous propose le résultat d’une collaboration avec des souris qui ont dévoré des papiers. Quelque chose semble s’être déplacé au mauvais endroit, dans cet univers qui ne manque ni de piquant ni de dérision

xposition accessible
les mercredis de 10h à 14h,
les vendredis et les week-ends de 14h à 18h.
(excepté les jours fériés) 


Place Verte, 6 à Huy

Jacques Lizène, Suspects, Van Gogh, Tricksters & Co, Fondation Vincent Van Gogh, Arles, les images

Vue d’exposition (photo Grégoire D’Ablon)

Jacques Lizène en compagnie de Cindy Sherman, Christopher Makos, Andy Warhol, Urs Lüthi. A gauche de l’image, Robert Filliou et la pétition signée par une trentaine d’ Arlésiens en 1889 demandant que Vincent Van Gogh, considéré comme dangereux pour le voisinage,  soit pris en charge par sa famille ou placé en maison de santé.

Vue d’exposition (photo Grégoire D’Ablon)
Jacques Lizène, 
Petit Maître à la fontaine de cheveux (photographié par Pierre Houcmant), 1980. Photographie N.B, 110 x 90 cm.
Vue d’exposition (photo Grégoire D’Ablon)
Tentative de dressage d’une caméra, suivi d’une Tentative d’échapper à la surveillance d’une caméra, 1971-1974
Portapak Sony numérisé, NB, sonore, 02:’00.
Jacques Lizène
144 tentatives de sourire… mais l’on sait le vécu quotidien de la plupart des individus,
Accompagné de 881 tentatives de rire enregistrés sur cassette, tout d’une traite, 1974.
135 photographies NB, tirage argentique, marouflées sur carton, 9 x 73 x 61 cm et cassette audio digitalisée.
Pablo Picasso, Tête d’Arlequin, 1971, encre de chine et craie de couleurs sur carton. Collection Musée Réattu, Arles

144 tentatives de sourires partagées avec l’Arlequin de Pablo Picasso

Jacques Lizène
Chaises modifiées, chaises couchées, les chaises dorment assises, sur une idée de 1964, en remake, 1998. Technique
mixte.
Jacques Lizène
Grand mur à la matière fécale, toile annaliste, Être son propre tube de couleur, mars 1977. Technique mixte sur drap, 200 X 600 cm. Collection Bilinelli, Milan. Vue d’exposition (photo Grégoire D’Ablon)
Vue d’exposition (photo Grégoire D’Ablon)

Encore une tentative de sourire du Petit Maître, en compagnie de Vincent Van Gogh. Autoportrait à la pipe, 1886

Jacques Lizène
Et une tentative de sourire d’un petit maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle. 1974
photographie argentique NB et texte imprimé. 73 x 57cm. 1974

Agenda Juin 2026

Jacques Charlier

  • Liège (B), La Boverie 10 ans, les coulisses d’une collection, Musée de la Boverie, du 29 mai au 23 août 2026

Suchan Kinoshita

  • Maastricht (Nl), Four times two, Bonnefantenmuseum, jusqu’au 14 juin 2026

Aglaia Konrad

  • Turnhout (B), Onder de Stoep, het Strand, De Warande, du 7 mars au 13 septembre 2026
  • Köln (D), Eine Stadt als Atelier, Kölnischer Kunstverein, du 22 mai au 19 juillet 2026

Charlotte Lagro

  • Maastricht (Nl), Four times two, Bonnefantenmuseum, jusqu’au 14 juin 2026

Jacques Lizène

  • Arles (F), Suspects, Van Gogh, Tricksters & Co, Fondation Vincent Van Gogh, du 22 mai au 10 octobre 2026
  • Liège (B), La Boverie 10 ans, les coulisses d’une collection, Musée de la Boverie, du 29 mai au 23 août 2026

Emilio Lopez Menchero

  • Charleroi (B), Chrysalis Collection d’été #1, BPS22, du 6 juin au 30 août 2026

Benjamin Monti

  • Liège (B), La Boverie 10 ans, les coulisses d’une collection, Musée de la Boverie, du 29 mai au 23 août 2026
  • Huy(B), Benjamin Monti, Une erreur s’est produite, galerie Juvenal, Fondation Bolly-Charlier, jusqu’au dimanche 23 août. 

Gaetane Verbruggen

  • Liège (B), Face à Face, Musée Wittert Liège Université, jusqu’au 26 septembre 2026

 

 

Jacques Lizène, Eva Meyer, Eran Schaerf, The New Break Film Program, Etablissement d’En Face, ce vendredi 29 mai

Ce vendredi 29 mai  à 20h à Etablissement d’En Face, dans le cadre de The New Break,  Film Program, des films de Jacques Lizène, Eva Meyer et Eran Schaerf. Dès 19h. Screening dès 20h. 

AGCT, filmer Le plus grand nombre de visages au monde
Extraits 1 et 2 – 1971 – 1972 – 8′ – muet, 8 et 16 mm – nb

JACQUES LIZENE : A.G.C.T. FILMER LE PLUS GRAND NOMBRE DE VISAGES AU MONDE

(…) « Commence à réaliser le film A.G.C.T., œuvre se proposant d’enregistrer tous les visages humains adultes, tous issus de la formule génétique A.G.C.T.… tous les visages humains existant au moment où le film a commencé à être réalisé… et tous ceux qui existeront par la suite. Film qui, par la force des choses, restera toujours inachevé mais en perpétuelle tentative d’achèvement… l’auteur, jusqu’à la fin de ses jours, réalisant de nouvelles séquences chaque fois que cela lui sera possible matériellement (financièrement). N’a été réalisé de ce projet que l’extrait n° 1, film 16 mm 6 min (pauvreté oblige). » A.G.C.T. Filmer le plus grand nombre de visages au monde est une œuvre fondatrice dans le parcours de Jacques Lizène. Ces quatre lettres désignent l’adénine et la guanine (bases puriques) la cytosine et la thymine (bases pyrimidiques) ; c’est l’alphabet de l’ADN dont Lizène s’empare, l’ADN qui contient toute l’information génétique, appelée génome, permettant le développement, le fonctionnement et la reproduction des êtres vivants. Face à l’ampleur d’un tel phénomène microcosmique et contingent, Lizène est déconcerté par la science de l’hérédité : le monde est une immense histoire génétique. Guy Jungblut filme des dizaines de visages durant six minutes, deux bobines de pellicule 16 mm, chacune de trois minutes, à Liège et en extérieur, la seconde intégralement au marché dominical. Par deux fois, la caméra s’enraye et la pellicule se voile. Qu’à cela ne tienne, ce ratage confère à cette humanité filmée un aspect auratique ou fantomatique. En fin de film, Lizène précise que « le visage des personnes déjà filmées se transformera sans doute, par vieillissement ou tout autre événement intérieur, certaines personnes dont le visage n’aura pas encore été filmé disparaîtront (vraisemblablement). Ceci montre l’impossibilité de réaliser entièrement l’œuvre commencée. Il fallait le préciser (peut-être) ».

Lizène décline également ce projet en action photographique, un projet de recensement du plus grand nombre de visages photographiés qu’il rassemble en planches-contacts. Cette démarche rappelle, bien que sur un ton différent, les Variable Piece de Douglas Huebler qui se proposait en 1970 de « photographier l’ensemble des personnes vivantes afin de fournir la représentation la plus authentique de l’espèce humaine ». Mais Lizène ne connaît pas Douglas Huebler au moment où il commence ce projet. Gageons qu’il a été étonné en découvrant la proposition pour un circuit fermé de télévision qu’Huebler envoie à la galerie Yellow : une photographie de son propre visage, « afin de le confronter à un nombre indéterminé de personnes qu’il ne verra ou ne connaîtra jamais » (…)

(…) Un second extrait d’A.G.C.T. est réalisé en 1972 et s’ajoute donc au premier extrait de six minutes produit en 1971. Il est sous-titré (Visages) et a une durée de trois minutes. Charles Vandenhove, l’architecte et collectionneur liégeois, est mentionné comme producteur. Aurait-il soutenu financièrement la réalisation ? Sans doute.

Le film est notamment proposé :

En 1971 lors de : Jungle Art Jungle. Project in Progress à Dendermonde. Sous l’égide de Celbeton (1957-1975), étonnant cercle d’avant-garde littéraire et artistique, domicilié à l’adresse d’un café populaire (« une cabane pour artistes d’avant-garde »), l’événement rassemble la crème des galeries d’avant-garde en Belgique (MTL, Wide White Space, Yellow Now, X One et New Reform) à la galerie de l’Académie des Beaux-Arts de Dendermonde.

En 1972 lors de Action/Film/Video 72  à la galerie Impact à Lausanne.

En 1973 chez les collectionneurs Dagmar et Claude Fregnac à Paris. Ils organisent régulièrement des événements chez eux au 32, rue des Thermopyles dans le 14e arrondissement. Pour cette soirée, Guy Jungblut rassemble des films d’Alain D’Hooge, Raul Marroquin, Jacques Louis Nyst, Jean-Pierre Ransonnet, Maurice Roquet et Jacques Lizène.

Jacques Lizène
AGCT, filmer Le plus grand nombre de visages au monde
Extraits 1 et 2 – 1971 – 1972 – 8′ – muet, 8 et 16 mm – nb

EVA MEYER AND ERAN SCHAERF : PRO TESTING

Quelques jours après l’assaut du navire humanitaire Mavi Marmara à destination de gaza par des soldats israéliens (31 mai 2010), les agences de presse ont diffusé des images d’une manifestation à Bil’in (4 juin 2010), montrant une maquette du navire, des palestiniens déguisés en pirates israéliens et une presse réunie, qui à son tour est attaquée par des soldats israéliens. Une agence légende ces images sous le titre « conflit israélo-palestinien », une autre sous « culture palestinienne ». Pro Testing prolonge l’entrelacement du langage, de l’image et de l’événement, tout en testant simultanément une nouvelle règle du jeu. S’agit-il d’une manifestation ? Ou l’acte de filmer lui-même devient-il une manifestation – une machine destinée à afficher non pas un événement, mais ses images ? « un voyage en mer du nord » de Marcel Broodthaers s’étend à travers la méditerranée et à travers un village en Cisjordanie, pour finir – et recommencer – sur une place de ville : une manifestation qui fait référence à un événement spécifique en le reconstituant est elle-même reconstituée à travers les images diffusées par les agences de presse — mais avec un décalage temporel entre le langage et les images, crée par l’acte de la monstration. « bateau, tableau, drapeau » — ces termes se confondent facilement, et pas seulement en raison de leur similitude phonétique. Les spectateurs et les participants sont donc invités à tester leurs propres interactions

Eran Schaerf & Eva Meyer, Pro Testing, 2010 – 11’45 » – color, English

ERAN SCHAERF : BLINDED IN REMEMBERING THE PRESENT? ASK FRANZ

(Conférence-performance lors du colloque « hijacking memory. The holocaust and the new right », 12 juin 2022, haus der kulturen der welt, berlin. Vidéo-documentation / David san Millán / hkw.)

« Un jour, Andreas fait son apparition dans ma vie – comme le font souvent les personnages de roman – et me parle de la différence entre se souvenir et commémorer. Lorsqu’il visite un site mémoriel, il comprend qu’il ne peut emporter avec lui aucun souvenir de l’ancien camp de concentration. Ce temps est révolu, mais il peut commémorer l’histoire sans aucun souvenir personnel. Il semble venir d’une époque où la monnaie nationale politique de la mémoire n’est pas encore à vendre. Devenue une valeur politique et marchande. Je pense qu’Andreas doit connaître Franz, qui a écrit sur le génocide arménien. Franz vient d’un autre temps. J’emprunte le mécanisme d’horlogerie de Suchan Kinoshita pour répéter la multi chronologie de mon histoire ».

Jacques Lizène, Suspects, Van Gogh, Tricksters & Co, Fondation Vincent Van Gogh, Arles

Un ensemble d’oeuvres de Jacques Lizène figure dans l’exposition Suspects, Van Gogh, Tricksters & Co, qui s’ouvre ce 22 mai à la Fondation Vincent Van Gogh à Arles. Commissaires d’exposition : Jean de Loisy et Margaux Bonopera. Une exposition à visiter jusqu’au 18 octobre 2026. 

À partir du 22 mai, la Fondation Vincent van Gogh Arles présente « SUSPECTS – Van Gogh, Tricksters & Co. », une exposition consacrée aux artistes qui, à la suite de Van Gogh, ont choisi la dissidence plutôt que la conformité, l’excès plutôt que la mesure.

Inspirée de la figure anthropologique du « trickster » — personnage moqueur et subversif présent dans les mythes de toutes les civilisations — l’exposition rassemble les œuvres de 33 artistes perturbateurs. Ils et elles permettent à l’art de remplir l’une de ses fonctions majeures dans notre société moderne : mettre en turbulence les convictions, rejouer ce qui paraît acquis, élargir notre champ de conscience, faire exploser les conventions. Leur attitude, telle qu’elle perdure de la fin du XXesiècle à aujourd’hui, est au cœur de cette exposition.

Présentation de l’exposition

Une partie de l’art moderne naît dans un climat contestataire qui, de la bohème au mouvement dada, s’écarte des règles de la bonne société. Certains artistes transgressifs choisissent alors les sentiers détournés, le chemin des humbles, des hors-la-loi, des fripons et réaniment le jeu sans fin du chaos. Ils et elles permettent à l’art de remplir l’une de ses fonctions majeures dans notre société moderne : mettre en turbulence les convictions, rejouer ce qui paraît acquis, élargir notre champ de conscience, faire exploser les conventions. Leur attitude, telle qu’elle perdure de la fin du XXe siècle à aujourd’hui, est au cœur de cette exposition.

Vincent van Gogh écrit en 1888 à son ami le peintre Émile Bernard qu’il « […] méprise profondément les règlements, les institutions &c. enfin [qu’il] cherche autre chose que les dogmes² […] ». Déterminé à renouveler les possibilités de l’art, il y parvient ; en seulement dix ans de pratique, il incendie l’avenir. Antonin Artaud perçoit ainsi l’effet de son œuvre : « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III³. »

SUSPECTS – Van Gogh, tricksters & Co. s’inspire des comportements des grands perturbateurs que les anthropologues appellent « tricksters ». Présents dans les mythes de toutes les civilisations, ces pitres rusés, coquins ou savants moqueurs, ont pour rôle de délivrer la communauté de conventions étouffantes et de relativiser les certitudes. L’exposition présente ainsi les audaces de ces artistes qui, après Vincent van Gogh et plus près de nous, ont choisi la dissidence plutôt que la conformité, l’excès plutôt que la mesure. Transgresseurs, contestataires acides, incendiaires ou réprouvés, leurs œuvres témoignent d’une liberté et d’une insolence que voile parfois une amertume plus poétique que parodique.

Les artistes

Parmi eux, Pablo Picasso⁴ (1881-1973) dont l’alter ego, Arlequin, personnage marginal et populaire, héritier du bouffon, intervient à de nombreuses reprises dans l’exposition – interprété par lui-même ou par des figures aussi diverses que celles de Robert Filliou(1926-1987), Cindy Sherman (* 1954) ou Bruce Nauman (* 1941). Mais on retrouvera aussi des pitres bouleversants comme Urs Lüthi (* 1947), Jacques Lizène (1946-2021) ou Nina Childress (* 1961), des faiseurs de tours rusés comme Maurizio Catellan (* 1960) ou Martin Kippenberger (1953-1997), des anges de nuits délurés comme Luciano Castelli (* 1951) ou Leigh Bowery (1961-1994). Grotesque et autodérision font partie de ces stratégies de déstabilisation, comme on le découvre avec Mathis Collins (* 1989), Clément Courgeon (* 1997) en lutte avec un balai ou Anna Byskov (* 1984) tentant de gravir un escalier de papier, ainsi qu’avec les œuvres de Walter Swennen (1946-2025) qui fait du tableau l’arène d’un combat absurde. Si on peut aussi les croire disciples de la violence comme Cameron Jamie (* 1969) ou Ellen Cantor (1961-2013), ces artistes en sont surtout les victimes révoltées – comme on le comprend avec les œuvres de Mike Kelley (1954-2012), Maria Lassnig (1919-2014) ou Philippe Perrot (1967-2015). Ainsi que nous l’indique l’œuvre de Mire Lee (* 1988), accepter de regarder ce que nous refoulons par convention permet de ranimer la pulsion vitale du monde. C’est ce que Van Gogh sut faire et qu’Antonin Artaud résume ainsi : « Cela veut dire que l’apocalypse, une apocalypse consommée couve à cette heure dans les toiles du vieux Van Gogh martyrisé, et que la terre a besoin de lui pour ruer de la tête et des pieds.5 »

 

  1. Lettre de Vincent van Gogh à Theo van Gogh, Cuesmes, entre mardi 22 et jeudi 24 juin 1880.
    2. Lettre de Vincent van Gogh à Theo van Gogh, Arles, 15 août 1888.
    3. Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société[1947], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1978, t. XIII, p. 14.
    4. Pablo Picasso offrit en 1971 cinquante-six œuvres au musée Réattu d’Arles. Beaucoup de celles-ci mettaient en évidence la figure d’Arlequin, qui fut, avec le Minotaure, son alter ego. Un excellent article de l’historien de l’art Yve Alain-Bois intitulé « Picasso le trickster» (Les Cahiers du musée national d’art moderne n°106 – hiver 2008/2009, 2008) commenta cet épisode. La date de ce don est retenue pour ouvrir la période historique couverte par l’exposition, qui s’étend jusqu’à aujourd’hui.
    5. Antonin Artaud, op. cit., p. 38